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Publié par Bob Woodward

Kish: l'Ile iranienne de la Tentation ?

Incarnant une volonté d’ouverture, cet îlot dédié au plaisir, voulu par le Shah, un an avant son exil, accueillait le Concorde lors de son premier vol en 1978. La piste d’atterrissage démesurée, utilisée aujourd’hui par la compagnie iranienne « Kish Air » avait été spécialement construite pour permettre au fleuron de l’industrie française d’atterrir sur l’île. À l’époque, certains habitants se souviennent que Madame Claude y avait ses habitudes. Adepte de ce haut lieu dédié au plaisir, elle y séjournait de temps en temps avec quelques-unes de ses hôtesses, lors de soirées mondaines organisées par le Shah. Afin de satisfaire ses convives, Reza Pahlavi y faisait même parvenir par avion spécial de Paris, les meilleurs mets, soigneusement concoctés par le traiteur Fauchon. La révolution, puis la guerre Iran/Irak, plongera Kish dans l’oubli collectif. L’île vivote jusqu’au début de l’année 1987, date où elle devient la première zone franche du pays. C’est à la fin des années 80, lorsque reprennent les échanges commerciaux après huit années de guerre, que le destin de Kish prend une nouvelle dimension. D’importants investisseurs iraniens décident de s’y installer à l’image de l’un des tout premiers d’entre eux ; M. Hassan-Shami. Homme d’affaire milliardaire très discret, cet Iranien âgé de 63 ans a construit sa fortune dans le commerce de l’or, du sucre et l’exportation de produit de consommation divers. Il débarque à Kish en 1989 et investit 8 millions de dollars dans la construction du premier centre commercial de l’île.

« Je me souviens, lance-t-il nostalgique, lorsque je suis arrivé à Kish, il n’y avait rien, l’île était un désert aride.  Il n’y avait pas d’électricité, pas d’eau, aucune infrastructure. Avant la construction de notre premier bâtiment, précise-t-il, nous nous protégions à l’aide de parasols pour supporter le soleil de plomb qui règne ici six mois de l’année ! À l’époque, il n’y avait pratiquement aucune végétation. La plupart des palmiers que vous voyez aujourd’hui ont été importés du sud de l’Iran au début des années 90 ».

Entre 1979 et l’arrivée des premiers investisseurs sur l’île, les rares édifices présents, sont le palais du Shah, l’hôtel cinq étoiles Shayan, le plus vieux de l’île, le casino aujourd’hui transformé en salle de jeux, une centaine de villas et le bazar français. Le Shah, ami historique de la France et de son Président de l’époque, Valérie Giscard d’Estaing, avait fait appel aux architectes français pour construire son Palais, et les diverses infrastructures basées à proximité.

Fort de son expérience dans les affaires, M. Hassan-Shami voit en Kish une perle rare, offrant des possibilités commerciales gigantesques dues à son attrait fiscal et sa situation géographique. L’avenir lui donnera raison. Il bâtit son centre commercial dont l’architecture s’inspire de la cité de Persépolis, construite sous Darius Ier et sa grande dynastie achéménides, qu’il baptise « Morvarid », prénom de son unique fille. Aujourd’hui, Kish vit au rythme du business, le consumérisme explose avec en ligne de mire le modèle de réussite de DubaÏ dont elle importe 50 % de ses marchandises. La veine du commerce domine partout. Les palais de la consommation symbolisés par les centres commerciaux, ultras modernes, fleurissent chaque année le long du front de mer. L’île est un chantier permanent en constante évolution. Un supermarché géant, le « Kish hypermarket » symbolise à lui seul l’ouverture de l’île vers le monde extérieur. La particularité de cette grande surface, unique en Iran, est de disposer de toutes les marques de produits de grande consommation européens et américains. Un  véritable « Temple » à la gloire de la consommation ! On y trouve aussi bien du Coca-Cola ou du Pepsi, autorisés à la vente depuis cinq ans, que des marques françaises de dentifrices ou de shampoing introuvables dans le reste du pays. Des banques étrangères s’installent sur l’île, des opérateurs de réseau étrangers de téléphonie mobile sont déjà présents à l’image d’Orange. Des investisseurs privés achètent des terrains pour construire de futurs programmes immobiliers. Les groupes financiers thésaurisent, pariant sur l’avenir du pays, avec trois priorités : attirer la clientèle iranienne aisée, celle du golf et surtout les occidentaux dans quelques années. Car ici, personne n’est dupe, l’île et le reste de l’Iran ne s’ouvrira réellement au monde extérieur que lorsque les populations occidentales s’y rendront massivement. « Kish Island », comme dans certains quartiers riches, situés au nord de Téhéran, reflète avec un miroir grossissant la véritable nature de ce peuple raffiné et fier, dont l’âme n’aspire qu’à une seule chose : vivre paisiblement. La frénésie de consommation est principalement due aux trop nombreuses années de privation qui règne dans ce pays depuis la révolution islamique. Les nouvelles générations ouvertes sur le monde, grâce à la télévision par satellite et Internet, ont soif de liberté et veulent brûler leur vie par les deux bouts. Cette volonté exacerbée de tourner la page sur plus de 30

années, depuis la révolution, se sent d’avantage à travers Kish que dans le reste du pays qui avance à pas feutré. Que les habitants de cette île profitent de chaque instant dans l’attente d’une libéralisation totale des mœurs du pays est très positif, mais il faut toutefois rester lucide. Car si Kish permet à une partie de la population iranienne de rogner sur les interdits édictés par la charia (droit islamique) par rapport au continent, c’est surtout grâce à l’unique volonté des mollahs. Profitant à la fois des avantages fiscaux, (taxe douanière très élevée), l’île est avant tout une vitrine pour les conservateurs qui l’utilisent comme un outil précieux de propagande. Ce qui leur permet de véhiculer à la fois une image positive de l’Iran auprès des occidentaux, et cerises sur le gâteau, donne un sentiment de liberté aux Iraniens qui s’y rendent. Un paradoxe de plus !

