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Publié par Bob Woodward

Elections USA : les sondages se seraient-ils trompés ?

La quasi-totalité des enquêtes d'opinion donnaient Hillary Clinton gagnante pour cette élection présidentielle. Mais Donald Trump a fait mentir tout le monde.

«We were so wrong.» La déclaration des présentateurs de CNN, vers 5h30 du matin (heure française), et alors que leur carte du pays se teinte de rouge, Etat par Etat, sanctionne une campagne inédite. Atypique. Où tout le monde ou presque s’est trompé. Personne n’avait anticipé une telle avance de Donald Trump sur son adversaire démocrate. Encore moins sa victoire. Arie Kapteyn, professeur d’économie à l’University of Southern California (Los Angeles), est l’un des trois experts derrière le sondage national USC Dornsife-Los Angeles Times pour l’élection présidentielle. Sondage qui a la particularité d’avoir souvent donné Donald Trump gagnant, à contre-courant de nombreuses enquêtes nationales. Le dernier, daté de lundi, donnait le républicain en tête avec 3,2 points d’avance sur la démocrate (46,8/43,6). En 2012, il avait été au plus près du score d’Obama.

Bien avant la fermeture des bureaux de vote, mardi, l’écrasante majorité des sondages, médias, experts, universitaires, milieux d’affaires, boules de cristal, donnaient Hillary Clinton largement en tête. Selon la moyenne des sondages nationaux, relayés en milieu de journée mardi par le New York Times, la candidate démocrate remportait l’élection avec 45,9% des voix, contre 42,8% pour Donald Trump. «Les chances qu’Hillary Clinton perde l’élection sont équivalentes à la probabilité qu’un joueur de la NFL [le championnat national de football américain, ndlr] manque une transformation à 37 yards [33 mètres]», soit environ 15%, fanfaronnait, sûr de son coup, le New York Times.
«Notre pays inconnu»

Le site FiveThirtyEight, spécialisé dans le journalisme de données, donnait lui aussi Clinton gagnante, avec une forte probabilité, de 71,4%, contre un petit 28,6% pour Trump. Dans la soirée, alors que les prévisions étaient de plus en plus remises en question, FiveThirtyEight a tenté d’analyser son erreur. Deux facteurs pourraient expliquer cette «plantade», se hasarde le site : la participation ? Le changement de vote entre 2012 et cette élection ?

«Qu’est-ce que tout le monde a raté ?» insiste Anderson Cooper, le présentateur star de CNN. «On s’est simplement trompé sur les chiffres !» ironise David Axelrod, un ancien proche conseiller de Barack Obama, qui précise que les sondages à la sortie des urnes montrent qu’il y a chez les électeurs américains une «immense soif de changement». Et que cette tendance a peut-être été sous-estimée. Dans un billet du New York Times intitulé «Notre pays inconnu», l’économiste Paul Krugman assène : «Une chose est sûre : les gens comme moi, et probablement comme la plupart des lecteurs du New York Times, ne comprennent vraiment pas le pays dans lequel nous vivons.»

L'issue de cette élection va, très probablement, relancer l’éternel procès des sondages et des sondeurs. Depuis des mois, au milieu des centaines (des milliers ?) d’études qui donnaient l’ancienne secrétaire d’Etat en tête, un seul a donné, régulièrement, Donald Trump gagnant : le sondage quotidien de l’USC Dornsife-Los Angeles Times. A contre-courant de nombreuses enquêtes nationales, le dernier, daté de lundi, donnait le républicain en tête avec 3,2 points d’avance sur la démocrate (46,8% contre 43,6%). En 2012, il avait été au plus près du score d’Obama.

Interviewé par Libération, Arie Kapteyn, professeur d’économie à l’University of Southern California (à Los Angeles), l’un des trois scientifiques derrière le sondage, explique sa méthodologie. Tout se fait via Internet, ce qui permet, selon lui, de réduire ou de faire disparaître le biais de «désirabilité sociale», qui consiste à vouloir se présenter sous un jour favorable à ses interlocuteurs. «Les sondés nous disent peut-être plus facilement qu’ils vont voter pour Trump, parce qu’ils répondent sur Internet, que si on leur avait posé la question par téléphone», analyse-t-il. Pour «n’exclure aucun groupe social», les sondés reçoivent une tablette et une connexion s’ils n’ont pas d’accès au Web. «Comme vous pouvez l’imaginer, les gens qui n’ont pas accès à Internet ont généralement de faibles revenus, sont moins éduqués et plus âgés.»

