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Publié par Bob Woodward

Sakhaline, le goulag de l'or noir ?

Certains peuples chevauchent l'histoire, d'autres la quittent sur la pointe des pieds. Larisa Yamomoto porte le tragique destin de sa communauté jusque sur son nom. «Lorsque je voyage, personne ne comprend d'où je viens», explique en russe cette quadra aux traits immanquablement asiatiques. Employée d'un grand consortium gazier sur l'île de Sakhaline, elle s'est résignée à faire de cette terre hostile, partiellement encastrée dans les glaces, sa patrie de rechange. Car son patronyme nippon n'est qu'une ruse supplémentaire de l'histoire qui a ballotté sa famille jusque vers cet ancien bagne tsariste, ce «bout du monde» décrit par Anton Tchekhov en 1890.

En réalité, Larisa est coréenne, bien qu'elle ne parle plus que quelques mots de la langue de ses ancêtres. Son grand-père fut déporté pendant la Seconde Guerre mondiale par le colonisateur japonais sur cette île secouée de tremblements de terre. Au faîte de sa puissance, l'empire nippon d'Hiro-Hito réquisitionne de force des milliers de bras dans sa colonie coréenne pour les envoyer trimer dans les mines de charbon de l'île Sakhaline, disputée à l'URSS. Une épreuve implacable pour ces dizaines de milliers de déportés, condamnés à travailler jour et nuit sous des températures descendant parfois à - 40 °C. Et sans aucun respect pour leur identité. «Mon grand-père a été forcé d'abandonner son nom coréen pour un patronyme japonais», explique Larisa.
La défaite japonaise en 1945, loin d'offrir la libération, espérée ouvre un nouveau chapitre de captivité pour la petite communauté. Face à l'avancée des troupes soviétiques, Tokyo évacue ses ressortissants, mais abandonne aux mains de Staline les Coréens, après avoir massacré plusieurs villages soupçonnés d'espionnage. Dans l'indifférence internationale, le «petit père des peuples» refuse de renvoyer cette main-d'œuvre vers la Corée du Sud passée sous la coupe de l'Oncle Sam. Pire, les plus insistants sont transférés vers la Corée du Nord communiste, où ils déchantent rapidement.
En 1977, des manifestants défient sur l'île les autorités soviétiques en réclamant leur passeport pour Séoul. Moscou fait mine d'entendre, avant de les déporter vers… Pyongyang. «On n'a plus jamais entendu parler d'eux», explique Yulia Din, chercheuse à l'université d'État de Sakhaline.
Aujourd'hui, ils sont toujours 30.000 bloqués sur l'île, soit 5% de la population, et comptent pour près de 30% des habitants de la petite capitale, Ioujno-Sakhalinsk. Au centre-ville, les restaurants coréens font recette même auprès de la clientèle russe. Mais la petite communauté des «Koryeski» est en voie de disparition culturelle sous les coups de boutoir de la russification. «Les jeunes ne font plus l'effort d'apprendre le coréen car ils savent que seul l'usage du russe leur permettra d'avoir un emploi», se désole Che San Te, directeur du Centre culturel coréen.

L'an dernier, pour la première fois, l'université de Sakhaline a fermé son programme de coréen, faute d'étudiants. Une désertion orchestrée dès l'époque soviétique, où le régime ferma les écoles coréennes à partir de 1963. «Avec mes amis coréens, nous parlons russe», confirme Dina Shin, jeune femme à la chevelure décolorée en blond, comme pour mieux se fondre dans le paysage. Ils regardent les feuilletons coréens sous-titrés en russe, écoutent de la «K-Pop» en vogue à Séoul, mais sont résignés à faire leur vie à Sakhaline, faute de mieux.
Depuis la chute de l'URSS, la route du pays du Matin-Calme est pourtant de nouveau ouverte, mais à peine 1400 ont franchi le pas. Car la jeune génération est perdue à Séoul, incapable de communiquer et de travailler. Seule une poignée de déportés de la première génération sont rentrés, profitant d'un logement subventionné par le gouvernement sud-coréen. «Mon père est finalement revenu à Sakhaline car il ne voulait pas être séparé de ses enfants», explique Che, 67 ans.
«Tous affirment vouloir défendre leur identité, mais dans la pratique ils se russifient. D'ici à quelques décennies, cette communauté aura disparu», prédit Andreï Lankov, professeur à l'université Kookmin, à Séoul. Che tente d'entretenir la flamme à la tête son institut, cofinancé par la Corée du Sud et le Japon, en guise de réparations. Il accueille 300 étudiants et, à chaque repas, déguste son kimchi, la spécialité coréenne. Mais pour accompagner son barbecue, il délaisse le soju, l'alcool traditionnel du pays du Matin-Calme. «La vodka, c'est bien meilleur !», s'exclame-t-il sous une bannière russe trônant au-dessus de son bureau.
Située en Extrême-Orient russe, l'île de Sakhaline est séparée du continent par le détroit des Tatars (dit aussi "manche de Tartarie"). Elle est riveraine, par sa façade orientale, de la mer d'Okhotsk et son extrémité méridionale n'est qu'à 40 km du nord de l'île japonaise d'Hokkaido.

