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Publié par Bob Woodward

Daech: le mythe fondateur d'Houlagou ?

La figure historique que le “calife” de l’Etat islamique prend comme exemple est celle du sanguinaire chef mongol Houlagou Khan, qui avait rasé Bagdad au XIIIe siècle.

Daech [Etat islamique, EI] rappelle les pires formes de terreur que l’Irak ait connues dans un lointain passé, lors de l’invasion mongole [et de la prise de Bagdad en 1258] par Houlagou Khan [(1217-1265), petit-fils de Gengis Khan. Après avoir tué, brûlé, supplicié les habitants, les Mongols s’étaient attaqués aux bibliothèques.

Selon les récits de l’époque, ils avaient jeté tant de livres dans le Tigre que celui-ci s’était assombri de l’encre qui déteignait. Aujourd’hui, la dernière trouvaille de Daech, qui manie l’art de semer la terreur dans les cœurs de ses sujets, a été de faire exploser la bibliothèque centrale de Mossoul, la médiathèque et le théâtre de l’université de Raqqa...Triste anniversaire que celui 13 ans de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis : 2,5 millions d’Irakiens tués entre 1991 et 2015, entre 250.000 et plus d’un million de disparus, et 2,8 millions de personnes déplacées à l’intérieur de l’Irak. Par ailleurs, les destructions systématiques par l’armée américaine d’usines, d’écoles, d’hôpitaux, de musées, de centrales d’énergie et d’installations de purification des eaux continuent de valoir à la capitale, Bagdad, le titre peu glorieux de «ville la moins vivable de la planète». 
Immanquablement, cette catastrophe en rappelle une autre, qui avait, en son temps, profondément marqué la conscience des peuples d’Islam : le sac de Bagdad, la capitale de l’empire arabo-musulman, par les armées mongols sous la conduite d’Houlagou Khan, petit-fils de Gengis Khan. C’était le 10 février 1258. Le déclin de la ville la plus peuplée et la plus riche du monde était déjà bien amorcé au moment de la chute. Le siège n’aura ainsi duré que trois semaines, à l’issue desquelles, le calife abbasside al-Musta‘sim, qui avait vainement essayé de négocier, vint en personne donner sa reddition. Houlagou ne s’en est pas contenté : il exigea que les habitants déposent les armes et quittent la ville, leur promettant la vie sauve s’ils acceptaient de se rendre. Al-Musta‘sim n’eut d’autre choix que de se soumettre : les habitants se livrèrent ainsi sans armes aux Mongols qui les passèrent au fil de l’épée. Trois jours plus tard, Houlagou investit la ville et procéda à un nouveau massacre.

Les historiographes arabes parlent de plusieurs centaines de milliers de morts, sur une population estimée à un ou deux millions d’habitants. Hamd Allah Mustawfi (1281-1349) avance ainsi le chiffre de 800.000 tués, tandis que le chef mongol, ‒ dans une lettre datée de 1262 adressée au roi de France Louis IX, auquel il offrait son alliance ‒, évoque plus de 200.000 morts. Parmi ces victimes, se trouvaient pas moins de 24.000 savants, un chiffre à peine concevable pour l’époque, et une véritable hécatombe pour l’ensemble de l’humanité. La légende veut ainsi que les eaux du Tigre soient devenues noires de l’encre des dizaines de milliers d’ouvrages jetés dans le fleuve par les barbares venus de la steppe. Bagdad abritait en effet la bibliothèque la plus richement dotée au monde, Bayt al-Hikma, mais aussi, dans chaque quartier, des bibliothèques publiques plus modestes, ainsi qu’un nombre impressionnant d’écoles, d’universités, de mosquées, d’hôpitaux… Ils disparaîtront sous les flammes, de même que sera saccagé le réseau sophistiqué de canaux qui faisait la prospérité de l’arrière-pays et, partant de la cité de Bagdad, oasis de civilisation, carrefour de routes commerçantes, au cœur d’un pays par ailleurs largement désertique.

