Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

L'Etat est-il prisonnier de ses énarques ?

Voilà une manière évidente d'occuper l'espace médiatique en ce jour de rentrée scolaire: Bruno Le Maire propose de supprimer l'Ena. «Il est temps de supprimer l'Ena», proclame le candidat à la primaire de la droite dans Le Parisien-Aujourd'hui en France. L'école nationale d'administration «a rempli son office pendant des années, formé des fonctionnaires de grande qualité», estime l'ancien ministre. «Mais, ajoute-t-il, nous entrons dans un monde nouveau: celui des entrepreneurs, de la créativité, de l'innovation». De ce fait, «la haute administration doit reprendre sa juste place», juge le député les Républicains.
S'il est élu, Bruno Le Maire annonce que «l'Ena sera supprimée et remplacée par une école d'application sur le modèle de l'Ecole de guerre, à laquelle les hauts fonctionnaires les plus méritants pourront avoir accès au bout de dix ans pour leur permettre de franchir une nouvelle étape dans leurs parcours professionnel».
Lui-même surdiplômé (de l'Ena, de l'ENS et de Sciences po Paris) -il admet être un «pur produit du système- qui veut le changer. «Je ne renie ni mes diplômes ni mes études qui m'ont demandé des sacrifices considérables. Mais il faut être un pur produit du système pour comprendre comment on a confisqué le pouvoir aux Français et pour réformer ce système en profondeur», disait-il dès 2014.
Souvent décrit comme un bon élève un peu lisse, le candidat qui veut incarner «le renouveau» cherche à se départir de son image. En mai dernier, lors d'une réunion publique à Paris, il se moquait ouvertement de la course aux diplômes. «En France il faut avoir des diplômes à accrocher aux toilettes. “Il est au chômage mais il a bac +10 et le diplôme de la Sorbonne dans les toilettes…” On a trop le culte du diplôme», se désolait-il.
Bruno Le Maire a fait l’ENA et souhaite voir l’Ecole nationale d’administration disparaître. Dans une interview accordée jeudi 1er septembre au quotidien Le Parisien, celui qui se présente comme « le troisième homme » de la droite, évoque ses idées en matière d’éducation.
Et il y a une école qu’il a tout particulièrement en ligne de mire : celle dont il est issu. « Il est temps de supprimer l’ENA. Elle a rempli son office pendant des années, formé des fonctionnaires de grande qualité. Mais nous entrons dans un monde nouveau : celui des entrepreneurs, de la créativité, de l’innovation (…). L’ENA sera supprimée et remplacée par une école d’application (…) à laquelle les hauts fonctionnaires les plus méritants pourront avoir accès au bout de dix ans, pour leur permettre de franchir une nouvelle étape dans leur carrière professionnelle », promet le candidat. « L’ENA est en déficit depuis quatre ans, (- 1,83 million en 2015) », met en garde une note financière confidentielle présentée au conseil d’administration du 24 février, et révélée par le magazine mensuel Acteurs publics jeudi 16 juin. Ce déficit chronique pourrait provoquer, si rien n’est fait, « une forte tension sur la trésorerie 2018 et sans doute dès mars 2017 si l’Etat traîne à verser sa subvention ».
Cette note, d’une vingtaine de pages, rédigée par la direction de l’école à la demande de ses administrateurs, estime que la responsabilité de ces difficultés incombe à l’Etat, « qui chaque année verse une subvention pour charge de service public insuffisante équivalant aux trois quarts des crédits de l’ENA contre 83 % en 2006 ». Cette subvention votée chaque année en loi de finances (31 millions d’euros) « a été grignotée depuis 2012 alors que dans le même temps les charges grimpaient en flèche ».
Les raisons des difficultés financières de l’Ecole nationale d’administration sont à chercher dans « l’augmentation mécanique de sa masse salariale », qui comprend son personnel permanent, ses enseignants, ses intervenants, ses élèves et ses stagiaires.
La note financière livre quelques pistes d’économies comme « la baisse du nombre d’élèves à 80, voire 76, contre 90 aujourd’hui, la réduction du nombre de stagiaires des cycles ou une scolarité raccourcie de six mois ». Enfin, la double localisation à Paris et à Strasbourg de l’école est « la charge principale de fonctionnement pour un coût annuel de 1,17 million d’euros ».