Plages de sable blanc, eaux turquoises, récifs coralliens: l'île iranienne de Kish veut jouer de sa différence pour attirer touristes et investisseurs étrangers grâce notamment à des règles islamiques moins strictes qu'ailleurs dans le pays.

A 20 km des côtes iraniennes du Golfe, Kish aimerait ressembler à Dubaï toute proche, à moins de 200 km de là. Elle y parvient un peu, en moins grand, en moins sophistiqué.

Sur ce confetti de 91,5 km2, les routes à 4 ou 6 voies bordées de palmiers n'accueillent que des voitures récentes, dont quelques belles américaines de luxe. Les immeubles sont modernes, les hôtels confortables, et les centres commerciaux dernier cri poussent comme des champignons.Tard le soir, on s'y presse pour dîner à la fraîche sur les terrasses des restaurants, où la plupart des femmes portent foulards et tenues colorées, visage maquillé, mèches de cheveux au vent, cigarette à la main pour certaines. La journée, sur une longue jetée, des hommes se promènent en bermuda ou en short, ce qui est rare en Iran. Il fait chaud et l'un d'eux va même jusqu'à se mettre torse nu, une femme voilée de noir à ses côtés, ce qui ne choque personne.

Kish: l'Ile iranienne de la Tentation ?

Sur l'eau, des bateaux se croisent, la sono réglée au maximum diffusant de la musique techno "made in Iran", pour le plus grand plaisir des passagers, hommes et femmes mélangés, qui se trémoussent sur leurs sièges.

Contrairement à Téhéran et aux autres grandes villes iraniennes, l'air est pur à Kish, les embouteillages inexistants et l'atmosphère largement plus détendue. Le shah d'Iran renversé par la révolution islamique de 1979 aimait s'y reposer en famille. Les règles de la République islamique sont moins contraignantes sur l'île. Les véhicules vert et blanc de la police des moeurs y sont d'ailleurs beaucoup plus rares, les religieux coiffés de leur turban noir ou blanc aussi. Cette décontraction et la frénésie d'achat dans les centres commerciaux à l'occidentale font de l'île une des principales destinations touristiques d'Iran, avec 1,8 million de visiteurs par an, essentiellement des Iraniens, surtout de Téhéran.

L'île a été la première et la plus importante des sept zones franches à être créées en Iran dans les années 1990 pour attirer les investisseurs et faciliter l'importation de biens de consommation. Le nombre de "malls" à l'américaine (centres commerciaux) n'a cessé depuis d'augmenter, de même que celui des hôtels, aujourd'hui une quarantaine.

"Notre objectif est de faire venir 2,6 millions de touristes (par an) d'ici dix ans", affirme Ali Jirofti, l'un des dirigeants de l'Organisation de la zone franche de Kish, en précisant que "40 autres hôtels de luxe 4 et 5 étoiles sont en construction". Cette organisation entend également "doubler les capacités" à l'international de Kish Air, la compagnie aérienne locale, et faire d'Hendorabi, une autre île encore plus petite à 20 km au nord-ouest de Kish, un "paradis écologique", sans pollution, sans route goudronnée ni voiture à énergie fossile. Un aéroport, un port et un hôtel y ont déjà été construits, indique M. Jirofti.

Il mise aussi sur le "tourisme de santé": Kish compte deux hôpitaux modernes et bien équipés, où oeuvrent des médecins iraniens réputés pour leur compétence, en particulier en chirurgie esthétique. Selon Massoud Gilani, consultant en investissement basé à la fois en Iran et à Dubaï, Kish a une carte à jouer qui "pourrait lui rapporter beaucoup d'argent", celle des très courts séjours pour expatriés de Dubaï.

Fatigués des "tracas de la vie quotidienne" dans la ville-émirat, ils viendraient 2 ou 3 jours - en moins d'une demi-heure d'avion - "s'y relaxer complètement" et plonger dans les eaux claires pour admirer les fonds et la faune exceptionnels des récifs coralliens. Reste que, si elles y sont plus souples, les règles islamiques s'appliquent tout de même à Kish: il n'y a pas de discothèques, l'alcool est interdit et les hommes et les femmes doivent aller sur des plages séparées. Les expatriés "peuvent boire et s'amuser à Dubaï et se relaxer ici" à Kish, en se passant d'alcool pendant une très courte période, estime Massoud Gilani.

Quant à Ali Jirofti, il privilégie lui "le tourisme halal en progression, qui n'est pas incompatible avec les règles islamiques", son but étant de faire venir en priorité des touristes musulmans étrangers.

Kish: l'Ile iranienne de la Tentation ?

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