Le 20 février, Houlagou procédera à la mise à mort du calife. Conformément à une croyance chamanique mongole, qui veut que le sang d’un prince soit sacré, al-Musta‘sim sera cousu dans un tapis, avant que ne soient lâchés les chevaux qui allaient le piétiner jusqu’à la mort… Ainsi périt le descendant de l’oncle du Prophète, et le souverain d’un des empires les plus brillants qu’ait connu l’humanité. Le monde musulman venait de subir là un coup dont il ne se remettra pour ainsi dire jamais. Il avait, par ailleurs, à son corps défendant, amorti le choc mongol, et empêché la chrétienté occidentale, qui se réjouissait de la destruction de Bagdad, de subir elle aussi l’invasion des barbares. Mais avant peu, l’islam allait reconquérir ses conquérants : en 1295, le petit-fils de Houlagou, l’empereur mongol Ghazan, se convertira à l'islam.
L’organisation Daech, qui applique de façon stricte sur l’ensemble des territoires qu’elle contrôle la loi islamique (la charia), inscrit sa guerre sainte menée contre les croisés dans un processus apocalyptique, qui verrait s’affronter le Dajjal – l’imposteur et impie – au Messie. S’ensuivrait la fin des temps puis l’avènement d’un nouveau régime, purifié. Le champ de bataille qu’est la Syrie, théâtre de l’affrontement final, s’inscrit dans la lignée des hadiths, annonçant le combat entre justes musulmans et croisés (Roums, terme alors appliqué à l’Empire byzantin), équivalent de l’Armageddon dans l’oeuvre biblique.

Daech: le mythe fondateur d'Houlagou ?

Cependant, bien qu’un parallèle puisse être établi jusque là entre certaines prédictions présentes dans le Coran et la Bible, l’un des courants de l’islam messianique n’a pas de semblable chrétien : le rétablissement d’un califat ou dudit État islamique, régi par la loi islamique et gouverné par un calife. L’autoproclamé calife Ibrahim (al-Baghdadi) prend exemple sur la figure historique que représente le chef mongol Houlagou Khan, ayant rasé Bagdad au XIIIème siècle. Ce dernier avait entrepris une épuration barbare et systématique de la population, épargnant cependant les chrétiens et érudits. Le nouveau calife renoue avec les méthodes archaïques d’égorgement, de décapitation ou de crimes mis en scène macabrement, avec la volonté d’éradiquer le patrimoine ancien (exemple des autodafés de manuscrits ancestraux), mais aussi avec l’idée d’un mouvement global associant les différentes contrées du globe : là où Houlagou Khan avait rassemblé une diversité de peuples asiatiques, al-Baghdadi associe désormais des combattants venant de chaque coin du globe.

La destruction de sites archéologiques entrepris par Daech, néanmoins initiée avant l’implantation de ce dernier en Iraq et en Syrie, s’insère dans la volonté de rejeter le patrimoine antérieure à la naissance de l’islam. Ainsi, ont été détruits partiellement ou totalement, des sites comme Mossoul (la bibliothèque qui contenait de très rares manuscrits, pulvérisée), Tikrit, Nimroud, Hatra et dernièrement Palmyre.

Par ailleurs, l’impuissance de l’Unesco déconcerte, d’autant plus qu’elle n’est en possession d’aucune autorité, quant au maintien de l’ordre. Les dénonciations de vandalisme et de barbarie mesurent l’ampleur de la seule réaction concertée de l’organisation internationale. Ces destructions et le désir d’annihiler le patrimoine commun à l’Humanité s’inscrivent dans la volonté de rayer de la surface du globe tout ce qui n’adhère pas à leur vision religieuse. Théologiquement, il s’agit de détruire les formes matérielles conséquentes à l’existence d’autres civilisations.

Puisque le dessein est le retour aux origines de l’islam, cela ne correspond pas à la vision où seul le Prophète est invoqué. Seulement, ces initiatives, en sus de leur dimension religieuse, endossent un caractère politique visant à propager la visibilité du groupe terroriste : ceci s’apparente à une banale opération de communication. Ces entreprises d’éradication patrimoniale ne sont pas inédites. En 2001, les statues bouddhas de Bâmiyân, déjà, sont victimes du fanatisme islamique. Situées dans les montagnes afghanes de l’Hindu Kush et bâties entre les IIIème et Vème siècles, les deux bouddhas, de 55m et 38m, sont détruits par les Talibans alors que le mollah Omar – titre attribué aux docteurs de la loi –, désigné « commandeur des citoyens » sous l’« Émirat islamique d’Afghanistan », venait de décréter d’idolâtres les oeuvres bouddhistes. Parallèlement, de nombreux trésors issus des musées de Kaboul, Ghazni et d’Herat furent pillés et saccagés.

Partout où s’implante le terrorisme islamiste, le même schéma de destruction se reproduit. Ainsi, à Tombouctou, au Mali, Ansar Dine entreprît la destruction de mausolées (7 sur 16 le furent) issus de « la cité des 333 saints », ceux-ci étant classés au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1988 ; mais a également amorcé divers autodafés dans la bibliothèque de l’Institut Ahmed-Baba. En Libye, en 2012, ce sont les mausolées de Tripoli et Zliten qui furent mis à mal.

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