L’échec des instituts de sondage (et du quasi-reste du monde) pour ces élections rappelle un précédent pas si lointain : le jour du référendum de la Grande-Bretagne sur la sortie de l’Union européenne, le 23 juin, les sondages indiquaient que le résultat serait serré, mais la plupart des enquêtes faisaient ressortir le remain en tête. Deux sondages menés en ligne le jour du scrutin prédisaient un écart de 4 points (YouGov) voire de 6 points (Ipsos-MORI) pour le remain. Le leave l’a finalement emporté avec 52% des votes. Les médias n'ont décidément aucune, mais alors aucune honte à raconter n'importe quoi.
Le président Barack Obama a tout essayé. Il a multiplié les meetings dans les Etats où les minorités noires sont importantes. Il fallait voter pour Hillary Clinton parce que « Barack leur demande personnellement de le faire », a-t-il lancé en Caroline du Nord, vendredi 4 novembre, à l’université d’Etat Fayetteville, haut lieu historique de l’enseignement noir.

A Philadelphie (Pennsylvanie), Stevie Wonder a joué au côté de la candidate démocrate. Dimanche, elle est apparue sur scène dans l’Ohio avec la star de la NBA LeBron James. Lundi soir, devant 40 000 personnes, Lady Gaga a même chanté Angel Down en hommage à Trayvon Martin, le jeune Afro-Américain dont la mort par balles, en février 2012, a été à l’origine du mouvement Black Lives Matter (« les vies noires comptent »).

Rien n’y a fait. La candidate démocrate a certes remporté une très large majorité de l’électorat noir, mais pas suffisamment pour l’emporter et compenser l’impressionnante mobilisation des classes ouvrières et électeurs blancs en faveur de Donald Trump.

En 2008, le New York Times avait titré, au lendemain de la victoire de Barack Obama : « La barrière raciale est tombée ». Son triomphe devait ouvrir le chemin vers une Amérique débarrassée de ses divisions fondées sur la couleur de peau. Quatre ans plus tard, il avait encore obtenu 93 % du vote noir sur le plan national.

Récemment, les sonnettes d’alarme ont été tirées lorsque, lundi, les premières statistiques donnaient une baisse de la participation, par rapport à 2012. Un motif de préoccupation d’autant plus grand que son rival républicain n’a cessé de jouer sur la corde sensible : « Les démocrates ont échoué et trahi la communauté afro-américaine, a répété Donald Trump. Je serai votre plus grand champion. Qu’avez-vous à perdre ? »

Comme le montrent les sondages sortie des urnes, les Noirs, comme les autres segments de la population, se disent aujourd’hui pessimistes. La récession de 2008 a creusé les inégalités. Le pays demeure traversé par des clivages raciaux. Malgré certaines paroles, Barack Obama a semblé éviter le sujet durant ses années à la Maison Blanche, de peur d’être accusé de protéger sa propre communauté. C’était peut-être là une de ses plus grandes erreurs

Donald Trump ne s’y est pas trompé. Lundi, à chaque étape de son dernier marathon de campagne (cinq meetings dans cinq Etats), il a répété à ses partisans que les sondages se trompaient. Se baptisant «Mister Brexit».

« Qu’est-ce qu’on a tous loupé ? » Il est minuit sur le plateau de CNN quand le présentateur vedette Anderson Cooper lance la phase d’introspection. A mesure que les Etats passent au « rouge » – la couleur des républicains –, le désarroi des sondeurs et commentateurs présents autour de lui grandit. Un contraste saisissant avec le début de soirée, quand, dans une ambiance souriante et détendue, les mêmes semblaient anticiper un succès assez franc d’Hillary Clinton, appuyant leurs analyses de quelques regards entendus.

Certes, les sondages les plus récents montraient que la dynamique était plutôt du côté de M. Trump, notamment depuis le rebond de l’affaire de la messagerie privée de Mme Clinton instruite par le FBI. Mais peu donnaient le républicain vainqueur, à quelques exceptions près, comme ce sondage ABC-Washington Post du 1er novembre.

