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Publié par Bob Woodward

La prostitution en Algérie, héritage accepté ?

Fait notable, si aujourd’hui en Algérie, il n’est pas permis d’ouvrir une maison de tolérance, quelques maisons closes, datant de l’époque coloniale, demeurent néanmoins légales. Aujourd’hui il ne reste plus que deux maisons qui exercent en toute légalité et au sein desquelles les prostitué(e)s bénéficient notamment d’une prise en charge médicale. A noter que ces maisons n’ont jamais été officiellement interdites par l’État algérien mais simplement mises en veille, dans la discrétion la plus totale.

Par le biais de ces maisons de tolérance règlementées, l’État algérien permet ainsi l’existence d’une prostitution légale, non punie et surveillée.

Une situation pour le moins paradoxale puisque l’article 343 du Code pénal algérien condamne le racolage d’une peine de 2 à 5 ans de prison et de 500 à 20 000 dinars algériens d’amende. Cette particularité peut s’expliquer selon deux hypothèses, pour le sociologue Abdessamad Dialmy : l’une historique, l’autre religieuse.

« Les Français en colonisant l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, se sont trouvés confrontés à un fléau qui ravageait les sociétés maghrébines, la syphilis », rappelle le sociologue.

Au lendemain de la prise d’Alger, l’armée française est touchée par d’importantes épidémies de maladies vénériennes et prend la décision d’organiser et de règlementer la prostitution dans la ville d’Alger. L’armée d’occupation instaure ainsi un règlementarisme sous prétexte de sauvegarder l’ordre, la morale ainsi que l’hygiène publique. « Il fallait contrôler, surveiller et amener cette population à risque à se protéger et à protéger les autres », précise Abdessamad Dialmy. A la veille de l’Indépendance, près de 171 maisons closes sont ainsi réparties sur tout le territoire national.

« Après les indépendances successives, l’Algérie est le seul pays maghrébin à avoir maintenu cet héritage colonial. C’est entré dans la culture profondément franco-algérienne alors que les bordels ont été fermés en Tunisie et au Maroc », explique-t-il.

En effet, le 17 juin 1963 au Maroc, le nouveau Code pénal réformant celui qui avait été mis en place en 1913 à l’aube du protectorat entre en vigueur. A ce titre, la section VII qui traite de « la corruption de la jeunesse et de la prostitution » stipule que la prostitution est strictement illégale.
Une origine juridique islamique

Pour comprendre cette survivance des maisons closes en Algérie, le sociologue avance également l’hypothèse religieuse évoquant le 33e verset de sourate An-Nour (La Lumière) :

Et dans votre recherche des profits passagers de la vie présente, ne contraignez pas vos femmes esclaves à la prostitution si elles veulent rester chastes. Si on les y contraint, Allah leur accorde après qu’elles aient été contraintes, Son pardon et Sa miséricorde.

Sur cette base, Abdessamad Dialmy rappelle donc que « le rapport sexuel illégal en islam est le rapport où il n’y a pas d’argent : ce sont les rapports amoureux, les rapports érotiques en soi qui ne sont pas des rapports légaux… Là où il y a mise d’argent il y a une légalisation du sexe. C’est quand il n’y a pas de mise d’argent que le sexe n’est pas autorisé, qu’il est considéré comme débauche et comme ‘zinna’, comme fornication ».

En autorisant les maisons closes, l’État algérien se positionnerait donc dans la légalité musulmane parce qu’il respecterait un verset coranique. « En résumé, les maisons closes algériennes ont deux origines : une origine coloniale française et une origine juridique islamique sacrée qui ne peut pas être contestée », conclut le sociologue.

