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Publié par Bob Woodward

Boko Haram s'éloigne-t-il de Daech ?

En un an, le groupe terroriste Boko Haram a perdu beaucoup de terrain. Une coalition régionale menée par les armées nigériane, camerounaise et tchadienne a réduit à quelques poches les territoires contrôles par les combattants djihadistes dans le nord-est du Nigeria.

Un déclin qui coïncide, hasard ou pas, avec la date où Boko Haram a choisi de prêter allégeance à l'Etat islamique («Daech» en arabe). C'était en mars 2015. À cette période, l'alliance entre les deux groupes djihadistes inquiétait fortement les puissances occidentales, qui y voyait un moyen pour la secte nigériane de recruter de nouveaux soldats, d'acquérir des armes plus perfectionnées et d'apprendre des techniques de guérilla enseignées par Daech. Dans sa revue officielle, Dabiq, l'Etat islamique conseillait d'ailleurs aux volontaires d'aller grossir les rangs de Boko Haram.

Mais depuis tout a changé. «La faiblesse actuelle de Boko Haram peut en partie être attribuée à sa décision de se joindre à l'Etat islamique», explique le magazine Foreign Policy dans une longue analyse.

En effet, avant de s'allier avec l'Etat islamique, Boko Haram nouait des alliances avec des groupes terroristes locaux, dont al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), qui lui permettait par exemple de s'approvisionner en armes à travers des réseaux noués dans la zone désertique du Sahel, de la Mauritanie à la Somalie, analyse Foreign Policy. Mais en prêtant allégeance à Daech, Boko Haram s'est mis à dos Aqmi et les autres groupes locaux. Comme nous le racontions sur Slate.fr, c'est en sous-traitant ses attaques à des groupes armés locaux qu'Aqmi a fait son retour au premier plan sur le continent depuis le début de l'année 2015.

Pour Samuel Nguembock, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), les alliances nouées par Aqmi en Afrique sont des actes très rationnels.

    «C'est une adaptation au rapport de force sur le terrain. L'accélération des attentats est une stratégie de survie. Daech a gagné beaucoup de terrain en peu de temps, et ça été l'inverse pour Aqmi. Face à cette réalité, le groupe a dû se réorganiser et nouer des alliances», expliquait à Slate.fr ce spécialiste du terrorisme au Sahel.

Surtout, Daech n'a pas apporté l'aide escomptée à Boko Haram. Comme le pointe Foreign Policy, le «califat» a depuis un an largement concentré ses efforts sur la Libye en Afrique, plutôt qu'au Nigeria. Aujourd'hui, Boko Haram pourrait donc bien revenir dans le giron d'al-Qaida, qui a tristement accru son pouvoir de nuisance en Afrique de l'Ouest depuis quelques mois, avec des attaques terroristes de grand ampleur menées à Ouagadougou, Bamako et Grand-Bassam.

«Si Boko Haram mettait soudainement fin à son alliance avec l'Etat islamique, cela enverrait un puissant message aux autres groupes affiliés à al-Qaida avec l'idée que l'Etat islamique est une marque sur le déclin», conclut Foreign Policy. Le djihad de BH est essentiellement nigérian alors que l’EI prône un djihad international. En effet, BH n’a pas pour but de se répandre. Certes, Il y a des cellules de BH dans les pays voisins comme dans l’extrême nord du Cameroun, la région de Diffa au Niger ou au Tchad, mais ces pays servent plutôt de zones de repli et d’approvisionnement en armes ou en combattants.

