Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

Mossoul: la Turquie en embuscade ?

Et si le plus dur n’était pas la reconquête de Mossoul, mais ce qui viendra après ? La question peut sembler incongrue alors qu’une coalition hétéroclite a lancé lundi 16 octobre l’offensive pour reprendre la grande ville du nord de l’Irak tombée en 2014 aux mains du groupe Etat islamique. Elle conditionne pourtant l’issue de l’affrontement plus général avec les djihadistes dans cette partie du Moyen-Orient.

Il suffit évidemment de se pencher sur l’histoire récente de l’Irak pour comprendre pourquoi se pose de manière aussi dramatique la question du "day after", du jour d’après. Le général américain David Petraeus, ancien commandant des forces américaines en Irak et en Afghanistan, puis directeur de la CIA (avant de "tomber" pour une affaire de fuites de documents secrets à une journaliste qui était aussi sa maîtresse), l’a exprimé de la manière la plus claire sur la chaîne ABC :
"Les forces irakiennes vont l’emporter avec notre soutien. Il n’y a guère de doute sur l’issue du combat. Mais le défi est en fait après la bataille, c’est celui de la gouvernance."

Le défi est d’abord de ne pas reproduire les erreurs fatales commises par les Etats-Unis après leur victoire facile sur Saddam Hussein en 2003, et qui pèsent lourdement dans le chaos moyen-oriental depuis plus d’une décennie. Souvenez-vous, l’administration provisoire américaine avait décidé de dissoudre l’armée, l’administration et le parti Baas irakiens, jetant des millions de personnes hors du "système" qui avait permis à Saddam Hussein de régner en maître.

C’était, pour la plupart, des musulmans sunnites, qui se sont retrouvés marginalisés dans l’Irak désormais pris en main par la majorité chiite, surtout lorsque le pays a été dirigé de manière très sectaire par le premier ministre Nouri al-Maliki (2006-2014). Ce faisant, il a jeté dans les bras des djihadistes des sunnites se sentant victimes du "revanchisme" chiite, dans une région de plus en plus marquée par cette rivalité ancienne entre les deux branches de l’islam. De nombreux officiers baasistes se sont ainsi retrouvés dans les rangs djihadistes, à la fondation du groupe Etat islamique.

Dans les jours précédant le déclenchement de la "bataille de Mossoul", on a ainsi vu arriver sur la ligne de front des éléments des milices chiites irakiennes, brandissant des bannières à l’effigie d’Ali, le gendre et cousin de Mahomet, à l’origine du "chiisme" au VIIe siècle… Ces milices, soutenues par l’Iran, ont été accusées d’exactions par le passé, lors de leur participation à la reprise de villes tombées aux mains des djihadistes.

Mais, surtout, c’est le contexte géopolitique qui pèse lourdement sur l'"après" à Mossoul. Cette ville d’environ un million d’habitants, là-même où le chef de l’EI, Abou Bakr al-Bagdadi, a proclamé en 2014 la naissance de son "califat" des temps modernes, fait l’objet de visées et d’ambitions de tous les acteurs régionaux : la Turquie, la région autonome kurde, l’Iran, et, bien sûr, le gouvernement central irakien.

L’histoire de cette ville très ancienne donne quelques clés de la "guerre dans la guerre" qui va se dérouler dans les prochaines semaines, dans les prochains mois. Alors sous contrôle ottoman, Mossoul avait été promise à la France dans les accords secrets dits "Sykes-Picot", conclus entre la France et le Royaume Uni en 1916, qui traçaient les contours du futur Moyen-Orient après le dépeçage de l’Empire ottoman. Mais Georges Clémenceau accepta d'"offrir" Mossoul aux Britanniques en échange de la confirmation de la mainmise française sur la Syrie et le Liban, contestés par une partie de l’establishment à Londres, à commencer par le mythique Lawrence d’Arabie.
Mossoul ? "Vous l'aurez"

Le sort de Mossoul fut réglé en deux phrases à l’issue de la Première Guerre mondiale, selon un dialogue resté célèbre dans l’histoire. Le 1er décembre 1918, Lloyd George, le chef du gouvernement britannique, se retrouve en tête à tête avec Clémenceau à l’ambassade de France à Londres. Le chef du gouvernement français demande à son interlocuteur de quoi il veut parler, et Lloyd George répond aussitôt : "De la Mésopotamie et de la Palestine." "Dites-moi ce que vous voulez", demande Clémenceau. "Je veux Mossoul", dit Lloyd George. "Vous l’aurez", répond Clémenceau.