En 1875 Sakhaline avait été cédée par le Japon à la Russie en échange de l'intégralité des îles Kouriles. La guerre russo-japonaise de 1905 puis la Seconde guerre mondiale ont compliqué la situation et le Japon considère aujourd'hui que les îles Kouriles méridionales doivent lui revenir. En attendant, administrativement, Sakhaline constitue, avec les îles Kouriles, l'oblast de Sakhaline, "sujet" de la Fédération de Russie, peuplé d'environ 547 000 habitants dont 170 000 regroupés dans la capitale de Yuzhno-Sakhalinsk.

Sakhaline est associée à la ceinture de subduction du Pacifique occidental. Deux chaînes de montagne parallèles, d'origine volcanique, dont les sommets atteignent de 600 à 1 500 m, la parcourent du nord au sud. C'est une île à fort risque sismique : ainsi, le 28 mai 1995, un séisme d'une magnitude 7,5 sur l'échelle de Richter dévasta la petite ville de Nevtegorsk dont ne survécurent que 875 de ses 3 200 habitants. Aussi, parmi les défis posés par l'exploitation des hydrocarbures dans cette région du monde, il faut mentionner tout particulièrement ceux relatifs à la gestion des risques et de l'environnement. L'exploitation pétrolière et gazière introduit en effet de la vulnérabilité sur un territoire jusque là assez peu peuplé et peu développé.

La population de Sakhaline vivait d'activités traditionnelles (pêche, exploitation forestière par exemple) jusqu'à ce que débute l'exploitation des ressources en hydrocarbures. Les premiers gisements ont été découverts à la fin des années 1970 par les scientifiques de l'ex-URSS, au niveau du plateau continental du nord-est de l'île, à une période où le pays n'avait ni les moyens ni le projet de les exploiter. L'exploitation des gisements ne va donc réellement prendre forme qu'au début des années 1990, sur la base de premiers contrats de prospection et d'exploitation entre des consortiums privés, étrangers essentiellement, et une Russie alors en pleines transformations politiques et économiques. Arguant, entre autre, de la situation initiale de fragilité dans laquelle se trouvait son pays à cette époque, encouragé par la hausse spectaculaire du prix des hydrocarbures sur le marché mondial au début du XXIe siècle, l'adminis
On s'envole pour Sakhaline comme on prend le bus. En payant cash au comptoir de l'aéroport. L'hôtesse soviétique de Sakhaline Airlines tapote sur sa calculette et remplit le billet de son stylo rouge, en tirant la langue comme une élève appliquée. Scène surréaliste dans le terminal futuriste d'Incheon, vitrine high-tech de la Corée du Sud. Puis on s'envole dans un Boeing fatigué, direction, la mer d'Okhotsk. Le "bout du monde", comme l'avait baptisé Tchekhov lors de sa visite en 1890. Ou plutôt la dernière frontière de la Russie postsoviétique. La plus grande île de l'Empire est le nouveau trésor des tsars de l'ère Poutine-Medvedev. Depuis la chute de l'URSS, cette terre longue de 900 kilomètres, courant le long de la côte sibérienne, encastrée en partie dans les glaces pendant l'hiver, a reçu à elle seule plus d'investissements étrangers que l'agglomération moscovite ! Au moins 40 milliards de dollars ont atterri sur cette île hostile, secouée de tremblements de terre, longtemps royaume des seuls Aïnous, aigles de Steller et ours bruns, habitants historiques du lieu. Une manne indispensable pour transformer en or massif les immenses réserves de gaz et de pétrole cachées sous des eaux parmi les plus inaccessibles du monde.
Agrippées sur la côte nord-est, à une dizaine de kilomètres au large, Molikpak, Piltun-Astokh-skoïe et Lunskoïe semblent planer sur la banquise de la mer d'Okhotsk. Ces trois plates-formes sont le fer de lance de Sakhalin-I, l'un des plus grands gisements combinés gaz-pétrole du monde et premier projet offshore russe. Sous leurs pieds de béton enfoncés dans le sous-sol sous-marin glacé, 45 milliards de barils d'équivalent pétrole. Autant que toutes les réserves inexploitées de la mer du Nord. Mais dans des conditions climatiques, minéralogiques et sismiques dantesques. - 35 °C l'hiver, mais une température ressentie bien inférieure du fait des vents violents qui soufflent dans cette région subarctique. Sans compter les séismes qui menacent Sakhaline, placée le long de l'"arc de feu" tectonique encerclant le Pacifique. Les plates-formes sont montées sur amortisseurs pour encaisser une répétition de la secousse de 7,5 sur l'échelle de Richter qui balaya en 1995 la ville de Neftegorsk, tuant 2 000 personnes. Le 11 mars, plus de 11 000 habitants furent évacués des côtes, quelques minutes après le tsunami qui frappa le nord-est du Japon, à seulement 500 kilomètres au sud. Même les 300 kilomètres de pipeline reliant les plates-formes au rivage puis les 1 600 kilomètres de tubes acheminant le précieux gaz et pétrole jusqu'au terminal d'exportation au sud de l'île sont construits aux normes antisismiques."Les tuyaux se plient, mais ne rompent pas", résume Larisa Yamomoto, porte-parole du consortium Sakhalin-II.
Rude épreuve. Sur les plates-formes de l'extrême, le personnel vient d'aussi loin que Moscou, la Corée du Sud ou les Philippines. Après avoir atterri à Ioujno-Sakhalinsk, ils doivent chevaucher pendant seize heures de train la vieille voie ferrée, construite durant l'occupation japonaise, qui les amène dans le nord de l'île. Permis spécial obligatoire. Puis un hélicoptère les emporte sur l'îlot d'acier où ils vivront en autarcie pendant vingt-huit jours dans un confort spartiate avant de retourner reprendre des forces chez eux, pour la même durée. Sur la plate-forme, chaque kilo est compté : la venue d'un seul visiteur nécessite de débarquer un homme d'équipage."Nous vivons comme des marins", résume un Coréen dans l'avion qui le remmène vers sa famille.

