Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

Karimov, le dernier soviet ?

Celui qui a dirigé l'Ouzbékistan d'une main de fer pendant vingt-sept ans avait été hospitalisé dans «un état critique» après une hémorragie cérébrale. Il est décédé à l'âge de 78 ans, a confirmé le gouvernement ce vendredi.
Après des heures d'informations contradictoires, de condoléances sans confirmation officielle, le gouvernement ouzbek a mis fin aux rumeurs vendredi en fin de journée: le président Islam Karimov est mort. Un communiqué officiel diffusé dans la matinée annonçait que l'état de santé du chef de l'État de 78 ans, victime d'une hémorragie cérébrale, s'était nettement dégradé. «Chers compatriotes, c'est avec un immense chagrin dans nos coeurs que nous vous annonçons la mort de notre cher président», a déclaré le présentateur de la télévision publique ouzbèke. Il sera enterré à Samarcande, sa ville natale, samedi.
Le premier ministre turc, Binali Yildirim, n'a pas attendu la confirmation officielle vendredi pour présenter ses condoléances à la population ouzbeke lors d'une réunion télévisée avec son cabinet, précisant que la Turquie «partageait (sa) douleur et (sa) peine». La Géorgie a également présenté ses condoléances. Le président russe Vladimir Poutine a déploré «une perte immense» et salué «un homme d'Etat de la plus grande autorité et un vrai leader» dans un télégramme de condoléances rendu public par le Kremlin. Son premier ministre Dmitri Medvedev représentera la Russie aux obsèques.

Né le 30 janvier 1938 à Samarkand, joyau de l'Asie centrale au cœur de la Route de la soie, Islam Karimov a grandi dans un orphelinat avant de poursuivre des études de mécanique puis d'économie. Il intègre le Parti communiste à l'époque soviétique. Il y gravit tous les échelons jusqu'à devenir le premier secrétaire du Parti communiste d'Ouzbékistan en 1989, au temps fort de la perestroïka, puis président de la République en 1990. A l'indépendance, en 1991, il parvient à se maintenir au pouvoir et s'emploie aussitôt à éliminer tous ses opposants. 

Si ses partisans affirment qu'il a conduit sans trop de heurts la transition vers l'économie de marché après la chute de l'URSS, ses détracteurs lui reprochent en revanche d'avoir laissé une élite corrompue s'emparer de tous les leviers du pouvoir. "L'Etat tout entier était Islam Karimov, Islam Karimov a été l'Etat pendant plus d'un quart de siècle, avec une main de fer", explique Steve Swerdlow, analyste pour l'ONG Human Rights Watch, à l'AFP. Le président a ainsi effectué quatre mandats consécutifs, malgré une Constitution qui n’en autorise que deux. Né en 1938, le président ouzbek avait grandi dans un orphelinat avant de gravir tous les échelons de l'appareil du Parti communiste à l'époque de l'URSS jusqu'à prendre la tête de la république soviétique d'Ouzbékistan. À l'indépendance, en 1991, il s'était maintenu au pouvoir, s'employant à éliminer tous ses opposants. Il avait été réélu l'an dernier pour cinq ans avec 90,4% des voix. Depuis des années, les défenseurs des droits de l'homme dénonçaient son régime autoritaire, l'accusant d'avoir régulièrement truqué les élections, arrêté arbitrairement des centaines d'opposants et soutenu le recours à la torture dans les prisons.
Islam Karimov n'ayant pas désigné de successeur, une période de turbulences alimentées par des luttes de pouvoir pourrait bien commencer pour l'Ouzbékistan. Selon la Constitution, le président de la chambre haute du Parlement, Nigmatilla Iouldochev, doit lui succéder jusqu'à l'organisation d'élections dans les trois mois. Mais les experts le considèrent comme un simple exécutant et plusieurs personnalités pourraient vouloir avancer leurs pions, parmi lesquels le premier ministre Chavkat Mirziyoïev ou le vice-premier ministre Roustam Azimov.
Autre prétendant, le puissant chef de la sécurité Roustam Inoyatov, 72 ans, considéré comme l'un des responsables de la mort de 300 à 500 manifestants lors d'une manifestation à Andijan en 2005 réprimée par les forces de l'ordre. Ce bain de sang avait provoqué la mise au ban d'Islam Karimov par la communauté internationale. Un temps favorite, la fille aînée de Karimov, Goulnara devenue il y a quelques années une pop star dans son pays, est depuis tombée en disgrâce pour des motifs obscurs. Plusieurs médias dont la BBC ont déclaré qu'elle avait été placée en détention et elle n'est plus apparue en public depuis cette date.
L'Ouzbékistan est un pays riche en ressources naturelles tels que le gaz, le pétrole et l'uranium. Le pays couvre par sa propre production quasiment tous ses besoins intérieurs en énergie.
Régnant d’une main de fer sur son pays et régulièrement dénoncé en Occident pour ses méthodes contraires aux droits humains, Islam Karimov s’est fait quelques ennemis au sein de son clan. Il s’est également employé à juguler des luttes intestines au sein de sa propre famille. Jusqu’en 2013, sa fille aînée Goulnara Karimova était ainsi pressentie pour lui succéder. A la tête d’un empire financier et commercial, la favorite possédait alors des intérêts dans la téléphonie, la santé et les médias. Elle était aussi connue aussi pour sa vie de jet-setteuse mondialisée. Ambassadrice de son pays à l’Unesco, elle s’était liée d’amitié avec le chanteur britannique Sting et l’acteur français Gérard Depardieu.