Voilà comment se décidait à l’époque le sort des peuples du Moyen-Orient. D’ailleurs, l’échange se poursuit : "Rien d’autre ?", demande Clémenceau. "Si, je veux aussi Jérusalem", répond Lloyd George. Et Clémenceau de répéter : "Vous l’aurez"...

L’histoire ne s’arrête pas là. En 1920, le Traité de Sèvres, qui met fin à la Première Guerre mondiale promet un Etat aux populations kurdes. Mais, comme on le sait, celui-ci ne verra jamais le jour. Un second traité, signé à Lausanne en 1923, après la victoire de Kemal Atatürk en Turquie, rend caduc celui de Sèvres, et entérine le partage des zones de peuplement kurde entre quatre zones, la Turquie, la Syrie sous mandat français, l’Iran, et l’Irak sous mandat britannique.

L’Atlas du Moyen-Orient, sous-titré "aux racines de la violence", publié en janvier 2016 aux éditions Autrement, précise alors : "Quant à la province kurde de Mossoul, la Grande-Bretagne argue que l’Etat irakien ne saurait survivre sans les richesses agricoles et pétrolières de cette province, et finit par obtenir en décembre 1925 du Conseil de la SDN [l’ancêtre des Nations unies, NDLR] l’annexion de ces territoires kurdes à l’Irak placé sous son mandat."
"La Turquie va y poster ses nombreux chars"

On comprend, dans ces éléments historiques vieux de près de cent ans, les arrières pensées des combattants de Mossoul aujourd’hui. La Turquie, en particulier, considère que cette ville doit appartenir, sinon à son territoire, au moins à sa zone d’influence. Le président turc Recep Tayyip Erdogan se voit, à l’ancienne, comme le "protecteur" des sunnites de la ville. Il a déployé des troupes et du matériel dans le nord de l’Irak, et arme et entraîne un groupe sunnite irakien, "la Garde de Ninive", du nom de la région de Mossoul, placé sous le commandement d’un ancien gouverneur de la province. Cet activisme turc a récemment créé de vives tensions avec Bagdad, et vraisemblablement retardé le début de l’offensive sur Mossoul.

Sur son compte Twitter, Frédéric Tissot, ancien Consul général de France à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien autonome, et bon connaisseur de la région (il vient de publier "Un homme debout", son autobiographie, aux éditions Stock), estimait lundi que "la Turquie ne souhaite qu’une chose : récupérer le Vilayet (province) de Mossoul donnée par la SDN aux Britanniques en 1924. Elle va y poster ses nombreux chars".

Autre acteur majeur, les peshmergas, ces combattants aguerris venus de la région autonome kurde toute proche. Ils constituent une force de frappe d’autant plus redoutable qu’elle est présente sur le terrain depuis le début de cette nouvelle guerre en 2014, et est particulièrement motivée, contrairement aux forces de l’armée gouvernementale irakienne.

Les Kurdes ont déjà profité du chaos de 2014, lorsque la débandade de l’armée irakienne à Mossoul a jeté sur les routes des flots de réfugiés et a failli faire tomber l’Etat irakien, pour renforcer leur autonomie et faire main basse sur de nouveaux territoires, en particulier la zone pétrolière de Kirkouk. Bagdad n’est pas prêt à concéder le contrôle permanent de Kirkouk aux Kurdes, une source de conflit pour demain.

Le gouvernement irakien voit d’un plus mauvais œil encore une éventuelle extension de l’influence kurde vers Mossoul ; mais, à ce stade, il n’a guère d’autre choix que d’accepter les peshmergas dans la bataille contre l’EI, et même prétendre que tout le monde s’entend à merveille sur le front.

Mais si le rôle des milices chiites se confirmait, on verrait l’alliance pragmatique entre la région autonome kurde et la Turquie se renforcer contre le "péril chiite", aux dépens de l’Etat irakien et de l’armée de Bagdad, avec tous les risques de conflit que cela implique.

