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Publié par Bob Woodward

Les hommes oubliés du Pamir

Ils vivent oubliés de tous, du gouvernement de Kaboul comme des talibans. Chez les Kirghiz, la guerre en cours dans le pays n'a en rien modifié le mode de vie séculaire.

Il faut, pour arriver jusqu'à eux, longer la rivière Wakhan gelée, unique voie d'accès conduisant aux plateaux du Petit Pamir, à l'extrême-ouest de l'Afghanistan, au bout d'un étroit corridor. Un toit du monde s'étendant à 4 100 mètres d'altitude, isolé du reste des hommes, bordé au nord par le Tadjikistan, à l'est par la Chine, au sud par le Pakistan. Une enclave perdue dans un océan montagneux dont se désintéressent les talibans comme le gouvernement de Kaboul. L'Afghanistan des Kirghiz, trop âpre pour attiser la convoitise, accueille un peuple de pasteurs sunnites rodés aux frimas.

Ils sont environ 1 400 à vivre là, entourés de leurs moutons, chevaux, chameaux ; de leurs yacks surtout, qu'ils sont les seuls à élever dans le pays et qui représentent leur trésor, précieuse monnaie d'échange grâce à laquelle ils pourront s'approvisionner en farine, en sel, en tout ce qu'il faudra pour affronter les températures polaires du furieux hiver. Ils portent la pommette haute et le regard en amande des Asiatiques. Sur leur peau, la vie dure a creusé de profonds sillons.

Issus d'un groupe ethnique fondé vers 210 avant J.-C., les Kirghiz arrivèrent sur les hauts plateaux du Petit Pamir voilà cent cinquante ans : des pasteurs nomades que l'herbe grasse et haute de la région avait décidés à s'arrêter là pour l'été, redescendant l'hiver vers les plaines du Tadjikistan, moins arides, plus proches des points de ravitaillement. Mais en 1929, la République socialiste soviétique du Tadjikistan fut proclamée et quelques années plus tard, au début des années 30, la frontière en fut close. Durant la saison froide, les Kirghiz se replièrent alors en Chine, où l'ethnie était historiquement représentée. C'est en 1950, cette fois, que la jeune République populaire de Chine ordonne la fermeture de ses frontières. Pour les Kirghiz, le Pakistan, auquel on accède par de périlleux cols dépassant les 5 000 mètres d'altitude, devient l'unique option de repli. Acculé entre frontières politiques et naturelles, le peuple pasteur, de force, se sédentarise. Pourtant, en 1978, effrayé par l'invasion soviétique de l'Afghanistan, le Khan Haji Rahman Qul, roi charismatique du clan afghan, décide d'un exode. En 1978, à la suite de la prise de pouvoir des communistes en Afghanistan, 1200 Kirghizes du petit Pamir, à l'est du Wakhan menés par leur chef tribal, Rahman Gul Khan, décident de fuir avec leur bétail au Pakistan voisin. Ils ont pour objectif de demander l'asile politique aux États-Unis et d'être réinstallés en Alaska, état choisi en raison de sa similarité climatique avec le Pamir. Le départ est organisé en secret. Afin de ne pas éveiller la méfiance des garde-frontières soviétiques situés à la frontière avec la RSS du Tadjikistan, les Kirghizes abandonnent leurs yourtes sans les démonter. Après un difficile périple au travers des montagnes de l'Hindou Kouch et du Karakoram où ils perdent certaines de leurs bêtes lors du franchissement de glaciers et de torrents, ils parviennent au Pakistan en août 19783.
Transit au Pakistan

Ils s'établissent autour de Gilgit et sont contraints de vendre leur bétail pour subvenir à leurs besoins. Leur mortalité est très forte au Pakistan en raison des mauvaises conditions de vie, de leur exposition à de nouvelles maladies et de leur manque d'adaptation au climat chaud et humide de la région. Durant leur première année d'exil, 100 d'entre eux meurent. L'invasion soviétique en Afghanistan en décembre 1979 coupe définitivement la route du retour.

Les Kirghizes afghans émigrés en Turquie sont principalement regroupés dans le village d'Ulupamir situé dans le district d'Erciş, province de Van à l'est du pays, en plein Kurdistan turc.

