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Publié par Bob Woodward

L'Albanie, pays mafieux ?

L’Albanie proprement dite est un Etat peuplé d’environ 2 800 000 habitants alors que vivent près de 7 000 000 d’albanophones dans le cadre de communautés intégrées dans des Etats proches voisins, le Kosovo, le Monténégro et la Macédoine, sans compter d’importantes diasporas notamment en Turquie et en Italie.

L’Albanie est l’un des Etats dont la population va le plus souffrir de la transition de l’ex bloc communiste vers la démocratie. C’est au début des années 1990 que la crise économique exceptionnelle plonge les couches populaires dans une misère extrême provoquant un exode massif vers l’Occident et particulièrement vers l’Italie ; cet exode permet l’émergence d’un trafic de migrants, lucratif pour les criminalités albanaise et italienne.

Selon de nombreuses sources italiennes, trois niveaux caractérisent la criminalité albanaise : le premier concerne les organisations de type mafieux, le deuxième, les bandes criminelles urbaines « multi services » et pouvant servir de manière occasionnelle aux clans mafieux ; ces deux niveaux sont marqués par un très haut niveau de violence souvent disproportionné par rapport aux objectifs. Leurs activités favorites sont : le trafic de drogues, d’êtres humains et l’exploitation de la prostitution ; le 3eme niveau est constitué de groupes criminels ordinaires mais qui peuvent également rendre des services aux précédents (falsification de documents, transports de marchandises …).

En général les premières sont constituées de groupuscules d’une trentaine de personnes et peuvent accueillir des non-Albanais au plus bas leur propre organisation. L’existence de réseaux de groupuscules plutôt que de grandes organisations centralisées est aussi relevée dans un rapport allemand paru dans mafialand.de en février 2011 
http://www.mafialand.de/Members/roth/die-struktur-der-albanischen-mafia. 

Déjà en 2001, la commission parlementaire italienne anti-mafia évoque un niveau très élevé de spécialisation criminelle et une capacité à se situer comme acteur privilégié sur les marchés criminels mondiaux. Dans le même temps, ces groupes installés en Europe maintiennent des rapports solides avec l’Albanie. La proximité géographique avec l’Italie et ses 600 km de littoral dans les Pouilles, la diffusion large de la langue et de la culture italienne favorisent des rapports privilégiés laissant prévoir que « dans les prochaines années, l’Italie constituera un point d’arrivée privilégié pour les trafics d’armes, les stupéfiants et la traite des êtres humains, trafics pour lesquels  la criminalité albanaise a démontré son savoir-faire dans une optique transnationale ».

En 2015, selon le Parquet National Antimafia italien -DNA, les groupes albanais sont présents sur tout le territoire italien sans que l’on constate « une structure hiérarchique pyramidale avec un sommet unique  », sur le modèle de Cosa Nostra. Ils reposent sur une structure familiale clanique régie par un code d’honneur : le Kanun, inspiré par les sultans ottomans. Comme souvent chez les mafias, ce trait archaïque ne fait pas obstacle à une grande capacité à s’approprier les techniques les plus modernes des marchés mondiaux.

Ces groupes s’occupent en grande partie de trafic de stupéfiants de l’importation à la distribution en gros mais sans s’impliquer dans le petit trafic de rue. Pour le trafic  d’héroïne, ils bénéficient dans leur pays d’origine de référents, de « couvertures » et de centres de décision publique, utiles tant pour le départ de ces substances illicites que pour le retour des bénéfices de ces trafics. Ils sauront saisir les nouvelles tendances du marché en investissant ensuite le marché de la cocaïne.