Les enquêtes d’opinion ne sont pas seules en cause. « Pour le dire franchement, les médias ont raté le sujet, a ainsi estimé Margaret Sullivan, éditorialiste média au Washington Post, dans un billet publié dans la nuit. Au final, un large nombre d’électeurs voulaient quelque chose de nouveau. Et bien qu’ils l’aient crié, hurlé, la plupart des journalistes n’ont pas écouté. Ils ne l’ont pas saisi. » Un constat qui vient clore une campagne pendant laquelle les médias n’ont cessé de s’interroger sur la meilleure façon de composer avec un candidat atypique comme M. Trump, qui a assuré le spectacle tout en attaquant régulièrement les journalistes.

Margaret Sullivan reconnaît que les médias ont essayé de rendre compte de la colère des Américains et de leur angoisse face à la mondialisation et l’immigration. Mais elle pense que les journalistes ont projeté sur l’opinion publique leur propre répugnance à voir un candidat tel que M. Trump accéder à la Maison Blanche. « Même si nous nous sommes posés quelques jours dans les Etats républicains, avons interrogé des mineurs de charbon ou des chômeurs de l’industrie automobile dans la Rust Belt, nous ne les avons pas pris au sérieux », pense-t-elle, avant d’ajouter : « Nous voulions croire que quelqu’un de si vulgaire, malveillant et intempérant ne pourrait jamais être élu, car l’Amérique était meilleure que ça. »

Prix Nobel d’économie en 2008 et éditorialiste au New York Times, Paul Krugman voit dans cette erreur d’interprétation le signe d’un pays divisé où les médias campent d’un seul côté de la ligne de fracture. « Les gens comme moi, et sans doute la plupart des lecteurs du New York Times, n’ont vraiment pas compris le pays dans lequel nous vivons, a-t-il écrit, mardi soir, dans un billet intitulé « Notre pays inconnu ». Nous pensions qu’une large majorité d’Américains restait attachée aux normes démocratiques et à l’état de droit. (…) Mais il apparaît qu’un grand nombre de gens – des blancs, vivant principalement dans les zones rurales – ne partagent pas du tout notre vision de l’Amérique. »

Cette fracture médiatique et des représentations a été un des constats de la campagne. Comme l’ont montré certaines études, les institutions médiatiques les plus puissantes n’atteignent plus que marginalement une large partie de la population, qui est davantage en contact avec des pages partisanes créées et éditées pour les réseaux sociaux, où jouent à plein les effets de bulle, qui renvoient chacun à ses propres convictions.

Donald Trump a été un candidat parfaitement adapté à l’ère de l’information en continu et des réseaux sociaux, qui valorisent mécaniquement les propos les plus radicaux et polémiques, sans forcément pénaliser les mensonges ou les exagérations. Une ère de la « post-vérité », comme l’a écrit la directrice du Guardian, Katharine Viner, au lendemain du vote en faveur du Brexit au Royaume-Uni.

Or les médias américains se sont épuisés à « fact checker » sans relâche les interventions du milliardaire, sans parvenir à le disqualifier aux yeux de l’opinion. Plus basiquement, ils ont aussi été pris dans une relation ambiguë avec le candidat, ce « véritable filon » des machines médiatiques, qui a établi avec elles une « dépendance mutuelle », comme le pointait dès mars le médiateur du New York Times. Lequel a repris la plume après le vote dans un billet aux allures de mea culpa pour le journal.

Elections USA : les sondages se seraient-ils trompés ?

Deux cents journaux ont pris position pour Mme Clinton, contre six seulement pour M. Trump, selon un décompte de Politico. Ce niveau d’engagement très élevé de la presse a manifestement été sans effet sur l’électorat. A moins qu’il n’ait conforté celui-ci dans son soutien au milliardaire, qui lors de la campagne n’a pas manqué une occasion de s’en prendre à des médias jugés « corrompus et biaisés ».

Les médias s’accusent notamment de ne pas avoir réussi à mesurer l’écho rencontré par les messages de M. Trump au sein de certains blocs de l’électorat républicain, inquiets face aux délocalisations, oui qui se sentent, à tort ou à raison, menacés par les étrangers et clament leur peur du terrorisme.

David Brooks, du New York Times, confessait quelques jours plus tôt cette erreur d’appréciation, lorsque M. Trump a lancé sa campagne : « On s’est dit qu’[il] allait faire pschitt, parce que nous ne connaissons pas ses partisans, nous ne les écoutons pas assez. » Le Nieman Lab de Harvard ne peut que constater la concentration des médias américains à New York (et à Brooklyn), Washington et Los Angeles.