La démarche altière dans sa robe bustier parme, Malika, 50 ans, tourne en rond en écoutant cheb Hasni. Elle attend un client, et pour elle les journées sont devenues longues. Soudain, des pneus crissent. Une voiture emprunte le chemin caillouteux de la rue des Jasmins, ex-rue Lac Duc, dans le quartier de Derb, à Oran. La voiture s’arrête devant une bâtisse de trois étages qui a sûrement connu des jours meilleurs, dans un passé pas si lointain. Dans les années 90, tout le long de la ruelle, neuf maisons closes réglementées étaient, encore, ouvertes. Elles dataient toutes de la période coloniale.

A l’époque, c’étaient les seules à accepter des Algériens, alors que les autres maisons, plus huppées, situés dans le centre-ville d’Oran, étaient réservées aux Français. Rue des Jasmins, les maisons closes n’avaient pas de nom, juste un numéro qui permettait de les différencier et que les clients s’échangeaient entre eux. C’était l’époque où le sexe tarifé avait permis à toute une génération de connaître ses premiers émois sexuels. Cette époque, Khalti Fatma, qui travaillait dans l’une des maisons closes, l’a bien connue. Elle se rappelle cette folie joyeuse qui régnait dans le quartier. De ces habitués qu’on croisait si souvent, qu’on en venait à connaître leurs prénoms. Aujourd’hui, seule la « 2 » est encore ouverte, les autres ont dû fermer, laissées à l’abandon par des héritiers trop honteux de récupérer une activité que leur mère avait exercée et qui ont préféré se débarrasser, au plus vite, de la bâtisse en la revendant ou en l’abandonnant. Depuis, Khalti Fatma, 50 ans, s’est, elle aussi, reconvertie. Elle est devenue physionomiste.

La prostitution en Algérie, héritage accepté ?


Visage émacié, un foulard autour de la tête et une longue tunique qui cache un corps qu’elle ne peut plus exposer au regard des hommes, elle reste assise sur un cageot, toute la journée. Elle filtre les entrées en faisant payer 50 DA à ceux qui sont admis à pénétrer à l’intérieur, et refuse les mineurs et ceux qui ne lui inspirent pas confiance. « C’est moi qui dis qui entre et qui reste dehors, affirme t-elle, ce n’est pas parce que c’est une maison close qu’on doit laisser entrer n’importe qui. Je dois rester vigilante parce que les filles ont parfois affaire à des hommes qui ont un comportement violent une fois à l’intérieur. Et puis, il y a ceux qui demandent aux filles de leur faire des choses contraires à la morale. Ceux-là, je leur interdis, pour toujours, l’accès à l’établissement. » A l’intérieur, une grande pièce à colonnades.

Au fond, un petit comptoir de bar où les hommes peuvent siroter une gazouz en attendant leur tour, tout en écoutant le raï que diffusent des haut-parleurs. Le long du mur, des chaises en plastique blanc. Deux femmes de 35 ans sont assises. Karima, cheveux peroxydés et rouge à lèvres intense, porte une nuisette rouge qui laisse deviner ses formes plantureuses et des bas résille noirs, tandis que sa copine Safia est juste vêtue d’un petit peignoir bleu clair, légèrement entrouvert sur la poitrine qui laisse apparaître un petit bout de sein. Toutes les deux sont chaussées de pantoufles, comme pour souligner le caractère familial de l’endroit. Elles papotent gaiement sans trop accorder d’attention aux deux hommes qui leur font face et qui les reluquent en silence. « Ce sont des habitués, confie Karima, ils attendent que les filles avec qui ils ont l’habitude d’aller, terminent avec un autre client. »

Au « 2 », elles sont une quinzaine à travailler et à habiter sur place. Elles ont 35 ans de moyenne d’âge et ont toutes connu un passage par la prostitution clandestine avant de rejoindre une maison close réglementée. Elles en ont fait la demande auprès du commissariat de leur quartier de résidence qui, après enquête, n’autorise que les femmes divorcées et les mères célibataires à entrer dans une maison de tolérance. « Ici je suis bien, confie la brune et plantureuse Sabrina. Je suis en sécurité et je travaille avec préservatif, ce qui n’était pas le cas avant. Et puis, on mange bien ici. Il y a quelqu’un qui nous cuisine nos plats préférés ! L’ambiance est bonne, on s’entraide entre femmes.