La douce voix de la redoutable femme d’affaires n’a pas empêché la disgrâce. A 44 ans, Goulnara Karimova a fini par se fâcher avec son père qu’elle aurait comparé à Staline et avec sa sœur. Accusée de corruption, elle est depuis assignée à résidence.
C’est d’ailleurs sa cadette, Lola Karimova-Tillaieva, qui a repris le poste d’ambassadrice de son pays à l'Unesco.
Et c’est depuis Paris que cette dernière a annoncé que son père se trouvait en réanimation lundi, avant de parler de « guérison » quatre jours plus tard. Islam Karimov étant probablement déjà mort, d’où le grand nettoyage des rues et la sécurité renforcée à Samarcande, ville natale de l’autocrate où auront lieu les obsèques samedi.

Karimov, le dernier soviet ?

Quatre candidats pourraient succéder au président défunt. « L’un d’entre eux a été éliminé le 29 août dernier, poursuit David Gäuzere. Dès que des sources locales ont évoqué la mort du chef de l’Etat, Rustam Azimov a été arrêté parce qu’il ne fait pas partie du clan. » Les autres postulants sont en revanche issus de la région Samarcande - Boukhara - Djizak.
Selon la Constitution, c’est Nigmatilla Yuldashev, le président du Sénat, qui devrait assurer la transition pendant les trois mois nécessaires à l’organisation des élections. Problème : ce dernier n’aurait pas le charisme nécessaire pour le poste. « A 72 ans, Rustam Inoyatov - le chef de la sécurité nationale - aurait plus de chance d’assurer l’intérim, assure David Gäuzère, même si le prétendant le plus sérieux reste le Premier ministre. » En poste depuis 2003 et âgé de 59 ans, Chavkat Mirziaïe paraît un jeune homme comparé à ces rivaux. Et c’est quelqu’un qui ne cache pas ses ambitions.
« Le processus de succession qui s’ouvre est d’une importance majeure pour l’Ouzbékistan, et par extension pour toute la zone », souligne le site Novastan, parmi les premiers à confirmer le décès du chef de l’Etat ouzbek.
Dans un télégramme de condoléances vendredi 2 septembre, le président russe Vladimir Poutine a salué la mémoire d'un « homme d'État de la plus grande autorité et un vrai leader », évoquant « une perte immense pour le peuple d'Ouzbékistan ainsi que pour la Communauté des Etats indépendants et les pays partenaires de l'Organisation de coopération de Shanghai. »
L’évolution de l’état de santé du président Karimov a été suivie avec intérêt en Russie, souligne notre correspondant à Moscou, Etienne Bouche. Les relations entre les deux pays sont étroites. De nombreux Ouzbeks vivent et travaillent en Russie, et dans son télégramme, Vladimir Poutine évoque des « peuples frères ». Politiquement, Islam Karimov était un apparatchik soviétique, et depuis l’indépendance de l’Ouzbékistan en 1991, Moscou s’attache à conserver son influence dans ce pays.
La presse et les experts spéculent sur la succession après 25 ans de présidence Karimov. Quelle voie prendra le pays ? Reverra-t-il ses alliances stratégiques ? A Moscou, on espère une transition sans turbulences, car pour le Kremlin, la stabilité de l’Asie centrale dépend de l’Ouzbékistan.
Le président du Tadjikistan Emomali Rahmon a lui fait savoir quelques heures avant l’annonce officielle qu’il se rendrait en Ouzbékistan probablement pour assister aux funérailles. Des diplomates kirghiz et afghans ont fait part des mêmes intentions.
Ces trois pays sont en effet inquiets d’une possible montée de l’islamisme dans la région suite au départ de Karimov. « Les islamistes sont très puissants dans la vallée du Ferghana, estime encore David Gäuzere. Et ces derniers pourraient profiter du vide du pouvoir pour organiser des attentats suicides jusque dans la capitale Tachkent. »
La plupart des cadres du mouvement islamiste du Turkestan ont prêté allégeance à l’organisation État islamique et sont issus de cette vallée. Le gouvernement ouzbek craint un retour des combattants de Syrie et d’Irak. Selon les services de sécurité russe, plus de 500 Ouzbeks auraient rejoint les rangs des jihadistes.

Karimov, le dernier soviet ?
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article