Quant à l’EI, la déclaration d’un djihadiste résume leur idéologie :
« Nous, musulmans, voulons appliquer la charia sur ce sol, et la charia ne peut être appliquée que par les armes. »   Ce groupe djihadiste sunnite vise à « briser les frontières » et à réaliser l’unité des musulmans au sein d’un État islamique régi par la Charia (loi coranique islmaique), qui s’étendrait jusqu’à la Jordanie et au Liban, ainsi qu’en libérant la Palestine. Cette idéologie d’unification se construit en référence à l’idéologie islamique, mais également aux accords Sykes-Picot. Ces accords prévoyaient le découpage des frontières dans cette ancienne partie de l’Empire Ottoman et un partage des zones d’influence entre les deux puissances coloniales France et Royeume-Uni. L’EI veut briser ces frontières et établir un califat au Moyen-Orient. On peut dire qu’ils ont atteint leur but le 10 juin dernier quand ils ont détruit au bulldozer un mur de sable, censé représenter la frontière entre la Syrie et l’Irak. Ce qui laisse à penser que les frontières actuelles du Moyen-Orient sont réellement menacées d’éclatement.

Les deux groupes se différencient également par leur vision politique. BH prône un djihad où l’instauration des valeurs occidentales dans le pays est l’ennemi principal. L’EI, quant à lui, souhaite établir sa domination sur un territoire, en établissant immédiatement ses institutions, notamment ses tribunaux et sa police religieuse. Il possède tous les pouvoirs régaliens d’un vrai État : l’armée, la police (religieuse), l’éducation (en ouvrant des écoles coraniques), les finances publiques et la justice. Par ailleurs, l’occident n’est pas le seul ennemi, ils ont également pour ennemis les chiites (la branche minoritaire des musulmans jugés hérétiques), mais aussi les Kurdes.  Et qu’importe s’ils sont sunnites, leur islam n’est pas jugé sincère selon al-Baghdadi.

Quant au courant islamique qu’ils revendiquent : BH prétend être engagé dans le courant islamique sunnite wahhabite (courant dominant en Arabie-Saoudite), suivant un rigorisme dont ils n’ont retenu que les aspects les plus caricaturaux : prendre part à toute activité politique ou sociale associée aux sociétés occidentales comme le vote lors des élections, porter des chemises ou des pantalons où recevoir une éducation occidentale. Il s’agit d’une secte qui endoctrine et qui a recours à la magie noire. Certains fidèles portent même des grigris, ce qui ne serait absolument pas accepté par l’EI ou al-Qaida par exemple.

BH est constamment en recherche de fonds pour exécuter ses attaques. Au début de sa création, le groupe se finançait par les dons de ses fidèles, mais aussi à travers des attaques armées, des vols et des braquages de banques. BH génère d’importantes ressources financières grâce au trafic d’armes provenant du Tchad et du Cameroun. Le groupe a notamment saisi d’importantes quantités de munitions à l’armée tchadienne. La plupart de ces armes proviennent aussi de pays en crise plus lointains, comme le Soudan ou la Libye.

Selon les services secrets nigérians, Boko Haram recevrait aussi de l’argent d’hommes politiques. L’organisation est de plus en plus présente dans les États voisins : Borno,  Yobe, Bauchi et Kano, où ils exigent des dirigeants politiques de leur verser de l’argent en échange de la paix.

BH se finance aussi avec les prises d’otages, en faisant pression sur les pays occidentaux pour obtenir des rançons. Cette technique de financement s’est multipliée depuis 2009, car le groupe est caché clandestinement et peine à trouver de l’argent. En février 2013, les membres ont enlevé et pris en otage une famille de ressortissant français au Cameroun, les Moulins-Fournier. Selon BH, l’organisation aurait reçu 7 millions de dollars en échange de leur libération. La rançon aurait été versée par l’État français ou par la société GDF-Suez qui employait le couple. La prise d’otage sert aussi à faire pression sur le gouvernement nigérian pour obtenir la libération des membres du groupe emprisonnés, en échange des civils pris en otages.

L’EI est parfois souvent considéré comme le groupe extrémiste le plus riche au monde. En effet. Il est financé par des sources variées. Leur principale source de revenus provient des onze champs pétrolifères que l’EI a saisis dans l’est de la Syrie et dans le nord de l’Irak. La revente de pétrole au marché noir leur rapporterait chaque jour entre 2 et 3 millions de dollars. Au cours de son expansion, l’EI s’est aussi doté d’armements lourds, notamment 3 avions de chasse MIG 21 saisis à l’armée syrienne.