Qui se souvient que le Huffington Post avait envisagé de couvrir la campagne de M. Trump dans ses pages consacrées au divertissement ? Le journal allait jusqu’à affirmer : « La campagne de Trump est une diversion, nous ne mordrons pas à l’appât », avant de revenir à la raison.

Mardi 27 mars, l’émission Reliable Sources, de CNN, s’est aussi penchée sur cette incapacité à prendre en compte l’écho rencontré par Donald Trump. « Plus on insulte les électeurs de Trump, plus ils sont enclins à le défendre », résume Vox. Peter Kafka, chez Re/Code, tente à sa façon de clore le débat : peu importe ce qu’on dit, Donald Trump est imperméable aux critiques.

Fortune souligne que les médias aimeraient penser qu’ils ont encore une influence et un pouvoir sur leur public, alors que ce n’est plus le cas. En septembre 2015, un sondage Gallup indiquait que la confiance dans les médias continue de s’éroder. Elle n’est plus que de 40 %. Seuls 32 % des électeurs républicains font confiance aux médias.

En décembre 2015, Rasmussen indiquait que 47 % des électeurs pensaient que les journalistes ont une opinion biaisée de Donald Trump. Ils n’étaient que 23 % à penser que Hillary Clinton faisait l’objet d’une couverture biaisée.
Dépendance mutuelle

De son côté, Jim Rutenberg, le médiateur du New York Times, évoque la dépendance mutuelle de Donald Trump et des médias. Il explique qu’il suffit à Donald Trump de tweeter n’importe quoi pour que cela fasse la « une » des médias.

« La campagne de Trump est bonne pour les audiences, mais de plus en plus inquiétante », résumait à la fin de février Leslie Moonves, le patron de CBS. M. Moonves comparait la campagne à un cirque dans lequel chacun lance des pétards. Il espérait qu’elle continuerait dans ce registre. « Cette campagne draine beaucoup d’argent », a-t-il dit, en référence aux publicités politiques.

Le cabinet Borrel Associates estimait, en 2015, que le marché des publicités politiques pour le cycle électoral 2015-2016 pourrait représenter un chiffre d’affaires de 16,5 milliards de dollars, dont 11,4 milliards pour la seule année 2016, soit 20 % de plus que lors de l’élection de 2012.

CNN, qui semblait en perte de vitesse et s’interrogeait sur son avenir, a rebondi grâce à des « lives » consacrés à la moindre intervention de Donald Trump. Entre le 16 juin, jour où il a annoncé sa candidature, et le 14 septembre, CNN a diffusé 2 159 sujets consacrés à Donald Trump, relève Fortune, soit presque deux fois le nombre de sujets consacrés à Jeb Bush.

Les émissions politiques du dimanche matin — comme « Face the Nation » et « Meet the Press » — n’échappent pas à la critique. Elles permettent à M. Trump de ne pas venir en personne dans leurs studios pour répondre aux questions et se contentent d’une interview téléphonique, comme le dénonce MediaMatters, un site qui veille aux bonnes pratiques dans les médias.

Au début de mars, Politico essayait déjà de répondre à cette question du rôle des médias. Le site constatait que Trump existait avant qu’il n’entre en campagne. Dès juillet 2015, un sondage Gallup signalait que M. Trump était le candidat le plus connu dans le camp républicain, notamment grâce à l’émission « The Apprentice », sur NBC, vue par plus de 28 millions d’Américains, souligne malicieusement The Guardian. FiveThirtyEight rappelait en août 2015 que le nom « Trump » était plus googlisé que celui des autres candidats républicains.

Eugene Robinson, un éditorialiste du Washington Post, affirme lui aussi que les grands médias n’ont pas créé M. Trump : l’électorat du magnat de l’immobilier conchie la presse traditionnelle, et, paradoxalement, c’est Fox News qui le traite le moins favorablement, en raison des attaques du candidat contre sa journaliste Megyn Kelly (malgré des émissions comme celle de Sean Hannity, qui fait littéralement campagne pour M. Trump).

Dans une tribune au New York Daily News, Errol Louis, animateur d’une émission consacrée à la vie politique new -yorkaise, estime que les médias rendent honorablement compte de la campagne de M. Trump. « Il y a des limites à ce que les journalistes peuvent faire quand le public ne réagit pas aux faits qui lui sont exposés », écrit-il, avant de se retrancher derrière une citation du Quatre Quatuors de T.S. Eliot : « Nous devons seulement essayer. Le reste n’est pas notre affaire. »

Elections USA : les sondages se seraient-ils trompés ?

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