Sakhaline, le goulag de l'or noir ?

Des défis hors normes jugés insurmontables par les stratèges soviétiques, qui avaient délaissé ces gisements faute de maîtriser la technologie offshore. D'autant que l'exploitation exige une précision chirurgicale."Sur la carte de l'Arabie saoudite, les champs de pétrole sont de grandes flaques, ici ce sont des petites poches qu'il faut aller chercher",explique Ricky Perritt, ingénieur chez le spécialiste américain Parker, chargé d'une des tours de forage du projet. Un joujou à 100 millions de dollars qui creuse à la verticale jusqu'à 5 kilomètres de profondeur avant de poursuivre son travail de sape à l'horizontale sur plus de 10 kilomètres. Des technologies développées depuis la fin des années 90 qui n'empêchent pas les erreurs de calcul. Le britannique BP l'a appris à ses dépens et a quitté la région bredouille en 2008, après plusieurs années de prospection. A Sakhaline, la nature ne fait pas de cadeaux.
La chute de l'URSS a bouleversé le destin de l'île mystérieuse, dont les contours définitifs ne furent connus qu' à la fin du XVIIIe siècle grâce à l'expédition de La Pérouse. A la faveur de la libéralisation des années 90, les majors de l'énergie se ruent à l'abordage de ce nouveau "Far East". Shell, Exxon Mobil, Mitsubishi se bousculent, les experts miniers affluent, et la petite capitale au style soviétique se met à l'anglais. Moscou, à court de capitaux et de technologie, laisse les multinationales s'engouffrer dans la brèche en échange de paiements en nature et d'investissement colossaux. La Russie espère ainsi récupérer jusqu'à 89 milliards de dollars en taxes, royalties et autres droits rien que sur le projet Sakhalin-I développé par Exxon !
Problème, les factures s'envolent du fait des conditions climatiques extrêmes, ainsi que des compensations versées aux populations indigènes ou des surcoûts exigés par les organisations environnementales. Sous la pression des ONG, habilement instrumentalisées par le gouvernement russe, Shell doit détourner sur 30 kilomètres un pipeline pour préserver la reproduction des baleines grises. Et débourse 300 000 dollars par an pour financer des projets d'aides aux populations indigènes, comme les Nives. Entre 1990 et 2006, le coût total des projets Sakhalin-I (Exxon) et II (Shell, Mitshubishi, Mitsui) passe de 20 milliards de dollars à plus de 37 milliards ! Cette inflation vertigineuse inquiète Moscou, qui voit la date de versement des royalties repoussée aux calendes grecques.
Ruée vers l'est. Pour stopper l'hémorragie, Vladimir Poutine passe à l'offensive et sonne l'ère de la russification. En 2007, un oukase force Shell à laisser 50 % des parts de son projet à Gazprom, présidé à l'époque par un certain... Dmitri Medvedev. Le géant anglo-néerlandais doit se plier au diktat, sous peine de perdre les milliards déjà investis dans la mise en valeur du projet, qui commence à peine à produire."Ce fut très habile de la part de Gazprom d'entrer dans un second temps, une fois que le plus gros des infrastructures a été mis en place", confie Ivan, un employé du consortium. En clair, les multinationales étrangères ont supporté l'essentiel du coût d'un gisement géant dont nul ne sait quand il sera rentable."Mais ne vous inquiétez pas pour Shell !" assure Ivan. Le géant se rattrape en recevant du gaz bon marché qu'il peut ensuite revendre au prix fort. La reprise en main par Moscou offre des transferts de technologie à Gazprom dans deux domaines clés : l'offshore et le gaz naturel liquéfié (GNL). En 2008, à Prigorodnoïe, dans la baie d'Aniva, au sud de l'île, Medvedev, devenu président du pays, inaugure en fanfare la première usine de liquéfaction de gaz de Russie. Un site idéal, car "libre des glaces toute l'année et protégé des tsunamis grâce aux îles Kouriles", explique Mikhaïl Chilikovski dans la salle de contrôle de l'usine géante. A l'entrée de cette jungle de tuyaux robotisée capable de produire 10 millions de tonnes de GNL par an, le test d'alcoolémie est obligatoire pour les 300 ouvriers. Sécurité oblige au pays de la vodka !
