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Publié par Bob Woodward

Rachid Kassim: du fiasco à la renommée djihadiste ?

Connu des renseignements, ce Français de 39 ans a été mis en examen mercredi. Il est soupçonné d'avoir radicalisé plusieurs jeunes des régions lyonnaise et roannaise, dont Rachid Kassim, djihadiste à l'origine de plusieurs projets d'attentats en France.

Ceux qui l'ont croisé, dans les mosquées ou les cités, se souviennent d'un homme toujours vêtu d'une djellaba et d'un chapeau immaculés. Ils ont surtout encore en mémoire ses discours d'une extrême violence, justifiant le djihad. Julien B., un Français de 39 ans né à Tarare (Rhône), a été interpellé samedi dernier dans le Jura puis mis en examen mercredi pour association de malfaiteurs terroriste.

Connu depuis des années par les services de renseignement pour sa radicalisation et ses penchants prosélytes, il avait jusque-là toujours échappé à la justice.

Décrit comme "charismatique" et doté "d'une forte aura", Julien B. s'est converti à l'islam en 1995 et a adopté le nom musulman d'Abdelsalam. Il intéresse les enquêteurs en raison de ses liens avec un djihadiste roannais, devenu récemment la cible prioritaire des services antiterroristes: Rachid Kassim. Ce soldat de Daech aurait inspiré depuis la zone irako-syrienne, qu'il a gagnée en famille en mai 2015, plusieurs attentats et entreprises terroristes dont la tuerie de Saint-Etienne-du-Rouvray, et l'affaire des bonbonnes de gaz à Paris.

"Julien B. est suspecté d'avoir été un élément moteur de la radicalisation de Kassim ainsi que celle de plusieurs jeunes des régions lyonnaise et roannaise. Il connaissait le djihadiste avant son départ et a gardé contact avec lui à travers l'application Telegram", explique une source proche de l'enquête à L'Express.

C'est tout ce qui le distingue de la poignée de jeunes radicalisés arrêtés depuis l'été qui, eux, n'ont rencontré Kassim que virtuellement. En garde à vue, Julien B. n'a pas nié pratiquer un islam rigoriste. Mais à ce stade, il est seulement mis en cause pour avoir continué à échanger avec Kassim. Il n'est ni soupçonné d'avoir conservé une influence intellectuelle sur son ancien disciple, ni d'avoir été missionné par ce dernier en vue de commettre une action sur le sol français.

Julien B. a été interpellé en même temps qu'une autre ancienne connaissance de Rachid Kassim, Jérémie C., 31 ans, cueilli à Roanne. Lui, en revanche, aurait très récemment reçu, sur Viber et Telegram, une proposition d'attentat émanant du terroriste. Ce qu'il a contesté formellement devant les policiers.

Le natif de Tarare ne se serait pas contenté d'entretenir des liens avec Kassim. Comme l'a révélé Le Monde, le nom du trentenaire est apparu de manière fugace dans l'enquête sur l'évasion de Saïd Arif, ancien vétéran du djihad en Afghanistan, condamné en 2007 pour des complots terroristes visant le marché de Noël de Strasbourg. Assigné à résidence en France, il était parvenu à gagner la Syrie en 2013 en passant par la Belgique et a été déclaré tué dans une frappe de drone américain début 2015. Les enquêteurs se demandent si Julien B. ne l'aurait pas aidé à fuir. Mais faute de preuves, il n'a jamais été inquiété.

A la fin des années 2000 et au début des années 2010, le converti était régulièrement aperçu dans différentes mosquées de la région lyonnaise, comme celles de Tarare, L'Arbresle et Bron.

"Il était perçu comme indésirable. Dès que les responsables religieux avaient le dos tourné, il allait voir les jeunes pour leur parler de Ben Laden et des attentats du 11 septembre avec un discours radical. Le soir, il traînait même dans les cités où il ne vivait pas pour continuer à embrigader", se souvient un membre de la communauté musulmane locale. C'est en partie à cause de l'islamiste que la mosquée d'Arbresle a été brièvement fermée administrativement fin 2015 dans le cadre de l'état d'urgence après les attentats du 13 novembre. Les autorités considéraient que la présence de Julien B. dans l'établissement représentait une menace, ce que contestent les responsables locaux, affirmant ne plus l'avoir vu depuis des années et l'avoir eux-même dénoncé à la gendarmerie.

Selon des fidèles de la région, l'homme est un adepte du "takfirisme", une idéologie violente qui légitime les actions contre les musulmans modérés. Toutefois, dans un fichier audio envoyé sur sa chaîne Telegram, Kassim, sans nommer Julien B., a minimisé son arrestation. Il évoque un simple "ami" qui n'est "pas du tout dans le djihad".
De l'assassinat du père Hamel aux bonbonnes de gaz de Notre-Dame de Paris, l'ancien rappeur de Roanne met en musique sa partition du terrorisme

« Ceux-là, ils ne vont pas tarder à partir en Syrie !» lance Christelle*, provoquant un éclat de rire de son compagnon. En ce matin de printemps 2015, la jeune femme observe leur couple de voisins dans la cour du Méditerranée. Avec ses loggias et ses grandes baies vitrées, l'immeuble de logements sociaux, situé dans le quartier Bourgogne à Roanne, ne manque pas d'allure depuis sa réhabilitation. Dès les beaux jours, ses habitants aiment se retrouver dans les espaces verts qui bordent les parkings.

