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Publié par Bob Woodward

La bataille de Raqqa: petit manuel de stratégie pour renverser Assad ?

Pour l'historien John Laughland la guerre en Syrie est «une guerre par interposition entre les Etats-Unis et la Russie» et celui «qui gagne en Syrie gagne aussi sur l'échiquier mondial».

L'annonce de la semaine dernière par le Secrétaire américain à la Défense, Ash Carter, que la libération de Raqqa en Syrie suivra celle de Mosul en Irak en dit long sur l'attitude américaine devant le droit international et sur sa vision de la guerre civile en Syrie.Comprendre la situation à Alep – c’est comprendre l’essentiel du conflit syrien à ce stade : qui, de Washington et ses alliés, ou de la Russie et l’armée syrienne, libérera Raqqa, la capitale dudit Etat Islamique ?

Il ne faut pas être un génie militaire pour comprendre la stratégie de Washington qui consiste à prolonger l’opération militaire de l’armée syrienne soutenue par la Russie pour libérer Alep-Est – toujours occupé par Al-Nosra et les «rebelles modérés» combattant aux côtés du groupe terroriste djihadiste.

Retenir les forces militaires russes et syriennes enlisées dans l’est d’Alep est indispensable pour permettre à la coalition dirigée par les Etats-Unis de terminer l’opération qui est actuellement en cours, celle de la reprise à Daesh de la ville irakienne de Mossoul, avant de poursuivre  à travers la frontière syrienne pour prendre Raqqa. Ensuite, Raqqa sera établie de facto comme une capitale des prétendues forces syriennes modérées qui s’y regrouperont. Et ce sans doute sous couverture d’une zone d’exclusion aérienne imposée par les Etats-Unis, pour faire contrepoids aux autorités gouvernementales d’Assad à Damas. Un tel scénario établirait ainsi une permanente présence militaire des Etats-Unis dans le pays, présence depuis longtemps essentielle pour que Washington puisse achever son but de dominer la région.

Cet aspect de la stratégie est, bien sûr, illégitime, selon les termes de la charte des Nations Unies. Mais cela a peu d’importance pour la puissance impériale, qui considère depuis longtemps le droit international comme optionnel quand il s’agit de poursuivre ses objectifs géopolitiques sur toute la planète. Le Moyen-Orient est une région riche en ressources naturelles, en particulier en pétrole. Si elle n’est pas primordiale pour ce qui est des besoins énergétiques des Etats-Unis, cette mer de pétrole au-dessus de laquelle se trouve la région est, sans aucun doute, essentielle pour la stabilité des cours mondiaux de l’énergie. Et cela est primordial pour l’économie américaine.

Comme Gal Luft, du Conseil de sécurité énergétique, l'a observé dans son rapport de 2014 : «Si les Etats-Unis ne dépendent pas du Moyen-Orient pour ce qui est de l’approvisionnement physique en pétrole, ils dépendent de la région pour la stabilité des prix. L’économie américaine est particulièrement sensible aux hausses des prix pétroliers.» Luft continue : «Au cours des 40 dernières années, chaque importante augmentation des prix du pétrole a été suivi par une récession, et la plupart de ces hausses ont été causées par un bouleversement au Moyen-Orient : embargo sur le pétrole des pays arabes, guerre entre Iran et Irak, invasion de Koweït par Irak, etc.»

Dès janvier, le ministre de la Défense des Etats-Unis, Ash Carter, évoquait l’importance de Raqqa pour la stratégie militaire américaine en Syrie. Dans son discours devant la 101e division aéroportée prononcé à la base de Fart Campbell dans le Kentucky le 13 janvier, il a dit : «Sur notre plan de campagne, il y a deux grandes flèches qui désignent Mossoul et Racca. Nous allons commencer par faire s’effondrer le pouvoir de Daesh dans ces deux villes, et ensuite nous nous engagerons dans des opérations d’élimination sur d’autres territoires contrôlés par Daesh en Irak et en Syrie.»

C’est l’objectif que le ministre de la Défense des Etats-Unis a encore une fois mis en évidence dans son interview pour NBC. «C’était depuis longtemps une partie de notre plan, l’opération de Mossoul sera lancée au moment indiqué», Carter a révélé. «On préparait ce plan depuis des mois, [il était prévu] que Raqqa suivrait peu après.» Ces hurlements à la lune que nous avons entendus ces dernières semaines de la part de Washington et de ses intermédiaires européens, accusant la Syrie et la Russie de cibler des civils à Alep-Est, sont tout simplement une diversion. Cela était destiné à rabaisser ce qui est une opération militaire extrêmement compliquée : la libération d’une population civile retenue en otage par les sectaires bouchers d’Al-Nosra et d’autres groupes terroristes, utilisant femmes et enfants comme boucliers humains. Nous savons à quel point c’est vrai, puisque, malgré le fait que les forces syriennes et russes établissent régulièrement des couloirs humanitaires pour permettre aux civils des quitter Alep-Est, on les en empêche, sous peine de mort.