La Turquie dirigée à cette époque par une dictature militaire accepte finalement de les accueillir sur la base de la proximité culturelle des Turcs avec cette population musulmane parlant une langue turque. Ils sont transportés par avion par l'Organisation des Nations unies vers ce pays en 19831. Leur arrivée est l'objet d'une importance couverture médiatique par la presse turque et les réfugiés sont bien accueillis par l'opinion publique4. Cependant, leur réinstallation dans la région du lac de Van à l'est du pays dans une zone peuplée très majoritairement de populations kurdes provoque le ressentiment de ces derniers. Les autorités turques justifient leur choix par l'existence dans la région de vastes pâtures de montagne appartenant à l'État, un milieu propice à l'adaptation des Kirghizes afghans habitués à la haute montagne. Cependant, la population locale y voit une décision politique visant à introduire dans une zone kurde une population turcophone et ressent mal le fait que de considérables ressources financières soient dépensées pour l'installation des Kirghizes alors que la région est pauvre et que les villages kurdes n'ont qu'un faible accès aux services de l'État. Lors du départ d'Afghanistan, près de 1 000 hommes, femmes et enfants s'enfuient avec leurs animaux, gravissant les redoutables cols, pour se réfugier au Pakistan. Quatre ans plus tard, tous gagnent la Turquie qui vient de leur accorder l'asile. Presque tous. Peu convaincu de la réalité de la menace russe en ces terres inhospitalières, Abdul Rashid, membre influent de la communauté, dépêche des émissaires vers les anciens campements. Rien à signaler, commentent ceux-ci au retour. Pas l'ombre d'un Russe, ni d'un résistant d'ailleurs. Abdul Rashid fait alors dissidence, s'autoproclame roi et emmène à sa suite un groupe de 250 personnes désireuses de rentrer chez elles, sur les hauts plateaux. C'est cette communauté que Matthieu Paley, le photographe qui nous livre ces images, a rencontrée. Pour les rejoindre, il a marché le long de la rivière gelée, craignant que la glace ne cède, engloutissant l'un ou l'autre de ses guides, leurs yacks, ou lui-même. «Cela faisait dix ans que je travaillais sur les Kirghiz, raconte-t-il. Je les avais rencontrés au Pakistan, puis en Turquie. Je parle leur langue. Je savais que pour toute la communauté, les Kirghiz d'Afghanistan représentaient quelque chose de particulier, à cause de la dureté de leur existence. Il fallait que j'aille jusqu'à eux.»

Les hommes oubliés du Pamir

Se rendre en ce bout du monde donc, en plein hiver, comme dans un songe révélant des paysages vastes et intacts. Au bout de la rivière, le premier campement. Quelques maisons de terre accueillant une famille élargie à quelques cousins. Et le choc de découvrir un peuple que le progrès n'a pas atteint ; la blanche immensité, tachée çà et là des voiles rouges que portent les femmes parties chercher de l'eau à la source voisine pour le thé du matin. Vingt degrés en dessous de zéro. Dans les maisons engourdies par la nuit, on a plié les nombreuses couvertures et on s'apprête à allumer un feu. Après avoir rapporté l'eau qu'elles traînent dans de lourds pots de fer, les femmes préparent les nans, larges galettes de pain, pilier de l'alimentation locale. La famille boira aussi du lait de yack, si gras qu'il aide les corps attaqués par le froid à se défendre. Pays de douleur et de beauté : les populations kirghizes enregistrent l'un des taux de mortalité infantile les plus élevés au monde, et il n'est pas rare de croiser des familles ayant perdu, avant qu'ils atteignent l'âge de cinq ans, une dizaine de leurs enfants. Autre fléau : l'opium. Traditionnellement utilisé par les communautés dépourvues de toute structure médicale comme alternative à la douleur, l'opium a ici - comme alternative à l'ennui, cette fois - gagné toutes les franges de la population, conduisant les plus dépendants à troquer leurs yacks contre la pâte sombre qu'ils fument à la pipe. Ce sont les moudjahidines qui l'importèrent ici. Parce que les Kirghiz étaient les seuls à élever des yacks, résistants et tout-terrain, agiles, capables de transporter plus d'une centaine de kilos sur leur dos. Des animaux utiles en temps de guerre maquisarde. Les Kirghiz furent rémunérés en opium. Et la consommation en fut sensiblement augmentée. Les vendeurs d'opium, venus de l'intérieur de l'Afghanistan, marchent aujourd'hui dix jours durant pour rejoindre les campements kirghiz. Dix jours de marche pour apporter un kilogramme d'opium et en tirer 100 dollars.

«Un jour, je leur ai demandé pourquoi ils restaient ici, dans ce lieu si hostile pour l'homme, reprend Matthieu Paley, un journaliste expert de la région. Ils pourraient être accueillis en Turquie, rejoindre leurs familles qu'ils ont quittées en 1982, lorsque la plupart ont préféré suivre le roi. Ils me répondirent simplement: parce qu'ici, c'est chez nous.»

Là, bravant les longs hivers, s'ébrouant chaque jour sous le manteau neigeux, vit un peuple afghan pour lequel la mondialisation est une notion abstraite. Tout comme la guerre de l'Otan contre les talibans.

Les hommes oubliés du Pamir

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