L’ “impôt révolutionnaire” qu’impose l’EI dans les zones qu’il contrôle permet aussi un financement important du groupe. Il contrôle aussi des installations militaires et industrielles, et impose des taxes aux entreprises et commerces. Suite à une offensive en juin dernier, Daesh a pris la ville de Mossoul au nord de l’Irak, ou il a pu s’emparer de 492 millions de dollars à la Banque centrale de Mossoul. Le califat a aussi imposé un impôt à la population chrétienne, le “dhimmi’.

Le groupe assure également son financement en négociant des rançons en échange de la libération d’otages. Sans oublier les dons venant de donateurs privés, principalement des pays du Golfe, comme l’Arabie Saoudite, le Koweït, et le Qatar ayant pour objectif de diffuser le sunnisme.

Daesh dispose de nombreuses ressources. Contrairement à BH, l’EI a plus de moyens, qui lui permettraient de contrôler toutes les zones où il s’implante. Leur mode de financement semble plus organisé et plus stable. Les moyens de financement de BH sont plus approximatifs. Les opérations semblent moins planifiées. Le groupe saisit le plus souvent des opportunités où il pourrait obtenir de l’argent : par exemple lors d’attaques armées.

Son objectif principal est d’imposer le sunnisme, et de faire appliquer la Charia dans le califat islamique proclamé le 29 juin dernier. C’est une logique de “purification religieuse” avec l’imposition de l’Islam, où les populations sont contraintes de l’accepter, au prix de leur vie. Militairement, l’EI souhaite conquérir tout le monde musulman.
Certains membres de l’organisation sont d’anciens chefs militaires issus des régimes déchus. L’EI recrute des combattants provenant du monde entier. Le graphique ci-dessous, montrent la provenance des combattants qui viendraient essentiellement d’Irak et des pays musulmans voisins, de Jordanie, d’Arabie Saoudite, du Liban, de Libye, etc., mais aussi de pays européens, comme la Belgique, le Royaume-Uni et la France.

Boko Haram s'éloigne-t-il de Daech ?

Il y aurait officiellement 700 djihadistes français, selon le ministère de l’intérieur français. En tout, l’EI représenterait environ 31 000 combattants, dont 10% de femmes, selon la CIA.

L’expansion de l’EI s’est accélérée ces derniers mois. L’EI dispose d’armes lourdes et d’avions de chasse, et organise de nombreux attentats, opérations kamikazes et assassinats. Ils s’infiltrent dans les villes en tentant de détenir des zones stratégiques. L’EI mène une politique de terreur, grâce à la maîtrise des réseaux sociaux. Ils diffusent des vidéos d’exécution de civils ou d’otages étrangers. C’est le cas de la diffusion de la décapitation de deux journalistes américains en septembre 2014, James Foley et Steven Sotloff, ainsi que l’otage britannique David Haines. Ces vidéos s’adressent directement aux pays occidentaux et ont pour but de faire pression sur les gouvernements et sociétés, avec la même mise en scène, où ils exécutent l’otage agenouillé, puis menacent d’exécuter un autre prisonnier occidental en captivité.

