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Publié par Bob Woodward

Raqqa restera-t-elle entre les mains de Daech ?

Alors que les Forces de la « Coalition globale contre l’État islamique » attaquent Mossoul, plus de 14 000 habitants ont fui la ville en direction de Raqqa et d’Idleb en Syrie.

C’est la première fois que l’on assiste à un déplacement de population en direction de zones contrôlées par les jihadistes.

Daesh est un produit irakien. Lors de la planification de la coupure de la « route de la soie », la CIA avait décidé d’ajouter aux 50 000 jihadistes de l’État islamique en Irak et au Levant 80 000 combattants de l’Ordre des Naqchbandis (principalement issus de l’armée irakienne d’avant l’invasion états-unienne) et 120 000 combattants des tribus sunnites irakiennes.
En outre, la ville de Raqqa n’est pas déterminante pour la Turquie. Elle est située loin de leur frontière avec la Syrie. Les Turcs estiment également que les Kurdes ne voudront pas la contrôler durablement.
Cette opération est un moyen pour les Kurdes de montrer qu’ils participent à la construction d’une nouvelle Syrie. Ils ont collaboré par le passé avec le régime de Bachar Al Assad. Ils ne sont engagés aux côtés d’aucune des parties rebelles actives en Syrie. Ici, à Raqqa, les Kurdes font preuve de dévouement dans leur engagement. Ils ne semblent pas servir leurs intérêts territoriaux.

C’est pour cela que cette offensive kurde n’est pas perçue comme une menace par les Turcs. On est loin des opérations menées par le Parti kurde syrien (PYD, parti de l’union démocratique) pour assurer une continuité territoriale entre les différentes zones kurdes de la Syrie, en annexant des zones arabes de Syrie.

Cette volonté du PYD, dont on connaît les liens avec l’organisation armée kurde en Turquie (PKK), avait été considérée par Ankara comme le franchissement d’une ligne rouge. Elle a motivé l’intervention turque en Syrie à partir de la fin août. Les Kurdes semblent avoir compris l’avertissement.

On ne sait toujours pas ce que la « Coalition globale contre l’État islamique » entreprend véritablement à Mossoul. Les journalistes présents sont exclusivement ceux qui ont été enrôlés dans les Forces de la Coalition et dont les reportages sont soumis à la censure militaire. Il n’y a aucun journaliste dans Mossoul.

Le seul résultat visible actuel de cette opération est ce transfert de population qui vient affirmer son attachement à l’idéologie des Frères musulmans et grossir le nombre d’étrangers occupant le Nord de la Syrie. La Turquie a été humiliée d’avoir été tenue à l’écart de l’offensive sur la ville irakienne de Mossoul. Elle estime que c’est là-bas que se joue l’avenir de la région, en présence des Occidentaux, des Iraniens et des Irakiens.

Il faut se rappeler que la province de Mossoul aurait pu être intégrée à la Turquie, au moment de sa formation par Ataturk. Celui-ci a renoncé, par réalisme, à revendiquer cette ancienne province de l’empire ottoman pour ne pas entrer en conflit avec les Britanniques.

Aujourd’hui, malgré l’humiliation d’avoir été écarté de l’opération sur Mossoul, et malgré la présence d’une base militaire turque à Bachiqa (nord-est de Mossoul), les Turcs n’essaient pas de revenir dans le jeu.
C’est à Raqqa, en avril 2013, qu’a été proclamé « l’Etat islamique en Irak et au Levant », connu sous son acronyme arabe de Daech. C’est depuis Raqqa qu’ont été planifiés et dirigés toute une série d’attentats sur le continent européen, notamment les massacres du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis (l’enquête et les cartes publiées par « Le Monde » lors du premier anniversaire de cette tragédie le démontrent en détails).

Ce carnage, équivalent européen du 11-Septembre pour les Etats-Unis, aurait appelé en réaction une offensive déterminée et rapide contre Raqqa. Les attentats de New York et de Washington, en septembre 2001, avaient ainsi été suivis d’une mobilisation internationale sans précédent, aux côtés des Etats-Unis et sur la base d’une résolution unanime et contraignante du Conseil de sécurité de l’ONU.