La stratégie globale de Washington dans ce conflit nous permet de comprendre son refus de séparer les groupes des «rebelles modérés» qu’il prétend contrôler, de leurs homologues d’Al-Nosra, conformément aux conditions du cessez-le-feu négocié par Moscou et Washington début septembre L’hypocrisie est criante quand on prend en compte l’absence d’inquiétude de la part de Washington pour les civils habitants Alep, contrôlé par les forces gouvernementales, soumis à un règne de terreur prenant la forme d’attaques à la roquette, contenant notamment du gaz toxique, chaque jour et chaque nuit, de la part d’Al-Nosra et des ses alliés «modérés» de l’est d’Alep. La stratégie globale de Washington dans ce conflit nous permet aussi de comprendre son refus de séparer les groupes des «rebelles modérés» qu’il prétend contrôler, de leurs homologues d’Al-Nosra, conformément aux conditions du cessez-le-feu négocié par Moscou et Washington début septembre. Le cessez-le-feu a été rompu six jours après son commencement, par une frappe aérienne américaine qui a tué des dizaines de militaires syriens au cours d’une bataille contre Daesh dans l’est de Deir-Ezzor. Washington a invoqué une faute. Il ne faut pas prendre une telle affirmation pour argent comptant, surtout si nous considérons que Deir-Ezzor jouxte Raqqa, dans l’est de la Syrie, et que cette ville sera donc essentielle pour toute future opération conjointe des Russes et des Syriens pour libérer la ville.

Arriver à Raqqa avant l’armée syrienne et ses alliés est désormais indispensable pour les Etats-Unis qui jouent là leur dernière carte, afin de renverser le gouvernement d’Assad à Damas. Un gouvernement qui était depuis longtemps une véritable épine pour l’hégémonie américaine dans la région, aussi bien que pour les plan régionaux de ses plus proches alliés au Moyen-Orient – Israël et l’Arabie Saoudite. Avec l’affaiblissement inévitable de la Syrie, comme le croient les stratèges américains, Hezbollah et Iran – le plus grand prix – seront aussi affaiblis – sans mentionner la puissance russe qui sera réduite dans le cadre de la lutte pour une alternative multipolaire à l’actuelle situation unipolaire.

Comme si c’était là la reprise de la course pour Berlin à la fin de le Seconde Guerre Mondiale, dont le résultat avait déterminé l’avenir de l’Europe et du reste du monde dans le contexte de la guerre froide qui allait suivre, l’avenir de la Syrie, du Moyen-Orient, et du monde réclamant une alternative multipolaire à l’hégémonie globale des Etats-Unis, se réduit désormais à la seule situation à Raqqa. En Irak, le soutien accordé par quelques 5 000 militaires américains aux forces irakiennes, y compris kurdes, est légal dans la mesure où cette opération s'effectue avec le consentement du gouvernement irakien. La situation est donc comparable au soutien accordé par la Russie aux forces syriennes qui essaient de libérer Alep. Mais Raqqa étant en Syrie, une opération américaine ne peut être légale que si elle se fait avec le consentement de Damas. Or, nous savons avec certitude que Damas ne donnera jamais son accord à une telle intervention américaine, car Washington veut renverser le régime de Bachar Al-Assad.

Non seulement cette politique de changement de régime à Damas n'a jamais été abandonnée par Washington, y compris en septembre quand les Américains avaient signé leur accord avec les Russes sur un cessez-le-feu en Syrie, mais aussi les Etats-Unis, et notamment le Pentagon, ont tout fait pour faire capoter cet accord en tuant une soixantaine de soldats syriens à Deir ez-Zour, qui est à coté de Raqqa, le 17 septembre.

La bataille de Raqqa: petit manuel de stratégie pour renverser Assad ?

Le coup de grâce a été donné à l'accord russo-américain par la destruction d'un convoi humanitaire à Alep dans la nuit du 19 septembre. Non seulement les Russes ont nié toute responsabilité dans cette affaire, mais le Ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, dans en entretien accordé à la BBC fin septembre, a affirmé que l'échec de l'accord était dû au fait que les Américains restent déterminés à protéger le Front Al-Nosra, qui pourtant est une organisation terroriste selon le Département d'Etat, afin de garder celui-ci en réserve pour une future opération de changement de régime à Damas.

