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Publié par Bob Woodward

Et si la Californie quittait les Etats-Unis ?

Dans les heures qui ont suivi l'élection du nouveau président américain s'est formé sur twitter un mouvement pour l'indépendance de la Californie : #Calexit, immédiatement soutenu par des figures de la Silicon Valley comme Shervin Pishevar (cofondateur d'Hyperloop One). Ses premiers militants sont descendus dans la rue, portant en étendard un ours aux crocs menaçants, emblème de la Californie. Dans un Etat qui a voté à plus de 60% en faveur d'Hillary Clinton et représente à lui seul la sixième économie mondiale (devant la France), de nombreux citoyens veulent désormais reprendre leur destin en main. Leur réaction est bien résumée par cette déclaration d'un groupe d'élus de Sacramento : « aujourd'hui, nous nous sommes réveillés comme des étrangers sur une terre inconnue ». Un transhumaniste de la Silicon Valley ne se sent rien en commun avec un nativiste du Midwest. Pourquoi alors ne pas officialiser la rupture, comme le propose depuis longtemps le groupe Yes California, qui organisera un premier référendum sur le sujet en 2018 ?

Le #Calexit rappelle fortement les réactions au Royaume-Uni après la victoire là aussi inattendue des idées nationalistes. Le Brexit avait ravivé les pulsions indépendantistes de l'Ecosse, de l'Irlande, et même... de Londres : une pétition pour « Londependance » avait recueilli près de 200 000 signatures en quelques jours, et obtenu le soutien de représentants politiques locaux dont les électeurs avait massivement voté en faveur de l'Europe. Les maires de Londres et Paris avaient même publié une déclaration commune réaffirmant l'amitié entre les deux villes ainsi que leurs « agendas partagés ». Extraordinaire alliance tissée par-dessus la tête des Etats-Nations, comme si les aléas des politiques nationales ne concernaient plus ces mégalopoles qui ont développé leur identité propre. Les deux édiles le reconnaissaient d'ailleurs explicitement : « si le 19e siècle était défini par les Empires et le 20e par les Etats-Nations, le 21e appartient aux villes. » Même s'il ne prend pas la forme d'une indépendance pure et simple, ce désir d'autonomie est plus sérieux que jamais : rappelant qu'un quart des travailleurs de la capitale sont nés à l'étranger, la chambre de commerce de Londres vient de proposer la création d'un visa spécial, qui donnerait aux émigrés londoniens un numéro de sécurité sociale spécifique, leur permettant uniquement de travailler dans le périmètre métropolitain. Le Nothumberland ne veut plus de plombiers polonais ? Très bien, les Londoniens se les garderont.

Ces initiatives encore balbutiantes s'inscrivent dans une tendance sécessionniste mondiale, souvent inspirée de la philosophie libertarienne. Jason Sorens, jeune universitaire américain qui a fondé le Free State Project pour la sécession du New Hampshire, offre dans son livre Secessionism une analyse scientifique de la montée des mouvements autonomistes, de la Catalogne au Soudan du Sud en passant par la Flandre. Il en ressort que les aspirations indépendantistes sont au moins autant le résultat d'un sentiment d'appartenance régionale que d'un froid calcul coûts-bénéfices. Quand l'identité collective rejoint l'intérêt bien compris, la sécession peut devenir une menace réelle.

Ce qui se dessine ainsi, c'est un monde postnational où les appartenances se définissent en fonction des valeurs plus que des nationalités. Les Californiens ou les Londoniens, largement acquis au multiculturalisme, ne se sentent plus tenus par les décisions de concitoyens qui leur sont devenus étrangers. Ce n'est pas « l'élite » contre « le peuple » (d'ailleurs, la décomposition des votes de l'élection américaine comme du Brexit montre que le niveau de revenus n'est pas un critère différenciant), mais un peuple contre un autre ; ceux qui ont fait le choix d'une société ouverte, souvent jeunes et éduqués, contre les nostalgiques des vieux Etats homogènes.

La résurgence de l'Etat-Nation, claironnée par Donald Trump, Nigel Farage, Marine Le Pen et leurs divers avatars, pourrait bien en fait être son chant du cygne. Il n'y a plus de peuple : seulement des individus qui s'unissent autour d'un idéal commun. Il n'y a plus de nation : seulement des tribuns fébriles qui tentent envers et contre tout de maintenir la fiction d'une identité figée. Progressistes de tous les pays, faisons sécession !

Le mouvement pour une sortie de la Californie des Etats-Unis d’Amérique se sent pousser des ailes. Connu en ligne par ses mots-clés #Calexit et #Caleavefornia depuis quelques années, le voilà revigoré par l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, le 8 novembre.

Lancé en 2014 par Louis Marinelli, du California national party, un parti politique qui a comme objectif l’indépendance de la Californie, ce mouvement sécessionniste a débuté sous le nom Sovereign California (Californie souveraine). En 2015, influencé par le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse défendu par la coalition Yes Scotland, il prend le nom de Yes California Independence Campaign.

Dès le lendemain de l’élection de Donald Trump, Shervin Pishevar, un milliardaire iranien résidant aux Etats-Unis et investisseur, entre autres, de Uber ou de Hyperloop One (transports ultrarapides en capsule) s’est proposé de financer la campagne pour l’indépendance de la Californie.

