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Publié par Bob Woodward

Le drone explosif: nouvelle arme de Daech ?

Mossoul, ville au nord de l'Irak, est le théâtre depuis plus d'un mois de violents affrontements entre les forces irakiennes et le groupe Etat islamique (dit "Daech"). Et pour défendre leurs derniers fiefs, les djihadistes se dotent d'une nouvelle arme : le drone explosif.
La semaine dernière, un petit drone télécommandé a survolé les forces irakiennes à Mossoul, avant de lâcher une grenade à fragmentation, rapporte l'AFP. Cette dernière a explosé en touchant le toit du bâtiment où s'étaient refugiés les soldats.

Pas de blessé. Mais cette attaque témoigne de l'intérêt grandissant de Daech pour les drones armés. "Nous avons recensé trois incidents" de ce type, a indiqué à l'agence le lieutenant-colonel Hussein Moayyad. Un atelier de confection de drones a même été découvert dans la ville, comme l'illustre un reportage de la BBC :
Deux militaires français appartenant aux CPA 10, les commandos parachutistes de la base aérienne 123 d'Orléans-Bricy, déployés à Erbil (Irak) ont été grièvement blessés dimanche 2 octobre. L'information, révélée par Le Monde, le 11 octobre, et confirmée par plusieurs médias, dont l'agence Rudaw, n'a pas été confirmée par l'état-major français. D'autres soldats auraient été touchés lors de l'explosion, selon le site d'information militaire le Mammouth qui évoquait l'incident dès le 6 octobre. Deux combattants kurdes qui étaient au côté des soldats français ont été tués.
Des membres des forces spéciales françaises, engagés au sein de la Task Force Hydra, sont présents dans la capitale du Kurdistan irakien depuis deux ans. Ils seraient près de 200 hommes depuis décembre 2015. Les deux blessés ont été rapatriés en France. Ils sont actuellement soignés à l'hôpital militaire de Percy, situé à Clamart. Le pronostic vital de l'un d'entre eux est engagé. Selon les premiers éléments, c'est en interceptant un engin volant que les militaires auraient été touchés. Le CPA 10 avait déjà été frappé au Sahel, il y a quelques mois, où deux de ses hommes avaient été tués.
Modus operandi inédit

Si le mode opératoire est confirmé, ce serait la première fois que Daech recourrait à un drone tueur. En novembre 2015, les services de renseignements avaient intercepté des conversations de l'organisation djihadiste où des drones avaient été évoqués comme "outils" dans la préparation d'attaques terroristes.
Une réunion doit se tenir ce mardi 11 octobre au ministère de la Défense pour que les entités dédiées à la communication des forces armées uniformisent leur communication sur les blessés de guerre. Notamment des forces spéciales qui sont discrètement engagées en mission de formation et de soutien sur plusieurs théâtres d'opération.

Faut-il voir dans ces drones "fait maison" et qui transportent des explosifs, un nouveau risque d'attentat pour la France ?

L'utilisation des drones par l'EI remonte à début 2014. L'organisation djihadiste filme sa propagande avec des appareils volants télécommandés, de type DJI Phantom, qui s'achètent librement à la Fnac ou sur Amazon. L'objet devient ensuite tactique, et se voit utilisé comme outil de reconnaissance, permettant de visualiser l'avancée des militaires. Voire de régler l'artillerie.

C'est fin 2015 que germe l'idée de l'utiliser comme arme. En novembre 2015, les services de renseignements français interceptent des conversations des djihadistes : les drones y sont évoqués comme "outils" dans la préparation d'attaques terroristes, s'inspirant de l'utilisation faite par le Hezbollah depuis 2004.

En février dernier, les experts de l'ONG Conflict Armament Research (CAR) ont découvert un premier atelier de confection au cœur de Ramadi (à 120 km de Bagdad). Ils y ont déniché un fuselage en contre-plaqué de 75cm de long sur 60cm de large, des ailes en mousse de polystyrène extrudé (utilisé dans les panneaux isolants), des caméras et des capteurs gyroscopes permettant de contrôler l'appareil en vol. En somme, tous les éléments nécessaires à la confection d'un drone, si ce n'est le système de propulsion.

Le tout accompagné d'une charge explosive de 370g, extraite d'un missile sol-air. Composée à 74% de RDX (l'un des explosifs militaires les plus puissants), cette charge "suggère que les forces de Daech tentent de développer une forme de drone armé", résume alors le CAR dans un rapport.

"Construire un petit drone de ce type n'est vraiment pas compliqué, on trouve tous les éléments dans le commerce ou sur internet", souligne à "l'Obs" Michel Polacco, auteur de "Drones : l'aviation de demain ?" (Privat, 2014).

Si Daech tâtonnait alors à attacher sa charge explosive à son drone "fait maison", le groupe a semble-t-il trouvé la solution. En octobre, à Erbil (nord de l'Irak), des soldats irakiens ont ramassé au sol un drone construit en polystyrène, avant de le ramener à leur camp militaire. Alors qu'ils le photographiaient, un explosif dissimulé dans la batterie et déclenché par minuteur a explosé, tuant deux combattants kurdes et blessant deux soldats français.

Début novembre, un journaliste de la BBC a publié la photographie d'un drone artisanal fabriqué par le groupe, et abattu à Mossoul par l'armée irakienne.

On ne sait pas s'il embarquait un explosif, mais il marque le recours de plus en plus fréquent à des drones "faits maison" sur les terrains de conflits. "L'utilisation des drones par les terroristes est un sujet de préoccupation internationale grandissant", insiste James Bevan, directeur du Conflict Armament Research. "Leur capacité à armer désormais ces petits appareils souligne l'extension de l'arsenal de l'EI en engins improvisés."

