Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

L'Europe, alibi de la reprise en main de la Turquie par Erdogan ?

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a accusé Bruxelles de vouloir pousser Ankara à abandonner le processus d'adhésion à l'Union européenne et évoqué l'option d'une consultation populaire pour trancher la question, dans un entretien à la presse paru dimanche.

"L'Union européenne cherche à nous contraindre à nous retirer de ce processus (d'adhésion). S'ils ne veulent pas de nous, qu'ils le fassent clairement savoir, qu'ils prennent la décision", a affirmé M. Erdogan dans un entretien au quotidien Hürriyet.

"Notre patience n'est pas infinie. S'il le faut, plus tard, nous pourrons aller, nous aussi, consulter notre peuple", a-t-il dit. Prenant l'exemple du Royaume-Uni avec le Brexit, M. Erdogan a ajouté: "Nous aussi, nous pouvons demander à notre peuple".Ces déclarations interviennent alors que les relations entre l'UE et la Turquie, déjà tumultueuses, se sont tendues depuis la tentative de coup d'Etat du 15 juillet qui a failli renverser le président Erdogan.

Arrestations, suspensions, limogeages par dizaines de milliers: après le coup de force, les autorités turques ont lancé de vastes purges dont l'ampleur a suscité l'inquiétude et des critiques de la part des partenaires occidentaux de la Turquie. Dans un rapport de la Commission publié mercredi, l'UE critique un "retour en arrière" de la Turquie sur les critères d'adhésion au bloc européen, en particulier en ce qui concerne la liberté d'expression et l'Etat de droit.

La veille, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, avait estimé que la Turquie "chaque jour s'éloigne de l'Europe".Les négociations sur l'adhésion de la Turquie ont officiellement débuté en 2005

La marche forcée du président turc Recep Tayyip Erdogan vers un référendum pour élargir ses pouvoirs s'accompagne d'une sévère répression de l'opposition. Des agissements qui aggravent la polarisation à l'intérieur du pays et les tensions avec l'Europe, selon les analystes. Après la tentative de coup d'État du 15 juillet, les autorités turques ont lancé de vastes purges qui, dépassant la chasse aux putschistes présumés, ont frappé la semaine dernière le principal parti prokurde du pays (HDP), dont les coprésidents ont été incarcérés, et le quotidien d'opposition Cumhuriyet.

Signe de la dégradation des relations entre Ankara et Bruxelles, le chef de la diplomatie turque, Mevlüt Cavusoglu, a dénoncé dimanche l'« hypocrisie » du président du Parlement européen Martin Schulz, qui s'était alarmé de l'arrestation des députés prokurdes accusés par Ankara de liens avec les rebelles séparatistes du PKK. Pour nombre d'analystes, le gouvernement turc a musclé sa lutte contre les rebelles kurdes pour s'attirer les faveurs de la droite nationaliste, dont le soutien au Parlement est indispensable pour convoquer un référendum sur une réforme de la Constitution instaurant le système présidentiel que Recep Tayyip Erdogan appelle de ses vœux. Après le putsch manqué, le gouvernement est passé à la vitesse supérieure et une consultation populaire pourrait se tenir au printemps 2017, estiment les observateurs.

Le Parti d'action nationaliste (MHP) a indiqué qu'il appuierait la démarche du gouvernement si ses « sensibilités sont ménagées ». Le MHP a ainsi applaudi l'arrestation des députés prokurdes, que son leader, Devlet Bahçeli, a saluée par une litote : « Nous ne sommes pas en deuil. » Aucun doute pour Soner Cagaptay, du centre de réflexion Washington Institute for Near East Policy : les négociations avec le MHP poussent le président turc à adopter une attitude « très dure » vis-à-vis de l'opposition prokurde et des rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). « Nous pouvons nous attendre à ce que M. Erdogan adopte pour les six mois à venir une posture d'homme fort et un programme de droite et nationaliste », a-t-il expliqué.

L'Europe, alibi de la reprise en main de la Turquie par Erdogan ?


Autre appel du pied en direction du nationaliste MHP, le président turc a affirmé qu'il validerait le rétablissement de la peine de mort si le Parlement votait en ce sens, en dépit des critiques européennes. Dans un rapport de la Commission européenne publié mercredi, l'UE critique un « retour en arrière » de la Turquie sur les critères d'adhésion, en particulier sur la liberté de la presse et l'État de droit. De façon inattendue, la victoire de Donald Trump à l'élection présidentielle aux États-Unis pourrait profiter aux dirigeants turcs. Il est « tentant » d'imaginer que M. Trump sera « moins prompt à s'arrêter sur la question des droits et des valeurs [démocratiques] en Turquie », explique Marc Pierini, ex-ambassadeur de l'UE à Ankara et chercheur à la Fondation Carnegie. En attendant, l'instabilité politique et les tensions internes en Turquie donnent des sueurs froides aux marchés. Signe de leur inquiétude, la livre turque a perdu presque 6 % en valeur face au dollar le mois dernier.

Le Parti démocratique des peuples, dont les coprésidents Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag et plusieurs députés ont été incarcérés pour « activités terroristes », pensait payer son opposition farouche à la présidentialisation du régime. « Nous l'avons stoppé [Erdogan] dans sa route vers le système présidentiel », estime l'un des vice-présidents du HDP, Hisyar Ozsoy. « Le HDP est le principal obstacle et doit être éliminé. » L'arrestation des députés du HDP a provoqué une vague de manifestations à travers le pays. Dimanche, la police antiémeutes a dispersé à coups de grenades lacrymogènes et de canon à eau des manifestants prokurdes à Istanbul.

Les responsables turcs estiment qu'il est urgent de légaliser la situation qui s'est installée « de facto » en Turquie : Recep Tayyip Erdogan, dont la fonction présidentielle est en théorie honorifique, est bien l'homme fort du pays. Selon Abdulkadir Selvi, un chroniqueur turc proche du pouvoir, le gouvernement compte convoquer un référendum en avril ou mai sur la réforme, qui prévoit le transfert des pouvoirs exécutifs du Premier ministre au président et la simultanéité des élections présidentielle et législatives. Avec cette réforme, résume Soner Cagaptay, le président Erdogan « serait couronné à la tête de l'État, du gouvernement et du parti au pouvoir ».

L'Europe, alibi de la reprise en main de la Turquie par Erdogan ?
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article