Au moment où l'accord russo-américain a été conclu à Genève le 9 septembre, les journalistes en place à Genève ont été obligés d'attendre cinq heures avant la conférence de presse annonçant la signature. Il faut supposer que ces cinq heures ont été utilisées par John Kerry pour convaincre ses collègues à Washington de l'accepter. Le Pentagon était notamment très hostile. Le 22 septembre, le chef d'Etat major des armées américaines, le général Joseph Dunford, a fait une déclaration concernant le «Centre commun d'Application» (Joint Implementation Center) que les accords devaient créer et qui devait fournir l'infrastructure pour une concertation militaire et de renseignement russo-américaine. Le texte de ces accords venaient d'être rendus publics, les Américains ayant initialement voulu les garder secrets. Selon le général Dunford, la coordination militaire avec la Russie serait «extrêmement limitée»: «Je ne crois pas que cela serait une bonne idée de partager notre intelligence militaire avec les Russes,» a-t-il dit. Ainsi le général se déclarait opposé à l'accord que le gouvernement américain venait de conclure. C'était un acte d'insubordination, sans doute rendu possible par l'atmosphère de règne finissant à la Maison Blanche.

On parlait ouvertement à cette époque d'une brèche qui se serait ouverte entre le Département d'Etat et le Pentagon. Il est tout à fait plausible que les militaires, surtout ceux dans le moule du général Mark Milley, chef d'Etat major de l'armée de terre américaine dont les discours sont d'une violence rare, n'apprécient pas ou peu la diplomatie en général, et pas du tout celle de John Kerry en particulier. Une grande partie du complexe militaire américain n'a jamais pardonné à Barack Obama de ne pas avoir fait la guerre à la Syrie en 2013. (Ils font abstraction du fait que, vu le désistement du Royaume-Uni suite à un vote à la Chambre des Communes en 2013, le Congrès, dominé par les Républicains très hostiles à Obama, n'était pas prêt à autoriser une guerre en Syrie.) Il faut sans cesser rappeler que plusieurs généraux américains, dont les plus importants comme Milley, mais pas seulement lui, ont dit qu'une guerre contre la Russie est envisageable ou inévitable. Visiblement, ces gens n'attendent que l'arrivée au pouvoir de Hillary Clinton pour mettre leurs plans en application.

Mais si une brèche s'était vraiment ouverte, elle s'est tout aussi vite refermée. Le 22 septembre, au Conseil de sécurité, John Kerry s'en est pris à son homologue russe de manière très peu diplomate, accusant notamment les Russes d'avoir bombardé le convoi humanitaire et ainsi de cautionner le martyre des civils et de commettre des crimes de guerre. Comment expliquer ce revirement apparent, vu le fait que Monsieur Kerry avait passé des mois et des années en discussions constructives avec Lavrov, dont visiblement il apprécie les qualités humaines? La seule explication, c'est que ni Kerry ni le gouvernement américain n'avait jamais abandonné son but principal, celui de renverser Assad. Dans la mesure où une victoire sur Al-Nosra à Alep aurait rendu le changement de régime à Damas beaucoup plus difficile, la véhémence de Kerry à l'égard de Lavrov est facile à comprendre.

L'abandon très rapide de la confrontation diplomatique - Kerry et Lavrov se sont vus le 15 octobre en Suisse - est également à comprendre à la lumière de cette continuité de la politique américaine. S'attendant à une victoire syrienne à Alep, les Américains ont décidé de changer leur fusil d'épaule. Une victoire à Alep signifierait une victoire décisive pour Damas et permettrait aux Russes d'asseoir leur position dans la Méditerranée. Si en revanche une offensive à Raqqa est soldée par une victoire - ce qui n'est pas inévitable, tant les opérations et à Alep et à Mossoul semble peiner à arriver à leur terme - une partie du territoire syrien tomberait sous le contrôle de forces au sol clients des Américains. Sans doute y aurait-il des forces américaines aussi, comme en Irak. Les Etats-Unis aurait donc un pied en Syrie où ils contesteraient aux Russes le monopole militaire. Le silence du gouvernement russe devant cette éventualité s'explique sans doute par le fait que Moscou la considère inévitable, tout comme la participation des Etats-Unis à un futur accord sur la paix.

Autrement dit, l'intervention russe en Syrie prouve la loi de l'intervention militaire: toute intervention étrangère dans un conflit tend à produire une intervention étrangère opposée. Cette loi est d'autant plus valide que cette guerre en Syrie est une guerre par interposition entre les Etats-Unis et la Russie, les deux grandes puissances étrangères présentes sur le terrain. Qui gagne en Syrie gagne aussi sur l'échiquier mondial. Une perte par les Américains en Syrie serait une défaite grave pour leur projet de domination mondiale - c'est très exactement de cela que le général Milley parlait le 5 octobre. Ils sont déterminés à ne pas lâcher. Voilà pourquoi les Américains iront jusqu'à Raqqa, et voilà pourquoi la totalité de l'establishment américain, y compris chez les Républicains, a été déterminée à ôter la victoire au candidat Trump qui déclare vouloir coopérer avec les Russes.

La bataille de Raqqa: petit manuel de stratégie pour renverser Assad ?

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