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Publié par Bob Woodward

Tamanrasset: entre marginalisation et radicalisation...

«Relevant de la commune de Tamanrasset, Azarnane est un exemple de plusieurs villages qui soufrent, entre autres, de la marginalisation des autorités locales», s’indigne Mohamed Ben Dehane, activiste associatif local.
Situé au nord-est de Tamanrasset, pour l’atteindre il faut emprunter une piste non goudronnée de 30 km en traversant, à plusieurs reprises, Oued Hoggar qui débute de l’Assekren et qui débouche sur oued Tamanrasset. Cette réunion de 4 villages, d’environ 2000 habitants, manque de tout. Rencontré dans l’un des villages, Ibba Khadir, 49 ans, directeur de l’école primaire de Azarnane et responsable du village, énumère, pour El Watan Week-end, les manquements dans sa région : «Nous avons écrit à plusieurs reprises aux responsables de notre wilaya à propos de ce problème de route qui relie notre village à Tamanrasset, mais aucun d’eux n’a pris la peine de nous répondre. Oued Hoggar détruit chaque année toutes les routes tracées par les villageois.
Nous sommes otages de cette région. Nous n’avons qu’une seule école primaire, mais qui manque de beaucoup de classes comme la 4e et la 5e années. Nos enfants sont obligés d’être placés en internat à Tamanrasset et ne disposent même pas de moyen de transport pour se rendre à l’école. Ici, aucun véhicule ne passe, donc les gens se rendent à pied à leur destination.» A Azarnane, le seul dispensaire dont dispose la région a été fermé juste après son inauguration en 2007. Ahmed Ibba, 38 ans, habitant de cette région et père de deux enfants, s’indigne : «Rien ne bouge quand il pleut dans notre région. Notre dispensaire est fermé. Nos malades sont soit transportés vers Tamanrasset ou doivent attendre l’infirmier qui nous rend visite une fois par mois ou tous les deux mois.»
Sa femme, Fatma, 34 ans, a réussi à deux reprises son concours d’entrée à l’école paramédicale de Tamanrasset. «On lui a refusé l’entrée sous prétexte qu’elle n’a pas fait des études scientifiques, s’indigne Ahmed. Si elle a bien réussi, c’est qu’elle en est capable. Pourquoi donc lui refuser l’accès aux études pendant que notre région manque terriblement de médecins et d’infirmiers permanents ?» Dans cette région isolée, beaucoup d’agriculteurs ont perdu leur récolte et leurs puits recouverts de sable depuis les derniers débordements du oued Hoggar. Ibba Khadir appelle les autorités «à construire des murs de protection autour de l’oued et réfléchir à la possibilité de réaliser un barrage afin de faire bénéficier les agriculteurs de la région de cette richesse naturelle dont ils ont vraiment besoin.»
Les pluies saisonnières qui s’abattent chaque année sur la wilaya de Tamanrasset ont causé, cette fois-ci, des dégâts considérables et fait de nombreuses victimes. La Protection civile en a déjà enregistré quatre.
«27 personnes ont été prises en otages par oued Tamanrasset lors de son dernier débordement, le 10 août. Elles se sont retrouvées subitement cernées par les eaux, mais nos services de la Protection civile, qui sont intervenus à temps, ont fini heureusement par les sauver.» Le lieutenant Ahmed Ben Anesbaghor, chargé de la communication de la direction de la Protection civile de la wilaya de Tamanrasset, rencontré dans son bureau, affirme qu’«il n’y a rien d’inhabituel dans ce qui s’est passé». «Cet oued emporte des vies chaque année. Le lendemain de cet incident, nos services ont repêché les corps de deux personnes noyées dans ses bassins d’eau. Mais la saison ne fait que commencer.
Le bilan peut s’alourdir dans les jours à venir», s’inquiète le lieutenant dans un entretien accordé à El Watan Week-end. Le problème est que, géographiquement parlant, l’oued Tamanrasset, d’une largeur de plus de 50 m, traverse le centre-ville de la wilaya. Les habitants rencontrés ici racontent que ces eaux sont saisonnières. «Entre juin et août, elles reviennent chaque année pour rafraîchir nos terres arides durant le reste de l’année», expliquent-ils. Afin d’épargner la population des inondations qu’il cause souvent, les autorités locales ont fini par construire un mur de protection tout le long de l’oued. Mais devant la force de ce dernier, en ce mois d’août torride, une partie de la muraille n’a pu tenir et s’est effondrée, laissant ainsi les eaux envahir les deux bords, emportant tout sur leur chemin.

