Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

Les profs, futures cibles de Daech ?

L’école française ? Un lieu de la « mécréance » et de la « perversion ». Les professeurs ? Des « corrupteurs » à « combattre et tuer ». C’est clairement une menace de mort que profère l’organisation Etat islamique (EI) à l’encontre des enseignants dans l’un de ses outils de propagande, le magazine francophone en ligne Dar Al-Islam (« Demeure de l’islam »). Une menace prise très au sérieux, tant l’Etat islamique a prouvé sa capacité à convaincre des terroristes de passer à l’acte.

Titré « La France à genoux », en référence aux attentats du 13 novembre, le septième numéro de cette revue, diffusé fin novembre 2015, consacre tout un dossier à l’éducation à la française. Six pages empreintes de théories simplistes et complotistes : l’école servirait à « imposer le mode de pensée corrompu établi par la judéo-maçonnerie ». Elle cultiverait, chez l’enfant, « l’ignorance et la corruption morale », et l’affaiblirait « jusqu’à ce que, enchaîné à ses plus vils instincts, il soit esclave des vrais maîtres de l’Occident : les juifs corrupteurs ».

C’est à la laïcité « fanatique » de l’enseignement français que s’en prend, sur un ton haineux, le magazine, quelques jours seulement avant la célébration, le 9 décembre, de ce principe dans les établissements scolaires – une journée que le ministère de l’éducation nationale n’entend pas remettre en cause. Dar Al-Islam condamne tout particulièrement la Charte de la laïcité, affichée depuis 2013 dans les écoles, définie comme « un tissu de mensonges et de mécréance ».
Appel à la « hijrah »

S’ensuit le rejet de tout ce que porte l’école : la laïcité et la démocratie, la tolérance, l’humanisme, le respect des valeurs républicaines, le pluralisme des convictions, la mixité entre les filles et les garçons, « porte ouverte vers la fornication ». La revue s’attaque aussi à la « théorie darwiniste de l’évolution », à l’interdiction de la prière et des signes religieux, à la musique… « Une fois de plus, c’est un symbole de la République qui est attaqué, souligne Christian Chevalier, secrétaire général du syndicat des enseignants de l’UNSA. Et quel symbole : l’école, le cœur de la République, le lieu où l’on forme le citoyen éclairé. »

Dans la seconde partie du dossier, le magazine propose deux « solutions ». La première : faire la « hijrah » (émigration) vers le « califat » qui « a mis en place des écoles où les programmes sont réellement islamiques, purifiés de toutes les mécréances et péchés ». La seconde : « combattre et tuer tous ces corrupteurs ». Deux professions sont prises pour cible : les professeurs qui enseignent la laïcité – tous, donc, puisque sa transmission est une mission inhérente au métier –, et les services sociaux qui « retirent les enfants musulmans à leurs parents ».

Quelle est la portée de ce magazine ? « S’il semble difficile d’évaluer le nombre de lecteurs et l’influence que cette publication peut avoir sur eux, l’impact s’étend au-delà du lectorat visé puisque Dar Al-Islam est relayé par la fachosphère », signale un enseignant et historien spécialiste du sujet qui, dans le contexte actuel, a préféré garder l’anonymat.

Au sein de la communauté éducative, les réactions oscillent entre la peur et un certain détachement. « La menace de Daech ? Je m’en moque pas mal ! », lâche un enseignant de Seine-Saint-Denis. « Je ne savais pas que j’exerçais un métier à risque ! », ironise un autre. « Gardons la tête froide et ne cédons pas à la panique, puisque c’est justement ce qui est recherché », avertit Liliana Moyano, présidente des parents d’élèves de la FCPE. Inquiet, un professeur parisien demande que cette menace soit « prise au sérieux. Ces gens finissent généralement par faire ce qu’ils disent ». Sur la Toile, beaucoup s’interrogent sur la nécessité de renforcer encore la sécurité aux abords des établissements scolaires.