Entre les réservoirs géants de brut grands comme des terrains de foot et le terre-plein pour stocker les 5 mètres de neige hivernale coule une rivière où les saumons du Pacifique reviennent chaque année pondre et mourir, à condition d'échapper aux ours et aux aigles de la taïga. Sur ce site industriel perdu dans un paysage de Corto Maltese arrivent le gaz et le pétrole après plus de 800 kilomètres de voyage sous terre depuis les plates-formes englacées. Ici, le gaz est purifié puis refroidi à - 161 °C pour passer à l'état liquide. L'opération permet de réduire un volume de gaz équivalant à une chambre à coucher à la taille d'un téléphone portable. Seules 25 usines dans le monde sont capables de cette prouesse qui rend possible l'exportation du gaz par bateau et réduit donc drastiquement les coûts de transport face aux pipelines. Tous les deux jours, un méthanier accoste dans la baie d'Aniva, au bout de la jetée longue de 805 mètres. Il faut seize heures pour emplir les cuves de 145 000 mètres cubes du navire. Puis le bâtiment chargé comme une outre disparaît dans la brume vers le Japon ou l'Asie du Sud-Est.
Une révolution pour la Russie, plus habituée aux pipelines. Chez Gazprom, Medvedev a mené campagne en faveur du GNL face au "lobby des tuyaux", fidèle à Poutine. L'enjeu est stratégique pour l'export : conquérir par la mer le juteux marché de l'Asie Pacifique, poumon économique mondial du XXIesiècle, où la demande gazière croît sans cesse. Moscou veut concurrencer la route du Moyen-Orient et demain l'Australie."Nous ne sommes qu'à trois jours de navigation des grands ports d'Asie du Nord-Est, et il n'y a pas de pirates par ici", avance Larisa Yamomoto. Le consortium a conclu des contrats d'approvisionnement pour vingt ans avec le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et la Chine. Et, depuis la catastrophe de Fukushima, Tokyo a encore accéléré ses importations de Sakhaline, absorbant 60 % du GNL de l'île. Du chauffage pour les gratte-ciel nippons, de l'essence pour les voitures, du plastique pour les usines... Et derrière tout cela l'incroyable conquête du pétrole des glaces...Quinze tonnes de pétrole se sont répandues sur l'île russe de Sakhaline à la suite de la rupture d'un oléoduc, a annoncé le groupe pétrolier russe Rosneft. L'incident s'est produit sur le gisement d'Ekhabi dans le nord de l'île située dans l'océan Pacifique, au large des côtes de l'Extrême-Orient russe. Le groupe a décidé de brûler le pétrole avant de « minimiser les dommages écologiques ». Une association locale de défense de l'environnement estime que la fuite est bien plus grave et qu'environ 300 tonnes de pétrole se sont éparpillées dans la nature.

« C'est une vaste nappe, et le problème est de nature systémique », déplore Vladimir Tchouprov, un militant de Greenpeace. « Tant que les sociétés pétrolières ne paieront pas pleinement les conséquences, elles ne seront pas incitées à empêcher les marées noires », explique-t-il. Selon ce militant, le montant total des amendes infligées en Russie pour des pollutions dues au pétrole atteint seulement 10 milliards de roubles annuellement, soit quelque 124 millions d'euros.

« En raison du délabrement des oléoducs, l'industrie pétrolière russe déverse dans l'environnement quelque 30 millions de barils de pétrole par an, ce qui est sept fois plus que la marée noire de Deepwater Horizon », accuse Greenpeace, en faisant référence à l'explosion d'une plateforme pétrolière dans le golfe du Mexique en avril 2010.

Sakhaline, le goulag de l'or noir ?

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