Au marché Safsaf du centre-ville, adossé à ce mur de protection, plusieurs marchands se comptent parmi les sinistrés. Ici, dans cette partie de la ville appelée Gataâ El Oued, une grande superficie du souk est exploitée par les migrants nigériens. Ces derniers proposent différents services, dont la restauration, la vente de vêtements issus de la fripe, la coiffure, etc. De l’autre côté, on y trouve des marchands de légumes et des artisans dont la plupart sont des Touareg. Ces derniers fabriquent surtout des produits traditionnels de la région, comme les épées et les couteaux. Abdellah Alamine, 50 ans, père de 7 enfants, est l’un de ces artisans sinistrés.
Forgeron de métier, une profession qu’il décrit avec passion, il avoue être encore terrifié : «Nous ne l’avons même pas vu venir. Nous avons été surpris par ces eaux en furie et beaucoup d’entre nous n’avaient même pas le temps de fuir. Moi, j’ai tout de suite mis mes outils de travail à l’intérieur du magasin d’un ami.
Heureusement que je l’ai fait, car l’oued a même emporté nos enclumes qui pèsent environ 50 kg chacune.» Son ami, vendeur de charbon et de bois, Omar Ouled Mini, père de 5 enfants, raconte aussi cet épisode avec beaucoup d’amertume. Ne connaissant pas son son âge, qu’il situe entre 60 ans et 65 ans, ce Targui a perdu toute sa marchandise ce jour-là. «Je travaille dans ce marché depuis plus de dix ans et je n’ai jamais vu cet oued couler avec autant de force, témoigne-t-il. Il a déjà débordé en juillet dernier, mais il n’était pas aussi fort.»

Dans cette région du Sud, où la principale activité reste le commerce transfrontalier et le tourisme, le travail se fait de plus en plus rare, après la dégradation de la situation sécuritaire aux frontières et la fermeture de ces dernières par l’armée algérienne. Pour subvenir aux besoins de sa famille, Omar se retrouve obligé de revendre, à 2000 DA, des sacs de charbon de 50 kg qu’il achète à 1800 DA, et du bois à 450 DA, acheté aux bédouins de la région à 250 DA. Mais depuis les dernières inondations, Omar a tout perdu. «Il m’a emporté au moins 50 sacs de charbon et tout le bois que j’avais. Je n’ai rien pu faire à part sauver ma peau. Cela me fait mal d’avoir perdu toute ma marchandise. J’ai été obligé de tout recommencer à zéro», fulmine-t-il. Mais si l’oued est désavantageux pour beaucoup, ce n’est certainement pas le cas pour les enfants de la région pour qui chaque débordement des eaux est un événement.

lll Devant l’absence de structures adéquates, comme les piscines communales, un projet qui tarde d’ailleurs à décoller, selon les témoignages recueillis sur place, les enfants de Tamanrasset ne trouvent que les eaux bloquées pour se rafraîchir durant l’été qui s’annonce chaud. Les routes qui relient les deux bouts de la ville à travers oued Tamanrasset ont été détériorées par ce dernier. Mohamed Ben Dehane, la quarantaine, activant dans une association locale, explique que les chauffeurs des véhicules et des camions «ne prêtent même pas attention à l’état des routes» car, selon lui, «ces derniers ont pris l’habitude de prendre des chemins impraticables et difficiles d’accès pour se déplacer à l’intérieur de cette plus grande wilaya algérienne du Sud».