Cette mobilisation avait conduit en quelques semaines à la chute de Kandahar, l’équivalent afghan, pour Al-Qaida à l’époque, de Raqqa aujourd’hui pour Daech. La prise de Kandahar par l’Alliance du Nord afghane, opposée aux Talibans, avait permis, au-delà de l’élimination d’une partie de la direction jihadiste, la saisie de bases de données essentielles pour la prévention d’attentats dans le monde entier.

Rien de cela ne s’est déroulé pour Raqqa. La diplomatie française a bel et bien obtenu, quelques jours après le 13-Novembre, une résolution unanime du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette résolution n’a cependant pas été suivie d’effet, car aucune coalition digne de ce nom n’a émergé contre Daech : pour la Russie, le soutien direct au régime Assad primait toute autre considération ; Obama continuait de nier la réalité de la menace jihadiste ; l’Iran était obsédé par l’Arabie saoudite, et réciproquement ; la même chose pouvait être dite pour la Turquie et la guérilla kurde du PKK.

La France, frappée si cruellement, demeurait bien isolée dans sa priorité accordée à la lutte contre Daech. C’est ce que j’ai décrit sur ce même blog et sous le titre « La terrible solitude de la France face à Daech ». Les Etats-membres de l’Union européenne restaient majoritairement convaincus que le terrorisme de type jihadiste était avant tout un problème français, et ce même après les attentats de Bruxelles en mars 2016 et les nombreuses attaques déjouées, entre autres en Allemagne. Mais le plus grave était l’abandon de la France par l’allié américain, il est vrai cohérent avec le déni de la menace de Daech par Obama et son administration.

On connaît le prix sanglant payé par la France à sa « terrible solitude », notamment à Nice, à Magnanville ou à Saint-Etienne du Rouvray. On sait que Rachid Kassim et Oussama Atar n’ont pas cessé depuis Raqqa d’inspirer et de manipuler des terroristes sur le sol français. Il est plus que probable que Kassim et Atar ne soient eux-mêmes que la face avouée de la direction des opérations extérieures de Daech, déterminée à frapper encore et encore l’Europe en général, et la France en particulier.

Raqqa restera-t-elle entre les mains de Daech ?

Malgré cette menace pendante, aucun mouvement décisif n’a été opéré depuis plus d’un an en direction du fief jihadiste de Raqqa. Les Etats-Unis ont accordé une priorité absolue à la reconquête de Mossoul, qui entre dans son deuxième mois, sans percée stratégique de la part des assaillants. La Russie s’acharne depuis longtemps sur les quartiers orientaux d’Alep, pourtant tenus par les mêmes groupes révolutionnaires qui en ont expulsé Daech depuis janvier 2014. Cette répartition des rôles et des théâtres d’opération, instituée de fait par Obama, risque d’être encore plus officielle et rigide après l’installation de Donald Trump à la Maison blanche.

Cet angle mort de la relation américano-russe laisse intact et conforte même l’état-major terroriste qui sévit depuis Raqqa. L’offensive kurde annoncée vers cette ville au début de ce mois est restée au stade déclamatoire, tant elle a suscité d’inquiétudes au sein de la population de Rakka, dans son écrasante majorité arabe et sunnite : les militants anti-Daech qui, avec un courage exemplaire, restent actifs dans la clandestinité à Raqqa estiment qu’au moins 20% des civils fuiraient la ville en cas d’avancée kurde, du fait du « nettoyage ethnique » déjà mené par ces mêmes milices kurdes dans d’autres zones arabes.

Ces militants citoyens de Raqqa privilégient le scénario d’une poussée vers le Sud-Est des groupes révolutionnaires soutenus par la Turquie sous le nom de « Bouclier de l’Euphrate ». De tels groupes ont déjà pu s’emparer de territoires de haute valeur stratégique et symbolique (notamment la ville de Dabiq). Rien n’indique pourtant, bien au contraire, que la Russie ou les Etats-Unis permettraient une telle offensive. L’état-major terroriste à Raqqa peut donc continuer de planifier de nouveaux attentats sans craindre d’être délogé de si tôt hors du berceau de Daech.

Soyons clairs : la chute de Raqqa ne règlera pas à elle seule le problème jihadiste en France. Mais tant que Raqqa demeure aux mains de Daech, une menace grave pèse sur notre pays. Il est tant d’en tirer enfin toutes les conséquences et de sortir de notre « terrible solitude ». Avant une nouvelle tragédie.

Raqqa restera-t-elle entre les mains de Daech ?

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