Un expert du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), interrogé par "l'Obs", résume :

"Le drone est un peu le missile de croisière du pauvre. C'est devenu super facile à fabriquer, pour peu cher, et cela permet d'emmener des engins explosifs sans avoir besoin de kamikaze."

 

Le drone explosif: nouvelle arme de Daech ?

Depuis un peu plus de dix ans, l'armée américaine emploie sans contrainte ni limite des drones militaires pour mener des conflits télécommandés depuis des containers, modifiant "la guerre [devenue] absolument unilatérale", selon l'analyse philosophe Grégoire Chamayou dans "la Théorie du drone".

Un constat valable jusqu'à la démocratisation récente de ces appareils. Car, souligne à "l'Obs" Vincent Desportes, général de division et professeur à Sciences-Po : 

"Comme toute technologie guerrière, le drone est passé du statut d'arme qui change la donne à arme qui se retourne contre ses apôtres. Devenu abordable, le drone n'est plus l'apanage des puissants."

Néanmoins, même si Daech multiplie la confection de drones, "cela ne changera pas le rapport de force sur les terrains de conflit", insiste Vincent Desportes. "Les appareils demeurent petits et ne peuvent transporter que peu d'explosifs, disposant d'une capacité de destruction faible."

En effet, les petits drones achetés dans le commerce, ou artisanaux, ne peuvent porter que quelques centaines de grammes d'explosifs, pas suffisamment pour représenter une réelle menace sur le plan militaire. Le colonel John Dorrian, porte-parole militaire de la coalition internationale en Irak, a d'ailleurs indiqué que les drones de l'EI ne représentent pas "une menace existentielle [et] n'ont pas d'impact stratégique". Les drones piégés peuvent néanmoins impacter le mental des militaires présents puisqu'ils peuvent attaquer partout et n'importe quand.

Les Etats-Unis ont pris la menace au sérieux et créé une cellule "anti-drone de Daech" au sein du département de la Défense. Mais celle-ci est surtout destinée à prévenir un attentat au drone... sur le sol américain. Le Combatting Terrorism Center de l'académie militaire de West Point s'est fendu en octobre d'un rapport détaillé sur le sujet. On y trouve la liste des différents types d'attentats par drone, depuis l'explosif jusqu'à la dispersion d'agents chimiques, afin d'envisager les contre-mesures. Un moyen d'évaluer la menace pour les Etats-Unis, comme pour  les pays de la coalition (dont la France). Avant de conclure :

"Actuellement, l'utilisation d'un drone armé par des terroristes demeure une menace 'de niche', et doit être comprise comme présentant une probabilité modérée et une menace faible à modérée en termes de létalité."

Un point sur lequel insistent également différents experts contactés. "Il est plus que possible qu'un attentat soit commis à l'aide d'un drone en France", estime Vincent Desportes. "Mais cela n'aura pas l'envergure des attaques de Paris ou de Nice." Encore une fois, à cause de la faible quantité d'explosifs transportés. Pour réaliser une attaque massive, il faudrait coordonner plusieurs drones armés et sur ce point, le militaire est catégorique :

"Cela demanderait une coordination dont n'est pas capable Daech en France. Cela demanderait aussi une logistique importante, qui pointerait les auteurs aux yeux des services de renseignement. Enfin, la mise à feu est compliquée et ces capacités d'artificiers sont bien plus rares à Paris qu'à Mossoul."

Au-delà de la problématique militaire, Michel Polacco souligne que "finalement, pour commettre un attentat, il y a plus simple avec un tas de trucs qui ne volent pas".

En revanche, il demeurera toujours possible de commettre un attentat médiatique en envoyant un drone explosif au pied d'une personnalité ciblée ou au milieu d'une foule qui défile, jouant alors de l'effet psychologique de la terreur. "On ne peut pas faire grand-chose", constate auprès de LCI Jean-Vincent Brisset, général de brigade aérienne :

"Il est horriblement compliqué de stopper un drone qui, par exemple, chercherait à s'attaquer à un responsable politique en plein discours."

Comme en témoigne l'atterrissage surprise d'un drone en plein discours de la chancelière allemande Angela Merkel, il y a trois ans ...Comme l’analysait avec une grande finesse Grégoire Chamayou dans sa « Théorie du drone », c’est une guerre sans territoire qui s’est ouverte (les Américains frappant dans des pays avec lesquels ils ne sont pas en guerre), une guerre sans temporalité (jamais déclarée, donc jamais finie), une guerre qui tue des personnes identifiées comme dangereuses mais aussi des cibles désignées par leur seul comportement (d’où des bavures terribles), une guerre qui ne tue que d’un côté (donc peu susceptible de soulever l’émotion et contestation dans le pays qui utilise les drones). De fait, et malheureusement, tout cela a créé peu de débat dans nos sociétés.

Que se passe-t-il quand une technologie qui change la guerre n’est plus l’apanage d’un seul camp ? Après tout, ce n’est pas la première fois que cela a lieu dans l’Histoire. Cela produit de la peur, bien sûr, mais aussi une forme de réflexivité dont le rapport de West Point témoigne. Comme s’il fallait, et c’est un peu triste, que la technologie ne soit plus seulement une possibilité d’augmenter notre puissance, mais une menace, pour qu’on envisage toutes les implications pratiques et théoriques de ses usages.

Le drone explosif: nouvelle arme de Daech ?

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