Le magazine cite également des extraits du procès-verbal du conseil d’administration. Ainsi selon Jean-Marc Sauvé, vice-président du conseil d’Etat et président du conseil d’administration de l’établissement, « l’école est lourdement pénalisée par les frustrations des compatriotes à l’égard de leurs dirigeants en général et par la déception qu’ils expriment en ce qui concerne l’efficacité des politiques publiques ». En 2015 l'École nationale d'administration (Ena) a fêté ses 70 ans : c'était le moment choisi par le député UDI Michel Zumkeller pour déposer une proposition de loi visant à supprimer l'établissement qui forme, selon lui, "une élite en décalage croissant avec le monde réel". Cet élu du Territoire de Belfort rappelle jeudi dans un communiqué que l'école, à sa création en 1945, "avait essentiellement pour objectif de démocratiser le recrutement des hauts fonctionnaires et de reconstruire le pays par la planification économique".
"Or, soixante-dix ans plus tard, l'Ena semble loin d'avoir répondu aux attentes de ses pères fondateurs et son adaptation aux nouveaux besoins de la société française est de plus en plus contestée et contestable", sur fond de révolution numérique et de mondialisation, observe-t-il dans son exposé des motifs.
Pour justifier sa proposition de loi de deux articles, cosignée jusqu'alors par 15 députés (8 Les Républicains, 4 UDI, 2 EELV, et 1 PRG), il dénonce "un véritable système de connivence où les postes à la tête de grands groupes privés ou publics sont réservés aux seuls énarques", une Ena qui "apprend à faire fonctionner une économie administrée et rigidifiée" et qui "creuse encore davantage le fossé entre les citoyens et l'État".
Ce membre de la commission des Lois de l'Assemblée, comptable de profession, souligne que l'"opportunité du maintien de cette école est remise en cause depuis un certain nombre d'années" et par "des hommes politiques de tous horizons, souvent eux-mêmes énarques".
L'idée de supprimer l'Ena de fait est un serpent de mer. Le centriste François Bayrou avait notamment prôné sa suppression en 2007, la même idée ayant été réclamée notamment par de célèbres anciens élèves, comme l'ancien président de la République Jacque Chirac ou les ex-Premiers ministres Alain Juppé, Michel Rocard ou Laurent Fabius.
Le Mouvement des jeunes socialistes (MJS) a appelé vendredi dernier l'Ena à "penser à prendre sa retraite", dénonçant "le creuset de la reproduction sociale des élites" qu'est devenue l'école d'élite française, d'où sont sortis, entre autres, le président socialiste François Hollande et six de ses ministres.
La vraie question n’est pas tellement celle de la suppression de l’ENA, mais celle de son monopole dans l’accès aux grands corps. Il faut savoir que le fondateur de l’ENA, Michel Debré, a beaucoup réfléchi à cette question. Comme vous le savez sans doute, il a travaillé sur l’idée d’une Ecole d’administration dès les années du Front populaire, à l’époque du projet de Jean Zay, le ministre de l’Education de l’époque.
A ce moment-là et dans les années suivantes, c’est-à-dire durant la guerre (qui a été pour lui une période d’intenses réflexions comme je le montre dans ma thèse), Michel Debré a réfléchi à plusieurs types d’écoles, et notamment aux deux grands modèles que représentaient l’école Polytechnique et l’ENS. C’est cette dernière qui avait alors plutôt ses faveurs car il était le plus souple et faisait de l’ENA un centre de formation parmi d’autres pour une haute fonction publique qui devrait conserver une certaine diversité d’origine, aussi bien sur le plan social que sur le plan intellectuel. Le système qui sera finalement retenu s’avèrera assez différent et beaucoup plus monopolistique, sans qu’il soit très facile de déterminer pourquoi. L’une des raisons est certainement que chacun des grands corps, qui conservait jusque-là un mode de recrutement spécifique, est sorti largement déconsidéré de la guerre, puisqu’une bonne partie de la haute administration avaient servi fidèlement la régime de Vichy, comme l’a très bien montré Marc-Olivier Baruch, dans sa monumentale thèse, Servir l’Etat français. L’administration en France de 1940 à 1944. A la Libération, alors que sonne l’heure de la Reconstruction et que la question de l’unité nationale redevient primordiale, le projet retenu pour la création de l’ENA s’avère donc plus monopolistique qu’il aurait pu l’être si son fondateur avait eu la possibilité de suivre ses premières intentions en la matière.