Davantage de sécurité ? Au ministère de l’intérieur, on assure que cette menace a été « prise en compte » par ses services, « extrêmement mobilisés pour agir en profondeur sur les filières et déjouer des projets d’attentats », sans faire plus de commentaire, « pour des raisons opérationnelles ». Pour l’heure, les consignes de sécurité applicables de la maternelle à l’université depuis les attentats du 13 novembre – et réactualisées à deux reprises depuis – sont toujours en vigueur : accueil renforcé à l’entrée des bâtiments, identité « systématiquement vérifiée » des personnes étrangères aux établissements, possible « contrôle visuel des sacs », obligation de réaliser d’ici les vacances de Noël deux exercices de sécurité (évacuation incendie et mise à l’abri ou confinement).

Voilà pour le cadrage national. Sur le terrain toutefois, les consignes peuvent varier d’une ville à l’autre – voire d’un arrondissement à l’autre –, puisqu’elles dépendent aussi des municipalités. C’est en tout cas ce que font valoir nombre de parents d’élèves, inquiets. Ici, les portes s’ouvrent plus tôt ou plus tard qu’habituellement. Là, on contrôle sacs et cartables, parfois mêmes poussettes et vêtements.

A Paris, il en faut peu pour raviver les craintes. « Depuis qu’on a fait état de vigiles patrouillant aux abords d’une école du 5e arrondissement, les autres écoles du quartier se demandent pourquoi elles n’y ont pas droit, témoigne Hervé-Jean Le Niger, vice-président de la FCPE. Dans les 10e et 11e arrondissements, épicentres des attentats, les familles sont en demande d’une sécurisation accrue, de visiophonie… On attend des annonces sur l’éventuelle extension de circuits courts de patrouilles militaires entre les écoles parisiennes. » Du côté du rectorat, on précise ne pas être à l’initiative de telles patrouilles. Dans l’entourage de la maire, Anne Hidalgo, quelques détails filtrent : « Des patrouilles sont d’ores et déjà mises en place, organisées par les commissariats en lien avec les mairies, avec parfois des renforts à pied ou en véhicule autour des lieux de vie, notamment des écoles aux heures d’entrée et de sortie », précise-t-on à l’Hôtel de Ville.

La surenchère sécuritaire, ce n’est pas ce que demandent les syndicats d’enseignants. « Je ne suis pas sûr qu’on puisse démultiplier les mesures et installer un car de CRS devant chaque école, souligne Christian Chevalier. Les mesures Vigipirate doivent être maintenues, tout comme cette vigilance collective et citoyenne qu’on exerce depuis les attentats. » Pour Frédéric Sève, du SGEN-CFDT, un autre syndicat enseignant, la propagande djihadiste doit « nous encourager à en faire encore plus en matière d’enseignement de la laïcité, d’égalité filles-garçons, de respect de l’esprit scientifique, de tolérance… Sur le mode qui est le nôtre : pas celui de l’affirmation péremptoire et autoritaire, mais celui de l’explication, de l’éducation, du partage ».En ligne de mire de Daech, encore et toujours, la laïcité. La revue au ton haineux et apocalyptique conseille à ses lecteurs de «délaisser l'éducation des mécréants». Car cette «éducation dans le cas de la France en particulier» serait un «moyen de propagande servant à imposer le mode de pensée corrompu établi par la judéo-maçonnerie». Du complotisme rance… Le but de cette éducation à la française serait donc «de cultiver chez les masses l'ignorance de la vraie religion et des valeurs morales telles que l'amour de la famille, la chasteté, la pudeur, le courage et la virilité chez les garçons.»

Les profs, futures cibles de Daech ?