La Californie, progressiste dans le domaine des mœurs, en pointe dans le combat pour l’écologie, la lutte contre les armes à feu et la légalisation la marijuana, a voté à 61,6 % pour Hillary Clinton (32,7 % pour Donald Trump), soit treize points de plus que la moyenne nationale. Les comtés urbains, sur la côte, ont davantage voté démocrate, les comtés ruraux, à l’intérieur des terres, républicain. Au sein de cet Etat le plus peuplé du pays, la jeunesse ne se reconnaît pas dans celui qui sera le 45e président des Etats-Unis, comme en témoignent les manifestations organisées au lendemain de son élection dans de grandes villes comme Oakland, Berkeley ou Davis, autour du slogan « ¡ Si se puede ! » (Yes We Can) ou du hashtag #NotMyPresident.

Après avoir longtemps été un bastion républicain (de 1952 à 1988, à l’exception de 1964) couronné par l’élection de Ronald Reagan à la fonction suprême en 1980 et 1984, la Californie a basculé dans le camp démocrate lors de l’élection présidentielle de 1992 (le premier mandant de Bill Clinton). Les républicains ont réussi à se mettre à dos les électeurs latinos, asiatiques et afro-américains qui représentent une part importante de la population de cet Etat, concédait en 2015 au Washington Post Jim Brulte, le responsable du Parti républicain en Californie, citant l’emblématique Proposition 187. Cette mesure, votée par 59 % des électeurs lors du référendum de 1994 privait les clandestins des services sociaux et médicaux. Son application a été bloquée par la justice, mais au cours des dix ans qui ont suivi, plus d’un million d’électeurs latinos se sont inscrits sur les listes électorales. Mais une telle sécession est-elle juridiquement envisageable ? En 2012, après la réélection de Barack Obama, le Texas avait aussi voulu tourner le dos à l’Union. Une pétition en ce sens avait reçu 125 746 signatures pour demander à l’administration fédérale qu’elle accorde « pacifiquement » au Texas le droit de quitter l’Union – elle avait été rejointe par des pétitions émanant de cinq autres Etats (la Louisiane, l’Alabama, la Floride, le Tennessee et la Géorgie).

Et si la Californie quittait les Etats-Unis ?

Mais, en janvier 2013, Jon Carson, le directeur de l’Office of Public Engagement, instance de dialogue entre l’exécutif et les citoyens qui dépend de la Maison Blanche, a douché leurs espoirs. Les pères fondateurs ont établi « la possibilité de changer la forme du gouvernement, par le pouvoir des élections (…) mais pas le droit de s’en éloigner », leur a-t-il indiqué dans sa réponse. De fait, la Constitution des Etats-Unis explique, dans son Article IV section 3 clause 1, les conditions prévalant à la création d’un nouvel Etat :

« De nouveaux Etats peuvent être admis par le Congrès dans l’Union ; mais aucun nouvel Etat ne sera formé ou érigé sur le territoire soumis à la juridiction d’un autre Etat, ni aucun Etat formé par la jonction de deux ou de plusieurs Etats, ou parties d’Etat, sans le consentement des législatures des Etats intéressés, aussi bien que du Congrès. »

Depuis la défaite des Etats conférés lors de la guerre de sécession, la Cour suprême des Etats-Unis, dans sa décision Texas v. White de 1869, a affirmé que la sécession d’un Etat est contraire à la Constitution, l’union entre les Etats étant « perpétuelle ». La Constitution a, selon la Cour, créé une « Union indestructible, composée d’Etats indestructibles ». Et en 2006, Antonin Scalia, juge de la Cour suprême a affirmé que l’arrêt Texas v. White était toujours valide : « Je n’imagine pas qu’une question sur la sécession arrive devant la Cour suprême. (…) L’une des questions résolue par la guerre civile c’est qu’il n’y a pas de droit à la sécession », écrivait-il alors. Les partisans de la sécession californienne misent sur un processus plus apaisé que celui engagé par le Texas en 1861, mais pas moins compliqué, comme le décrit le site de Yes California.

A l’issue d’un référendum pour lequel ils misent sur 800 000 à 1,5 million de signatures (entre 2018 et 2019), un élu de Californie à Washington aurait pour mission de proposer un amendement à la Constitution des Etats-Unis. Cet amendement prévoirait que la Californie puisse quitter l’Union. L’amendement devrait être adopté par les deux tiers de la Chambre des représentants et les deux tiers du Sénat. Il devrait ensuite être envoyé aux législatures des cinquante Etats pour être approuvé et répondre à l’obligation de consentement des Etats qu’impose l’arrêt Texas v. White. Pour être validé, l’amendement devrait recevoir l’accord de trente-huit des cinquante Etats.

Une autre solution pour la Californie consisterait à demander une réunion de la Convention des Etats. L’amendement accordant l’indépendance à la Californie devrait être adopté par les deux tiers des délégués à cette Convention. En cas de succès, l’amendement serait présenté aux cinquante Etats et l’accord de trente-huit Etats serait nécessaire pour qu’il soit adopté. Le hic, c’est qu’il faudrait encore convaincre les quarante-neuf des Etats-Unis de laisser l’une des premières économies du monde de quitter l’union. Le projet de #Calexit risque de rester au rang des utopies politiques dont les Californiens sont friands. Depuis 1850 et son entrée dans l’Union, le Golden State (surnom de la Californie) a connu plus de 220 propositions de redécoupage. Pour les projets de sécessions, les deux derniers ont vu les choses en grand : le projet Ecotopie, dans les années 1970, prévoyait un retour à la terre et la promotion de l’écologie autour de la Californie du Nord, de l’Oregon et de l’Etat de Washington, tandis que le projet Cascadie, comprend le Nord de la Californie, l’Oregon, l’Etat de Washington, l’Idaho et la Colombie britannique (qui fait partie du Canada).

Et si la Californie quittait les Etats-Unis ?

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