Selon le Courrier des Balkans des 21 avril et 31 mars 2014, s’est ouvert à Belgrade le procès du monténégrin Darko Saric dit «le roi de la cocaïne dans les Balkans ».Celui- s’est rendu, probablement pour se protéger, puisque celui qui est présenté comme son successeur a été assassiné juste après. Alors que le président du Monténégro Milo Đukanović, est régulièrement soupçonné de liens étroits avec les réseaux mafieux, albanais notamment, de son pays, ce procès illustre la difficulté à cerner le rôle exact de ces derniers et semble plus servir à redorer le blason des autorités serbes et monténégrines sur le plan international qu’à porter des coups efficaces aux trafiquants.

Le sud de l’Albanie est devenu un champ de culture de la marijuana : une opération très médiatisée de 800 policiers a eu lieu en janvier 2014 contre celle-ci à Lazarat, où les trafiquants étaient armés de mitrailleuses lourdes et de rockets anti-char. La dimension internationale de ces trafics apparaît lors du crash d’un hélicoptère de l’armée albanaise en Espagne le 30 janvier 2015, revenant du Maroc avec 800 kilos de cannabis. Un journaliste note : « des familles mafieuses qui contrôlent le marché du cannabis ? Les familles mafieuses contrôlent la politique : il est plus facile de voler des millions d’euros grâce à la construction de routes par les marchés publics que d’en gagner autant avec la marijuana ».

D’autres pistes méritent aussi d’être approfondies : si l’Albanie a été longtemps  un lieu de stockage pour les drogues, la découverte récente d’un laboratoire pour raffiner la cocaïne oblige à repenser son rôle.

A partir des données fournies par les 26 parquets districtuels anti-mafia, il apparaît que 87 % des personnes originaires des Balkans impliquées dans le crime organisé  sont de nationalité albanaise ; à noter que l’incrimination la plus fréquente est celle d’association de malfaiteurs orientée sur le trafic de stupéfiants mais plus rarement celle d’association mafieuse. Autre remarque : leurs activités ne sont pas très présentes dans les territoires contrôlés par les 4 mafias historiques italiennes,  à l’exception de la zone de Catane en Sicile. Les autres incriminations concernent l’exploitation de la prostitution notamment de mineures ; en sachant que pour les tribunaux notamment italiens et belges, l’Albanie sert de « centre de formation » des prostituées selon des méthodes d’une brutalité inouie. Viennent ensuite les délits contre les biens, notamment vols de voitures de luxe, hold-up « militaires »), l’organisation de l’immigration clandestine mais aussi des atteintes contre les personnes, le plus souvent des règlements de comptes internes.

Il existe un lien étroit entre les groupes criminels albano-kosovars et la Ndrangheta, la mafia calabraise, en raison de la récente affirmation de cette organisation au niveau international ; ces liens s’affirment dans le narco-trafic, le trafic d’armes et la traite d’êtres humains ; la justice italienne a dû recourir à une incrimination de « réduction en esclavage », crime peu appliqué jusqu’à une date récente. Une enquête récente baptisée opération Cerberio du 9 février 2010 montre l’existence d’un accord avec les mafias calabraises qui, en échange de drogues et d’armes, laissent aux groupes albanais le contrôle et l’exploitation de la prostitution des jeunes femmes venant des pays de l’Est. Le correspondant de l’OGC dans les Caraibes signale que des groupuscules Albanais y sont effectivement là-bas des auxiliaires de la Ndrangheta, dans le trafic de cocaïne sous contrôle des cartels mexicains. Les liens avec la Camorra et Cosa Nostra, bien que moins documentés, laissent entrevoir des alliances plus occasionnelles.

Dès lors, on comprend certaines affirmations récentes de spécialistes, notamment du parquet anti mafia italien, selon lesquels le tiers de l’économie albanaise est contrôlé par la criminalité structurée.

Celle-ci évolue en outre dans un contexte politique particulièrement criminalisé au Kosovo et dans le Monténégro. Un rapport classé secret de l’Otan de 2003 révèle les activités criminelles de la classe politique kosovare issue des rangs de l’UÇK, à commencer par le PDK d’Hashim Thaçi.Hashim Thaçi et Kadri Veseli, le chef du Shik (services secrets albanais) lié aux cercles serbes de l’ancien mercenaire Arkan et monténégrins du président Milo Đukanović, lui-même en rapport avec la famille royale d’Abud Habi dans ce qui pourrait être une vaste opération de blanchiment portant sur 50 millions de dollars, selon le Courrier des Balkans du 13 septembre 2014.