L'islam «en tant que seule religion de vérité ne peut cohabiter avec cette laïcité fanatique», insiste l'article qui s'en prend plus particulièrement à la charte de la laïcité affichée dans tous les établissements scolaires depuis 2014. Cette dernière stipule notamment que «la Nation confie à l'École la mission de faire partager aux élèves les valeurs de la République.» Or ces «valeurs», affirme Dar al Islam, «ne sont pour le musulman qu'un tissu de mensonges et de mécréance». L'article détaille pourquoi le «vrai musulman» façon Daesch devrait rejeter la laïcité, la liberté de conscience et l'égalité telle qu'elle est enseignée dans les écoles de la République. «Tout musulman qui lit la charte de la laïcité sait ce qu'elle implique comme mécréance. Lorsque tu mets ton enfant à l'école de la république, tu acceptes qu'il ingurgite cette bouillie de mécréance, corrompant ainsi sa prime nature et lui faisant emprunter les voies des gens de l'Enfer.»

Il s'en prend aussi à d'autres «péchés présents dans ces écoles»: la mixité entre les filles et les garçons «qui est une porte ouverte vers la fornication», «l'interdiction du voile» à l'école car il «est évident que le but et la cible de cette interdiction est le hijab qu'Allah - du haut des sept cieux - a rendu obligatoire aux mères, épouses et filles des croyants.» Il s'en prend encore au «dessin des êtres dotés d'âmes» et à «la musique présente à tous les niveaux de l'enseignement des écoles de la mécréance».
«Tuer tous ces corrupteurs»

Pour cet organe de propagande destiné à susciter des vocations de combattants, «la solution face à ce problème» est bien évidemment des plus simples: rejoindre la terre d'islam et «faire la hijrah (NDLR, l'émigration) vers le Califat» qui «a mis en place des écoles où les programmes sont réellement islamiques, purifiés de toutes les mécréances et péchés cités précédemment.» Autre recommandation: «combattre et tuer tous ces corrupteurs». «Il est donc une obligation de combattre et de tuer, de toutes les manières légiférées, ces ennemis d'Allah. Cela vaut pour les professeurs qui enseignent la laïcité aux enfants. Quant aux services sociaux qui arrachent les enfants musulmans à leur famille pour les confier à des mécréants et détruire ce que le musulman a de plus cher après sa religion, ceux-là combattent par la main et nous incitons nos frères en terre de guerre à les frapper». Tout au long de l'année 2015, l'EI a régulièrement menacé la France, ses intérêts et ses citoyens, notamment via ce magazine rappelait encore récemment l'observatoire du Moyen-Orient.

Plusieurs pages sont aussi consacrées à un texte sur Daech de Marc-Edouard Nabe, paru en décembre 2014 dans le premier numéro de son magazine Patience. Entièrement consacrée à l'État Islamique, «cette analyse bien que non dénuée d'erreurs, n'en demeure pas moins plus réaliste que l'écrasante majorité de ce qu'écrivent journalistes spécialisés et autres analystes», insiste le magazine. «Écoutez les prêches de Baghdadi! Pas du tout ceux d'un “illuminé” appelant au culte de sa personnalité, ou la destruction systématique de tous les mécréants de la terre. Un modèle de juste mesure dans la croyance offensive», écrit ainsi Marc-Edouard Nabe critiquant les «sous-entendus des médias français considérant Baghdadi comme un “intolérant dictateur mégalo-sectaire”.»

À l'inverse le magazine s'en prend pour des raisons politiques à l'idéologue français Alain Soral, un proche de Dieudonné, qualifié de «complotiste» dans une note de bas de page: «Il est important que les musulmans de France prennent conscience qu'en suivant Soral et consorts, ils exposent leur foi et leur Islam a un grand danger. Ces derniers étant inféodés aux régimes syriens et iraniens poussent leurs lecteurs et auditeurs à soutenir, ne serait-ce que par les mots, l'Iran rafidite et la Syrie noussayrite dans leur guerre contre les musulmans sunnites de l'État Islamique. Or, comme cela est bien connu, ceci est une apostasie claire exposée dans la Parole de notre Seigneur». De fait Alain Soral avait reconnu que la liste antisioniste conduite par Dieudonné aux élections européennes de 2009 avait été en partie financée par des Iraniens.

Les profs, futures cibles de Daech ?
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

vidic 15/12/2016 15:40

documents à lire