«Hormis les routes qui relient les grandes circonscriptions, comme In Guezzam, aucune autre n’est goudronnée en dehors du centre-ville. Ici, les routes sont quasiment inexistantes, ce qui rend difficile voire impossible les déplacements entre les villages, confie Mohamed. Dans certaines régions, les habitants se trouvent obligés d’emprunter des chemins tracés par eux-mêmes. Ce sont des routes impraticables traversées par des oued secondaires, comme celui du Hoggar. Pendant cette période, les villageois se trouvent bloqués pendant plusieurs jours. Les autorités tardent à prendre sérieusement ce problème en charge malgré les réclamations des habitants des villages, dont celui de Azarnane, à 30 km au nord-est de Tamanrasset.» A Tamanrasset, la chaleur devient insupportable, particulièrement dans l’après-midi. Les traces des dégâts causés par les dernières inondations laissent indésirable toute circulation sur l’oued Tamanrasset, pourtant convoité par les habitants. Un château d’eau nouvellement rénové a été carrément déplacé par les eaux qui ont même emporté des plaques métalliques impossibles à faire bouger.
Il n’y a que Lahcen et une dizaine de ses amis qui y prennent du plaisir en s’offrant une baignade dans ces eaux bloquées de l’oued. Ici, l’eau est sale à cause de la boue. Interrogé sur les risques que lui et ses amis encourent, Lahcen se défend à la place de ses amis et se justifie : «Où voulez-vous qu’on aille ? Il n’y a que les gens qui possèdent des véhicules qui peuvent pique-niquer ailleurs ou se baigner dans des oueds où l’eau est plus claire. Nous n’avons pas le choix. C’est ça notre piscine.» Pourtant, six jours auparavant, deux personnes ont trouvé la mort noyées dans ces mêmes eaux. Ici, personne ne se soucie de la sécurité de ces enfants. Lors de notre rencontre avec le lieutenant Ahmed Ben Anesbaghor, ce dernier nous a livré plus de détails sur les deux personnes qui ont été retrouvées noyées dans les eaux de l’oued Tamanrasset au lendemain des inondations. «La première personne, âgée de 30 ans, est de sexe masculin. Elle a été repêchée d’un bassin d’eau à Gataâ El Oued.

Tamanrasset: entre marginalisation et radicalisation...