Tout se jouera dans les prochaines semaines, en fonction du déroulement de la bataille de Mossoul. Les risques sont considérables, à commencer par celui de s’aliéner le soutien des civils de la ville, en grande majorité sunnites, les minorités religieuses et ethniques ayant fui ou en ayant été chassées dès 2014. Si les "libérateurs" sont perçus comme de nouveaux conquérants, et vite considérés comme des "occupants", comme l’ont été les Américains après 2003, la "question sunnnite" n’aura pas fini de se poser en Irak, avec ou sans l’Etat islamique.

Mossoul: la Turquie en embuscade ?

Pour cette raison, la victoire sur l’EI à Mossoul, et plus tard également en Syrie, est une condition nécessaire, mais assurément pas suffisante, pour apaiser cette partie du Moyen-Orient. Les rivalités régionales et confessionnelles restent entières, et sont dans tous les esprits alors que se déclenche une bataille rendue mythique avant même de démarrer, sous le poids des propagandes et des arrières pensées contradictoires.
La bataille pour reprendre Mossoul, deuxième ville d’Irak, des mains de l’organisation Etat islamique (EI) peut marquer un tournant décisif dans la lutte contre le djihadisme international. A ce titre, elle ne concerne pas seulement ce malheureux pays, mais nous intéresse aussi directement. Il se joue ces jours-ci dans la vaste plaine de Ninive, terre de rocaille et de civilisation millénaire, un combat à la fois militaire et politique. La victoire doit être remportée sur ces deux fronts. Ou elle ne sera pas.

Une coalition hétéroclite, et dont chacune des parties poursuit des objectifs souvent assez singuliers, s’est lancée cette semaine à l’assaut de la grande ville du nord de l’Irak. Des unités de l’armée, de la police et de la gendarmerie irakiennes, encadrées par des forces spéciales américaines, montent par le sud. Elles ont l’appui de puissantes milices chiites irakiennes, souvent sous influence directe de l’Iran, qui restent pour le moment en deuxième ligne. Des forces kurdes irakiennes, accompagnées de milices arabes sunnites locales, les unes et les autres bénéficiant de l’appui de la Turquie, avancent à l’est. Dans le ciel, les avions des pays qui participent à la coalition internationale menée par les Etats-Unis et mobilisée à la demande du gouvernement de Bagdad.

En face, sans doute quelques milliers (de 3000 à 5000) de combattants de l’EI, retranchés dans une ville de plus de 1,5 million d’habitants. Ils ont miné, piégé tous les abords du centre. Ils vont se servir des civils comme d’un bouclier humain.

Mossoul est le symbole de la transformation du mouvement djihadiste en une structure para-étatique : capturée au printemps 2014 par l’EI, elle est, avec la petite ville de Rakka en Syrie, le dernier bastion du « califat » d’Abou Bakr Al-Baghdadi. Chassé de la ville, l’EI redeviendrait un simple mouvement de guérilla, sans contrôle d’un territoire précis, privé de l’arrière-plan logistique et financier que lui procure le contrôle d’une grande cité comme Mossoul.

Pour le mouvement djihadiste, ce sera une lourde défaite, matérielle et symbolique. Mais elle ne prendra tout son sens que si elle est aussi politique. Au bord du Tigre, Mossoul, « la ville aux deux printemps », tant l’automne y est beau, est une cité plurielle, religieusement et ethniquement (kurde, turkmène, chrétienne, yézidi), mais elle est aujourd’hui majoritairement arabe musulmane sunnite. C’est la clé de son avenir.

L’émergence de l’EI est due à la marginalisation des sunnites d’Irak depuis 2003, souvent martyrisés par un gouvernement central dominé par la majorité chiite. Si, une fois reprise, Mossoul n’est pas confiée, d’une manière ou d’une autre, à une administration à dominante arabe sunnite, le terreau sur lequel a fleuri le djihadisme sera inchangé : l’EI aura été démantelé, mais le radicalisme islamiste renaîtra sous une autre appellation, au prétexte de la défense des sunnites. Entre les différentes forces qui progressent vers la « capitale » de l’EI en Irak, il y a un plan de bataille commun, mais, hélas, pas d’accord politique pour le jour d’après la victoire militaire.

Faible, contesté, courageux aussi, le premier ministre irakien, le chiite Haider Al-Abadi, rechigne à toute forme de fédéralisation avancée dans laquelle il décèle un risque de démantèlement. C’est pourtant la condition d’une réintégration des sunnites d’Irak dans leurs droits. La bataille de Mossoul se joue aussi à Bagdad.

Mossoul: la Turquie en embuscade ?

Commenter cet article