Mais Rachid Kassim ne se mêle guère aux familles qui prennent le soleil. Le plus souvent, il se contente de brosser son chat tout en surveillant du coin de l'oeil sa fille de 3 ans. Sa passion pour les félidés n'a d'égale que sa répugnance pour les chiens. Récemment, encore, il s'en est pris à un gamin qui sortait le caniche de sa mère. «Pourquoi vous avez un chien ? Vous êtes musulmans. Les chiens, c'est 'haram', c'est Satan ! A cause de lui, les anges ne rentrent plus chez vous.» Il y a aussi son insistance à proposer aux gens du quartier des livres coraniques. « Mais je ne lis pas l'arabe», plaident les plus jeunes. «Alors tu le donnes à quelqu'un qui le lit. Et tu files à la mosquée.»

En vérité, Rachid semble avoir des avis sur tout, jusqu'aux équipes de foot que le quartier, aux couleurs black-blanc-beur, devrait soutenir. « Ici, on est fan de Saint-Etienne», a-t-il décrété face aux supporters de l'OL et de l'OM. Pas un mauvais bougre, plutôt l'illuminé qu'on évite. Le genre serviable, toujours prêt à rendre visite à la vieille dame malade du troisième ou à distribuer plats et confiseries en période de ramadan. Mais qui refuse obstinément la main tendue des femmes, regard soudain fuyant. Rien de grave, se sont convaincus les voisins.

Depuis quelque temps, Christelle a pourtant relevé quelques détails intrigants. Il y a d'abord ces longs conciliabules entre le prédicateur de quartier autoproclamé et son épouse, Justine. De quelques années sa cadette, c'est une jolie jeune femme aux yeux bleus et au teint pâle qui porte le hidjab avec l'enthousiasme des filles récemment converties. Issue d'une famille de classe moyenne de la région, elle a interrompu ses études d'infirmière lorsqu'elle a rencontré Rachid Kassim et se consacre désormais à leur enfant. D'autres habitants du Méditerranée ont aussi noté ces longues conversations téléphoniques que le barbu mène souvent tard la nuit, sur le parking de la résidence. Et puis, un beau matin, au printemps 2015, il a vendu leur vieille Fiat 500 et acheté une autre voiture, plus spacieuse, qu'il gare curieusement loin de l'immeuble. Il se déplace désormais avec un VTT entreposé sur son palier.

Il y a deux mois, lorsque son voisin taciturne a soudain resurgi dans une vidéo où, il félicitait l'auteur de l'attentat de Nice avant de trancher la tête d'un « espion», Christelle s'est étonnée des comptes rendus qui situaient le départ du candidat au djihad vers l'Irak et la Syrie en 2011 ou 2012. «Rachid Kassim, son épouse Justine, leur fille et leur chat ont quitté Roanne un jeudi, au printemps 2015 », insiste-t-elle. Sa mémoire est stimulée par le déroulé des jours qui ont suivi. Il y a d'abord eu la visite de W., le frère encore mineur de Rachid. Mandaté par sa mère, sans doute prévenue et qui habite le quartier Bourgogne, il interroge les habitants de l'immeuble sur la destination de son aîné, puis pénètre dans l'appartement à la recherche, dit-il, de billets d'avion. Le dimanche soir, à 23 heures, ce sont les policiers spécialisés dans la lutte contre le terrorisme qui investissent les lieux, convoquent le voisinage et scellent le trois-pièces après l'avoir perquisitionné. Mais ce n'est que quelques jours plus tard que la sinistre vérité s'imposera aux habitants du Méditerranée. «On a vu arriver un couple dévasté, en larmes, dont la douleur tordait les tripes», se souvient Christelle. C'étaient les parents de Justine. Ils ont vidé l'appartement, donné quelques objets, jeté beaucoup d'autres. Ils ont raconté que, deux jours avant leur départ, leur fille, leur gendre et leur petite-fille devaient dîner chez eux. Mais Rachid et Justine ne sont jamais venus : ils ont simplement appelé en prétendant qu'ils étaient partis en vacances en Turquie. « Nous nous en voulons, répétaient les parents, parce que nous n'avons rien vu venir...»
"A 24 ans, il enregistre son premier disque de rap. Le titre, «Première arme», n'annonce rien de bon, tout comme le cimeterre qui orne la pochette. L'album est un fiasco".

Rachid Kassim: du fiasco à la renommée djihadiste ?