L'Etat est-il prisonnier de ses énarques ?

Quel est le problème de ce monopole que représente l’ENA pour ce qui concerne l’accès aux grands corps ? C’est que tous les hauts fonctionnaires se trouvent dès lors avoir la même formation, à savoir celle qui est délivrée à Sciences po et puis à l’ENA (sachant que l’ENA étant une école d’application, on n’y apprend rien de très important sur le plan théorique). Je me souviens de Philippe de Villiers déclarant un jour que l’ENA était la seule école où l’on savait moins de choses en sortant qu’en y entrant ! Derrière le côté provocateur et outrancier du propos, on retrouve là un regret exprimé depuis la fondation de l’école par des générations entières de jeunes énarques : à savoir que l’enseignement y serait insuffisant, d’autant que tous les élèves y seraient obnubilés durant leurs années d’études par le classement de sortie, dont dépend tout leur destin professionnel. Quant à l’enseignement donné à Sciences po, ce n’est pas moi qui vais le critiquer, puisque j’y enseigne ! Mais force est de constater que l’enseignement qui y est donné est par définition très généraliste, et qu’il y a tout de même un certain abus de langage à dire par exemple – comme le font souvent les journalistes, à moins que ce soit les intéressés eux-mêmes – que François Hollande ou Pierre Moscovici sont économistes de formation parce qu’ils sont passés sur les bancs de la rue Saint Guillaume, soit comme élèves soit comme conférenciers. A ce compte-là, ils sont aussi juristes et historiens, puisque ce sont là des disciplines que l’on enseigne à Sciences po au même titre que l’économie !
Le problème à vrai dire n’est pas tant la qualité de la formation reçue (elle n’est pas en cause), que son uniformité ! Les hauts fonctionnaires (mais aussi les grands patrons et les hommes politiques les plus importants, qui sont souvent issus de la haute fonction publique) ont fréquenté les mêmes écoles depuis le primaire ; ils ont eu les mêmes cours, les mêmes critères d’évaluation, les mêmes professeurs, les mêmes lectures. Ils ont tous appris, si ce n’est à lire du moins à s’informer, en parcourant tous les jours Le Monde, ou quelques auteurs-phares qui monopolisent en permanence le débat, quel que soit le sujet abordé. Comment s’étonner dès lors qu’ils soient accusés de penser tous la même chose ? (ce qui est sans doute excessif, mais pas totalement faux…)
Je vais aller encore plus loin, et vous dire le fond de ma pensée. Les élites françaises sont pour l’essentiel des élites nourries au sein de l’Etat. Elles ont été choyées par l’Etat, formées par l’Etat et pour l’Etat. Même quand elles « pantouflent », c’est-à-dire lorsqu’elles vont dans le privé, elles sont parachutées à la tête de grandes entreprises qui entretiennent d’étroits rapports de connivence avec l’Etat, et avec leurs anciens petits camarades hauts fonctionnaires restés au sein des cabinets ministériels. Dès lors, comment s’étonner par exemple que ces élites soient si peu libérales ? Nos élites n’ont jamais été habituées à penser en dehors de l’Etat ! Je ne dis pas forcément contre l’Etat, mais au moins à côté de l’Etat, en dehors de l’Etat. Si j’étais provocateur (mais je ne le suis pas…), je dirais que nos hauts fonctionnaires font trop souvent leur cette maxime bien connue de Mussolini : « Tout dans l’Etat, rien contre l’Etat, rien en dehors de l’Etat ». Ce qu’il manque en réalité à notre pays, c’est un va-et-vient entre le privé (le vrai privé, pas le pseudo-privé du capitalisme de connivence) et le public, notamment à travers les think tanks. Mais ça, Kévin est bien mieux placé que moi pour en parler…
Concernant cette question décisive des think tanks privés, je crois qu’elle est essentielle, car dans le système français, l’administration exerce un monopole dans l’information qui est fournie au politique. Or, rien ne légitime un tel monopole ! Absolument rien ! Il n’y a tout de même pas que les hauts fonctionnaires qui pensent dans notre pays. Nos ministres devraient par exemple pouvoir recevoir des conseils venus de gens qui travaillent dans le privé, qui connaissent intimement le monde de l’entreprise, je veux dire des petites et moyennes entreprises – pas des multinationales qui vivent en symbiose avec l’Etat. Or, regardez les cabinets ministériels ! Ils sont constitués d’énarques pour l’essentiel (ou de polytechniciens), et on n’y trouve même pas d’universitaires, ou si peu. C’est ainsi que les conseils économiques – qui sont pourtant primordiaux, vous l’admettrez – proviennent pour l’essentiel d’inspecteurs des Finances, qui ne sont pas des économistes. Je ne dis pas qu’ils ne connaissent rien à l’économie. Je dis que ce qu’ils savent de l’économie, ils l’ont appris pour l’essentiel d’un point de vue étatique. Ce sont pour ainsi dire des praticiens de l’économie politique, pas des économistes.

