Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

Le Pakistan: Etat terroriste ?

Suite à l’attaque au Cachemire qui tué 17 soldats indiens, le ministre indien de l’Intérieur Rajnath Singh a appelé à isoler le Pakistan de la scène international.

« Il y a des indicateurs clairs et concluants qui montrent que les auteurs de l’attaque à Uri étaient hautement entraînés, lourdement armés et spécialement équipés », a déclaré le ministre sur son compte Twitter. Des rebelles armés se sont infiltrés dimanche matin dans une base de l'armée indienne à Uri, dans l’Etat du Jammu-et-Cachemire. Ils ont tué au moins 17 soldats dans la région himalayenne contestée par le Pakistan. Le ministre n’a pas précisé si les assaillants étaient des terroristes locaux ou des Pakistanais qui auraient franchi la «ligne de contrôle » entre les deux pays. Néanmoins, M.Singh a qualifié le Pakistan « d’Etat terroriste » et a appelé à l’isoler. « Je suis profondément déçu par le soutien persistant et direct du Pakistan au terrorisme et aux groupes terroristes », a-t-il déclaré sur son compte Twitter.

Aucun groupe terroriste n’a revendiqué l’attaque au Cachemire. La région du Jammu-et-Cachemire, revendiquée par l'Inde et le Pakistan, est traversée par un mouvement indépendantiste fort et est en proie à des troubles mortels depuis plus de deux mois. Les deux pays, qui n’ont pas de frontières officielles, ne sont séparés que par une « ligne de contrôle ». New Delhi accuse les autorités pakistanaises d’appuyer les séparatistes armés, mais Islamabad nie toutes les accusations, déclarant que les habitants du Cachemire luttent indépendamment pour leurs droits.

En dépit de sa militarisation à outrance et des victoires remportées par l'armée dans les zones tribales, le Pakistan n'a pas endigué la vague terroriste. Et ne s'est toujours pas attaqué aux racines du mal : la radicalisation de sa société.

« La moitié de la guerre contre le terrorisme est gagnée. Mais c'est l'autre moitié, qui compte le plus ", écrivait récemment dans le quotidien « Dawn " Khurram Husain, un commentateur pakistanais, actuellement chercheur au Wilson Center de Washington. Une nouvelle fois, le Pakistan a été le théâtre, le dimanche 27 mars 2016, d'un attentat suicide qui a fait 73 morts dont 29 enfants et près de 340 blessés dans un parc de Lahore. En plein week-end pascal, cette attaque visait les chrétiens, qui forment la deuxième minorité du pays après les hindous, avec quelque 2,8 millions de personnes (1,5 %) sur une population de plus de 190 millions d'habitants, à 96 % de confession musulmane. Ce nouveau massacre a été revendiqué par le Jamaat-ul-Ahrar, une faction du Mouvement des talibans du Pakistan (TTP - Tehrik-e-Taliban Pakistan), se réclamant aujourd'hui de Daech.

La tuerie de Lahore, capitale du Pendjab, un Etat où Shahbaz Sharif, le frère du Premier ministre, est « ministre en chef », démontre la faiblesse, si ce n'est l'absence même du pouvoir civil pakistanais. Car le gouvernement a très largement délégué l'exercice réel du pouvoir à l'armée, même si la démocratie a été en principe restaurée en 2008 après le départ du général putschiste Pervez Musharraf.

« L'armée peut diriger sans gouverner. Nawaz Sharif leur offre une façade démocratique, ce qui est pour eux très pratique ", écrivait il y a peu Christophe Jaffrelot, ancien directeur du Ceri-Sciences po et directeur de recherche au CNRS, dans « The Indian Express ». L'un des objectifs des militaires qui, « tous les dix ans ou presque », ont pris le pouvoir depuis la partition de 1947 pour une durée à peu près équivalente, selon le chercheur (« Le Syndrome pakistanais ", éditions Fayard), est de trouver à travers un pouvoir civil de l'argent à l'étranger. Et surtout aux Etats-Unis.

Le ministre pakistanais des Finances, Ishaq Dar, a affirmé que le Pakistan n'avait « plus besoin du FMI " alors que doit s'achever en septembre prochain le programme de trois ans avec le fonds sur un accord de prêts de 6,64 milliards de dollars. Ce qui, notait l'« Express Tribune ", un quotidien en langue anglaise, devrait avant tout permettre au gouvernement d'avoir une plus grande marge de manoeuvre pour dépenser avant les élections générales de 2018... sans que le FMI ait à y redire.

Le Pakistan: Etat terroriste ?

Cette militarisation de la société a un revers : le tout sécuritaire et la répression massive se font dans la plus grande confusion. La série d'attentats dont a été victime le Pakistan depuis 2014 contre les différentes minorités religieuses, mais aussi les attaques contre la police et les forces armées, des frontières tribales avec l'Afghanistan jusqu'au port méridional de Karachi, sont les preuves du terrible échec de la stratégie de lutte contre le terrorisme du gouvernement. L'un des problèmes est que le plan national d'action (NAP), adopté après le massacre de 132 très jeunes élèves dans une école militaire de Peshawar en décembre 2014, ne s'attaque pas aux causes profondes du terrorisme et de l'extrémisme, note l'International Crisis Group. Faute notamment d'avoir renforcé les moyens des polices provinciales, indispensables pour démanteler les réseaux terroristes locaux et leurs financements. Autre volet clef de la lutte contre le terrorisme, dans un pays où 60 % de la population a moins de 25 ans, la déradicalisation de la société a, elle aussi, été abandonnée. Problématique, quand on sait que dans certains Etats le nombre d'écoles islamiques (madrassas) dépasse celui des écoles publiques. En revanche le gouvernement Sharif a cédé à deux demandes de l'armée : celle d'instituer des tribunaux militaires pour juger toute personne suspectée de terrorisme et celle de lever le moratoire de 2008 sur les exécutions capitales. Depuis lors, plus de 300 personnes ont été exécutées au Pakistan et plusieurs milliers de condamnés à mort (de 6.000 à 8.000) attendent leur exécution pour des crimes dont une grande partie ne concernent pas des actes de terreur, mais relèvent plutôt de la loi sur le blasphème. De plus, l'armée n'a cessé de faire preuve d'ambiguïté dans la lutte contre le terrorisme. Elle fait ainsi une distinction entre les « mauvais " djihadistes, qu'il faut combattre car ils s'attaquent à l'armée et à la police, et les « bons ", qui servent à promouvoir des objectifs stratégiques en Inde et en Afghanistan.

Il est vrai néanmoins que l'armée pakistanaise a mené depuis 2014 des opérations militaires dans les zones tribales (Waziristan nord notamment) à la frontière avec l'Afghanistan contre les insurgés locaux et étrangers, avec un large soutien des populations. Comme l'écrivait le chroniqueur Khurram Husain, ces avancées peuvent aussi expliquer le fait que les talibans pakistanais, poussés dans leurs retranchements, soient seulement en mesure aujourd'hui d'envoyer des jeunes « capables d'escalader les murs des écoles et des jardins d'enfants » et de se faire sauter ou de tirer dans la foule. Pour le reste de la planète, les spasmes du Pakistan, une puissance nucléaire, représentent un risque. D'autant plus élevé que ces soubresauts ne sont pas que la conséquence de l'incurie des autorités locales, mais aussi celle de l'intervention des grandes puissances en Asie centrale, depuis l'invasion de l'Afghanistan en 1979 par les Soviétiques et l'intervention militaire américaine de 2001.

Le Pakistan: Etat terroriste ?

Commenter cet article