Les seules fois où il y a eu des frictions, c’est à cause de l’argent. Certaines sont jalouses de celles qui ont plus de clients, donc qui gagnent plus. » Toutes les filles sont soumises à des règles drastiques. Elles ne peuvent quitter l’établissement sans une autorisation du commissariat. « On est soumises à un régime strict, révèle Hafida, la plus svelte des pensionnaires. On est fichées et on nous retire notre passeport dès qu’on entre dans une maison de tolérance. On n’a pas le droit de sortir de l’établissement sans être accompagnées par une personne et sans en informer le commissariat. De plus, on n’a pas le droit de fréquenter les endroits publics comme les discothèques ou les cabarets. Si une travailleuse du sexe est arrêtée, elle risque une lourde peine de prison. » Toutes affirment que leurs parents ne sont pas au courant de leur activité, mais la réalité n’est pas aussi simple. « Les familles sont au courant, révèle une femme proche des filles. Il y a même des parents ou des enfants qui viennent à la maison close pour se faire remettre de l’argent. »

Chacune occupe une chambre qu’elle aménage selon sa convenance. D’énormes posters de Britney Spears tapissent les murs, de celle de Safia, mère célibataire de deux petites filles placées en nourrice à Annaba. Des produits de beauté sont alignés sur une étagère. Une corbeille pleine de préservatifs est posée sur la commode, un bidon est placé près du lavabo dans lequel sont jetés ceux qui ont été utilisés. Un petit peignoir à motifs chinois est accroché à une patère. « C’est un client chinois qui me l’a offert, confie Safia, je le porte quand ils viennent nous rendre visite. Ils arrivent escortés par la police. Ils sont très gentils, en revanche, ils sont radins ; ils ne laissent jamais de pourboire. »

Une télévision reste en permanence allumée sur Canal Algérie, même en présence d’un client. « Je baisse le son, précise Safia, mais pas question de l’éteindre. » Aucune photo ni objet personnel n’est visible dans la chambre. « Pas question que des clients voient la photo de mes enfants quand ils rentrent dans la chambre, affirme Safia. Ils payent pour mon corps. Tout le reste est secret. » A Oran, la maison de tolérance fonctionne selon le système du jeton. C’est une particularité des maisons closes oranaises, car ailleurs, la fille loue une chambre chez la propriétaire. Lorsqu’un client choisit l’une des filles, il achète un jeton pour 350 DA, qui lui garantit une prestation de cinq minutes. A partir de son bureau, la patronne surveille chaque prestation et actionne une sonnette qui retentit dans la chambre pour signaler que le temps est écoulé.

Pour pouvoir continuer, le client est tenu de payer un autre forfait. A la fin de la semaine, le nombre de jetons est comptabilisé et les gains partagés avec la propriétaire. Chaque travailleuse du sexe se fait entre 25 000 et 35 000 DA/mois, bien loin des sommes que gagnent les filles exerçant à Annaba ou Skikda dont les gains seraient de 150 000 DA/mois. Pour Malika, les temps sont durs. La doyenne des pensionnaires « ne rapporte plus », au grand désespoir de la patronne qui aimerait bien se débarrasser d’elle. Mais impossible de renvoyer une fille de la maison sans qu’elle ait commis une faute grave, seul argument valable aux yeux de la police. Un nouveau client fait son entrée. Après avoir déshabillé du regard la poignée de filles assises, il s’éloigne avec l’une d’elles. De la tristesse se lit dans le regard de Malika. On devine la jeune femme désirable qu’elle fut et qui souffre de ne plus l’être. Mais pour elle comme pour les autres, il y a rarement une vie après la maison close.

La prostitution en Algérie, héritage accepté ?

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