Il faut rendre justice à Rachid Kassim. Dans un récent message audio, le matamore de Daech, dont les traits sont désormais épaissis par la prise d'une dizaine de kilos, le fier-à-bras dont les seuls faits d'armes consistent à décapiter un prisonnier menotté et à instrumentaliser des adolescents, se plaignait des «mensonges de la presse». Sa biographie compte effectivement quelques approximations. Mais c'est avant tout parce que sa vie « d'avant » relève moins de l'épopée que de la faillite d'un homme. Esquisser le parcours de celui que les services de renseignement considèrent comme «l'inspirateur» de la plupart des attentats - ou tentatives avortées - récents revient à répertorier les frustrations d'un garçon au narcissisme exacerbé, si épris de lui-même qu'il s'est toujours imaginé un destin hors du commun. Ceux qui ont connu Rachid Kassim adolescent dressent tous le portrait d'un gamin solitaire. «Un type plutôt gentil, mais qui restait à l'écart, se souvient Pierre qui l'a connu au collège Jean- Puy et au centre social du quartier. Lors des sorties organisées, pour faire de l'accrobranche ou du bowling, il était toujours seul. Rachid ne s'intéressait pas du tout à la religion, mais beaucoup aux études: il participait même aux classes de soutien. Il semblait souffrir de n'être pas reconnu à sa juste valeur.»

Cette soif de reconnaissance, teintée de mélancolie, doit sans doute beaucoup à un événement familial qui l'a bouleversé. Il est né dans une famille d'origine algérienne, installée à Roanne grâce au regroupement familial. «Des gens bien, très intégrés, pour lesquels la religion tient une place toute relative, rapporte un proche. Mohamed, le père, est un bosseur. Leila est une excellente mère, soucieuse de l'éducation de ses enfants.» Rachid n'est encore qu'un tout jeune garçon lorsque le couple explose. Mohamed ne tarde pas à refaire sa vie avec une Française non musulmane, tandis que Leila emménage avec un nouveau compagnon dont elle aura trois enfants : des jumelles, aujourd'hui étudiantes, non voilées, et W., un garçon âgé de 16 ans, un « gentil gamin qui promène les chiens de la SPA», souligne une voisine. Peu après la naissance du dernier, elle se sépare encore. «Dans une famille musulmane, deux divorces, ce n'est pas fréquent et Rachid l'a vécu comme un séisme», poursuit celui qui fut autrefois son ami. Dès lors, l'adolescent en souffrance n'a de cesse de se faire remarquer. Il abandonne rapidement ses études, songe un temps à les poursuivre par correspondance, se met au karaté, dont il s'imagine devenir un champion, se passionne enfin pour les mangas. A l'époque, il déambule dans les rues de Roanne en kimono...

C'est avec le rap qu'il commence à se politiser. En 2010, il se produit à la fête du Parc des sports. Sa prestation ne marque pas les esprits. «Ce n'était pas abouti, mais ça ne manquait pas d'originalité car les rappeurs sont rares à Roanne, se souvient Racine, un percussionniste sénégalais qui, ce jour-là, le précède sur scène. On en a parlé un peu...» Le futur djihadiste, lui, semble croire à sa destinée. «Moi, c le ga au t chort blanc», écrit-il après le concert à un amateur sur les réseaux sociaux. «Ten pense quoi?» L'orthographe n'a jamais été son fort. Il a 24 ans quand, en 2011, il parvient à enregistrer un album sous le nom de L'Oranais, qu'il faut comprendre rapporté à «Roannais». Le titre, «Première arme», n'annonce rien de bon, tout comme le cimeterre, le symbole de conquête qui orne la pochette - sur Telegram, la messagerie cryptée qu'il utilise aujourd'hui, Kassim signe ses messages «Sabre de lumière ». Les paroles, sur fond de conflit israélo-palestinien, ont une résonance macabre. Dans «Je suis terroriste», il affirme : «Oui, pour la décapitation, je plaide coupable.» Et plus loin : « Salam Aleycoum Oussama Ben Laden, je suis le cauchemar de Big Ben.» La rime est pauvre, mais riche d'intentions.

L'album est un fiasco. Curieusement, Rachid Kassim, dont la radicalisation est déjà avancée, semble échapper aux radars. Titulaire d'un brevet d'animateur, il est employé au centre social Moulin a vent dans Mayollet où il s'occupe de l'encadrement des enfants. Lorsqu'il refuse à plusieurs reprises de serrer la main des animatrices, puis réclame une salle de prière dans l'établissement périscolaire, son contrat n'est simplement pas renouvelé. A la mosquée En-Nour, où il tente une approche, il est éconduit. «Nous n'avons pas vu sa dangerosité, admet un responsable. Il était discret, parlait peu. Comment deviner? Ce type aurait pu choisir le grand banditisme pour devenir célèbre. Il a opté pour le terrorisme.» Selon nos informations, c'est Abdeslam - de son vrai nom Julien B. - un Français de 39 ans converti à l'islam, arrêté vendredi à Dole dans le Jura, qui a été son mentor lors de sa mutation.

Au Méditerranée, la soudaine notoriété de l'enfant de la cité révulse les habitants. «Rachid est devenu une ordure, confie un de ses anciens amis. Il utilise des gamins de 15 ans, qu'il incite à commettre des attentats, des gamins qui ont l'âge de son plus jeune frère. Il y a deux mois encore, il est entré en contact avec moi sur Facebook. Je lui ai répondu: 'Si tu reviens un jour ici, on t'égorge...»

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