Principale critique: l’école ne forme pas des spécialistes mais des hauts fonctionnaires qui après un passage dans des cabinets ministeriels sont parachutés à la tête des grandes entreprises nationales (Air France, SNCF, Crédit lyonnais...) sans..aucune expérience de la gestion d’une entreprise. Les déficits abyssaux de ces dernières amènent certains à se demander si l’ENA ne contribue pas à la ruine du pays.

Autre reproche: l’école ne favorise pas la promotion sociale. «Quels que soient les modes de calcul, le recrutement ne s’est pas démocratisé durant les soixante-dix ans et l’ENA n’a pas réalisé le brassage social espéré par Michel Debré en 1945», indique Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS qui a publié avec le Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po Paris, une étude intitulée «L’ENA ou 70 ans de paradoxe». «Au contraire. La proportion d’élèves ayant un père exerçant une profession supérieure est en effet passée de 45% dans les décennies 50-60 à 70% entre 2005 et 2014», soulignait-il.

La plupart des candidats à l’ENA s’y préparent, majoritairement à Sciences Po Paris ou à l’année de «prep’ENA» mise en place en partenariat par l’université Paris 1 et l’ENS. Si ces préparations semblent presque obligatoires pour se mettre au niveau demandé, elles participent également à une uniformisation des savoirs des candidats. Une conséquence que ne manque pas de déplorer le rapport du jury 2015, qui regrette «le conformisme répétitif de certaines copies» malgré le remaniement du concours en 2014.

L’ENA serait-elle devenue ringarde? En 2015, le rapport fait part d’une baisse de 6,58 % du nombre d’inscrits par rapport à 2014! Jean-Paul Faugère, président du jury, note donc que le concours de l’ENA maintient son attractivité, «mais avec difficulté». Conséquence directe, la chute du taux de sélectivité du concours: si ce dernier «apparaît constant» pour le concours externe (1/15), il «diminue de façon préoccupante au concours interne (1/6) et au troisième concours (1/8) réservé aux candidats du privé.
Plus de femmes, d’étudiants d’écoles de commerce

Pourtant l’école n’a pourtant pas complètement démérité, et a formé depuis sa création en 1945 des bataillons de hauts fonctionnaires et d’hommes politiques jusqu’aux plus hautes spères de l’Etat. De Jacques Chirac, François Hollande, à Emmanuel Macron, beaucoup y sont passés.

La proportion de femmes recrutées a par ailleurs fortement augmenté depuis les années 50. Dans la première cohorte, composée de trois promotions, on comptait 5% de femmes, contre 15% en 79-80, 38% pour les promotions 99 et 2000 et 36 % en 2015. En 2013, il y avait eu 45 % de femmes, mais c’était une exception.

Enfin, les carrières sont bien plus diverses qu’on ne le pense, plus variées, moins linéaires.
Les étudiants recrutés proviennent de plus en plus souvent de grandes écoles de commerce (principalement HEC et l’Essec), même si le passage par un institut d’études politiques (IEP) reste la norme.
Radiographie des admis à l’ENA en 2015:

● Age moyen des admis: 30 ans (25 ans pour les étudiants du concours externe), 33 ans pour le concours interne réservé aux fonctionnaires).

● Le plus jeune: 21 ans, la doyenne, 46 ans.

● D’où viennent-ils? Sciences Po Paris (25), IEP Bordeaux (3), IEP de Rennes (1), ENS (6), Écoles de commerce (4), Université (4).

A noter, que seuls quatre viennent de l’Université , et encore, il s’agit de doubles diplômes: Oxford-Paris 2 (Assas), et Paris 1-ENS.

L'Etat est-il prisonnier de ses énarques ?
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article