L’autre, 16 ans, de sexe masculin également, a été, quant à elle, repêchée vers Haï Ankouf, pas loin du centre-ville», explique-t-il. Ces personnes ne sont pas les seules à s’être noyées apparemment, car un autre jeune, âgé de 16 ans, a été lui aussi repêché le 16 août, vers midi, à Tizalayin, à 7 km au nord de la ville. Cette année, Oued Tamanrasset a débordé à deux reprises. «La première fois, c’était à la mi-juillet. Un jeune a été retrouvé noyé», ajoute le lieutenant qui affirme que son identité n’a pu être identifiée par les autorités compétentes. «En 2015, nos services avaient enregistré la mort de 20 personnes. Nous ignorons toujours l’identité de 15 d’entre elles qui ont été emportées par les eaux de l’oued Amsel. Leurs corps ont été retrouvés à 35 km au sud de Tamanrasset.
Deux autres ont été emportées par l’oued Imessouneg à In Amguel. Tandis que les trois dernières, elles sont mortes noyées à Tawendert, dans la région de Tinzaouten et à Haï Taheggart dans la ville de Tamanrasset», regrette-t-il. Les différents oueds de notre région continuent à faire des victimes à Tamanrasset, In Guezzam, Tinzaouten, etc. Ici, pendant que certains déplorent l’état des murs de protection en exigeant des autorités de régler ce problème, d’autres s’interrogent sur l’inexistence de barrages qui permettraient, certainement, aux agriculteurs de tirer bénéfice de cette richesse naturelle.
A Tamanrasset, la plupart cultivent leurs champs au bord des rivières ou carrément sur l’oued où se trouvent des terres plus fertiles. L’un de ces fellahs que nous avons rencontré évoque justement le problème des barrages d’eau : «Nous n’avons qu’un seul barrage, celui d’Amsel, à 30 km au nord-ouest de Tamanrasset. Il y aussi celui laissé par la France coloniale sur la route qui mène vers l’Assekrem, à 17 km au nord du chef-lieu de la wilaya, mais il est carrément abandonné. Je me demande à quoi servent toutes ces eaux si on n’en titre pas profit ?» s’interroge-t-il. Un hôpital, un hôtel (cercle militaire), des cabines spéciales pour les bases militaires dans le Sud, un réseau de fibre optique tout au long des frontières… Tout semble indiquer que l’Armée nationale populaire (ANP) a engagé un processus de déploiement durable, voire permanent dans la région septentrionale du pays. Plusieurs dizaines de milliers de soldats seront déployés dans cette région située à proximité de pays instables : le Mali, le Niger et la Libye.
Illustration de cette option : l’ANP va construire un hôtel 4 étoiles de haut standing à Tamanrasset. Le nouveau cercle militaire de l’Armée sera construit sur une superficie de 38 000 m². Il aura pour vocation d’héberger les officiers supérieurs et les délégations chargées de la sécurisation des frontières. De même que les officiers supérieurs des pays voisins impliqués dans la lutte contre le terrorisme. Le Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc), une structure de coopération militaire qui regroupe les principaux pays du Sahel (Niger, Mali, Mauritanie) dans la lutte contre le terrorisme, est également basé à Tamanrasset.
Un hôpital militaire est également prévu dans la même ville. Une manière de régler le problème de l’éloignement et l’indisponibilité des infrastructures de soin dans la région. Peu de détails ont filtré sur l’envergure de cet établissement, mais il servira également à prendre en charge la population locale, en plus des soldats stationnés dans la région. Une manière de renforcer ou de (re) gagner la proximité avec les citoyens.
Les soldats bénéficieront également de bases de vie nouvelles. En témoigne la commande de 18 000 cabines spécifiques, adaptées aux températures extrêmes du Sahara algérien, auprès d’une société privée algérienne. Actuellement en fabrication, ces constructions en préfabriqué sont destinées aux bases militaires dans le Sud du pays, notamment à Tamanrasset. À terme, plus de 100 000 militaires devraient être envoyés dans le Sud du pays.
Par ailleurs, l’armée vient d’achever l’installation d’un vaste réseau de fibre optique le long des bandes frontalières du pays. Ceci est un prélude à la mise en place d’un système de surveillance électronique des frontières. Prévu de longue date, ce système technologique avancé devrait se concrétiser. Il participera à la sécurisation des frontières et contribuera à lutter contre les différentes menaces.
Face à la multiplication des menaces, l’ANP semble vouloir opérer un repositionnement stratégique et résolu vers le Sud du pays. La Libye voisine sombre dans le chaos, laissant des stocks d’armes quasi inépuisables sans contrôle. Le territoire libyen s’est transformé en base de repli pour les groupes terroristes d’Al Qaïda et de Daech (État islamique). Une menace sérieuse sur la sécurité du pays.
Le Mali, au sud, est également une source d’inquiétude pour l’ANP. Bien que l’Algérie ait contribué à apaiser la situation grâce à l’accord d’Alger signé entre les rebelles Touareg et le gouvernement central, le calme est tout de même précaire.
Enfin, l’ampleur de la contrebande est également au centre des préoccupations de l’État algérien et de son armée. Le carburant, les denrées alimentaires, la drogue et les armes sont autant de produits qui circulent entre les frontières poreuses des pays de la région, faisant peser une menace sur l’économie et la sécurité de l’Algérie.

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