L’EI a une stratégie offensive très violente et les combattants se renouvellent constamment. L’organisation semble omniprésente, avec des membres dans le monde entier. Ses dirigeants sont expérimentés, et semble connaître le fonctionnement des pays occidentaux. Le groupe est également bien organisé en maîtrisant leur communication extérieure, leur recrutement et les directions opérationnelles.
Contrairement à l’EI, les actions de BH sont moins vastes, réduites à une plus petite échelle. Au départ, BH était une secte islamiste régionale, qui voulait revendiquer et répandre l’application de la Charia à l’intérieur du Nigeria. Même s’ils se disent anti-occidentalistes, leur but principal était d’opérer uniquement au Nigeria, pour défendre les intérêts du pays. Le mouvement n’a pas pour objectif principal de s’ouvrir à l’international. Les membres de BH sont principalement des fidèles, que la secte recherche dans les mosquées. Ils sont souvent originaires des régions pauvres du nord du pays et ont reçu peu d’éducation. La secte cherche à leur inculquer une éducation religieuse et prône les valeurs de l’islam radical en utilisant des techniques d’endoctrinement. Certains membres sont aussi des opposants au gouvernement nigérian.

En général, BH organise des attentats contre le gouvernement et la police nigériane. Il réalise aussi des opérations pour faire fuir les minorités chrétiennes présentes au nord du pays et dans la capitale Abuja, au sud. Ils brûlent des églises, tuent les chrétiens et contraignants ainsi des milliers d’autres chrétiens à fuir leurs habitations.
Mais à partir de 2011, les objectifs de l’organisation sont devenus plus confus, et beaucoup de diplomates pencheraient sur un lien existant entre BH et d’autres groupes extrémistes. Le 26 août 2011, BH lance un attentat-suicide contre l’ONU. Une voiture piégée explose dans les locaux des Nations Unies de la capitale Abuja et tue 23 civils, dont des membres de l’ONU. C’est la première fois que la secte s’en prend à une organisation internationale.Les actions de BH évoluent, en s’inspirant des modes d’actions du groupe AQMI, Al Quaida au Maghreb Islamique, en médiatisant leurs attaques et en diffusant des vidéos.

Même si les attaques de Boko Haram contre l’occident ou les organisations internationales se font rares, le groupe ne se considère pas comme une organisation terroriste internationale, ils s’intéressent seulement aux intérêts propres au Nigeria. Cet attentat visait plus à médiatiser leurs attaques et leur opposition contre le gouvernement nigérian.

En avril 2014, les membres de BH ont kidnappé 276 lycéennes au nord du pays dans le but de les convertir à l’Islam et de les revendre. Cette opération a été très médiatisée : le groupe a diffusé en ligne des vidéos de menaces, ce qui a suscité de nombreuses manifestations sur la scène internationale. (« Bring back our girls »). Le groupe exige en échange la libération de leurs membres emprisonnés par le gouvernement. À ce jour, il pourrait y avoir un accord de libération entre BH et le gouvernement, mais ils sont toujours en cours de négociations.

Les opérations de BH se médiatisent de plus en plus. Mais leur but reste local : être entendu et faire pression sur le gouvernement nigérian.

Les groupes terroristes BH et Daesh suivent des idéologies différentes. L’un, considéré comme une secte, agit localement au Nigeria, contre son gouvernement et l’influence occidentale, tandis que l’autre fonctionne comme un vrai État sur une zone transfrontalière et opte pour un djihadisme international et une action mondiale contre les pays occidentaux. Tous deux cherchent à faire pression et à changer les rapports de force. Cependant, ils n’opèrent pas à la même échelle. Leur organisation et leur moyen sont différents.

Pour lutter contre BH, le gouvernement nigérian et les militaires nigérians tentent de maîtriser les actions du groupe. Le Niger, le Tchad et le Cameroun tentent de constituer une armée commune de soldats afin de renforcer la sécurité aux frontières, mais peinent à limiter l’avancée de la secte dans le pays.

Face aux actions l’EI, les pays occidentaux se mobilisent (vingt-deux pays, dont les États-Unis, le Canada, la France, le Royaume-Uni et l’Arabie Saoudite). Ils organisent des frappes aériennes, livrent des armes aux troupes irakiennes et syriennes locales. Mais ils ont du mal à localiser les djihadistes de l’EI, qui sont répartis sur plusieurs pays, se fondent dans la population, et dont les centres de commandement sont plus éloignés.

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