Quant au trafic d’organes mis en place par des gouvernants kosovars, qui fut dénoncé par le rapport Dick Marty le 16 décembre 2010 au Conseil de l’Europe, rapport qui fut l’objet de nombreux démentis officiels, le procureur américain Clint Williamson l’a confirmé en 2014 selon le Courrier des Balkans http://balkans.courriers.info/article16529.html.

En même temps, la procureure spéciale au Kosovo Maria Bamieh estime dans une interview publiée par le Courrier des Balkans le 6 novembre 2014 que « les gens qui sont actuellement à la mission européenne Eulex et qui gèrent Eulex depuis Bruxelles tentent davantage de couvrir les affaires que de les découvrir. »

Enfin, aux termes du rapport de M. Dominique SOUCHET à l’Assemblée Nationale du 2 décembre 2009, Scotland Yard estime que les gangs albanais contrôlent près de 75 % de la prostitution à Soho, à Londres.

L'Albanie, pays mafieux ?

Au terme de cet inventaire non exhaustif, ce qu’on nomme par commodité la mafia albanaise paraît avoir fait dans la dernière décennie un saut qualitatif en diversifiant ses activités et en acquérant un savoir-faire dans les « relations internationales ». Roberto Saviano rappelle que « la force de la mafia est d’avoir un niveau maximal d’internationalisation de ses commerces et de ses relations en maintenant un niveau minimal d’ouverture de ses structures ».

Sur cet aspect international, les relations italo-albanaises, en accord avec le Conseil de l’Europe, marquent des étapes positives augurant d’une évolution moins dramatique que celle du Monténégro ou du Kosovo. D’abord, l’Albanie a adopté une première législation anti-mafia en 2004, calquée sur le modèle italien. En 2007 et en 2011 ont été enfin signés des accords de coopération judiciaire et d’extradition avec l’Italie et la plupart des pays d’Europe. Suite à ces accords, plusieurs centaines de personnes de nationalité albanaise on pu être extradées et jugées en Italie en 2012 et 2013. L’admission de l’Albanie en 2014 parmi les candidats à l’intégration dans l’Union européenne pourrait encourager ce processus.

Pour autant, on relève toujours des lacunes dans la connaissance du phénomène :
-   L’absence de données fiables sur son chiffre d’affaire même si certains estiment qu’elle contrôlerait déjà un tiers du marché européen des stupéfiants.
-    Subsistent de grandes difficultés pour l’identification criminelle du fait de la falsification des documents d’identité.
-  L’emprise exacte exercée sur les institutions, la classe politique et l’économie dans la zone albanophone.
-    Ses complicités à travers l’existence d’une bourgeoisie mafieuse.
-   Sa capacité à fabriquer du lien social et donc du consensus en assumant notamment une activité de redistribution vers les populations en difficulté.
-   Son mode de fonctionnement interne compte tenu de la difficulté d’infiltrer ces groupes ou de bénéficier de témoignages de « repentis ».

L’expertise sur ces questions est encore inachevée mais on peut raisonnablement s’attendre à ce que la criminalité structurée albanaise joue bientôt dans la cour des grands et rejoigne le club fermé des « mafias », au sens général du terme, historiques, lesquelles constituent un véritable « sujet politique organisé ». Cette criminalité est bien en phase avec les enchevêtrements ethniques et politiques, toujours forts conflictuels, des sociétés balkaniques, et la violence des affrontements géopolitiques permanents dans cette région. Ceux-ci, paradoxalement, peuvent lui servir de base et de moteurs pour la conquête de nouveaux territoires.

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