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Publié par Bob Woodward

Emni, nouvel ennemi ?

Une cellule secrète de l'État islamique a pour mission de programmer à distance des attaques terroristes au-delà de ses frontières et de renvoyer les nouvelles recrues dans leur pays d'origine.
Si l'enquête qui a suivi les attentats de novembre 2015, à Paris et Saint-Denis, avait permis de mettre en lumière les ramifications, les appuis, les soutiens et les réseaux souterrains multiples de l'État islamique en France et, plus largement, en Europe, le New York Times apporte de nouveaux éléments sur la stratégie de l'organisation terroriste au-delà des frontières des territoires qu'elle contrôle en Syrie et en Irak.
En s'appuyant sur le témoignage d'Harry Sarfo, un djihadiste incarcéré en Allemagne après son retour de Syrie, ainsi que de nombreux documents issus des services de renseignement français, belges, allemands et autrichiens auxquels il a eu accès, le New York Times se penche sur le rôle d'Emni, une cellule secrète de l'État islamique qui rassemble à la fois des forces de police déployées dans les territoires contrôlés par l'organisation terroriste, mais surtout une branche spécialisée dans les opérations extérieures et l'exportation du terrorisme au-delà de ses frontières.
L'une de ses missions serait ainsi d'envoyer (ou de mobiliser) ses soldats pour mener des actions violentes et des attaques terroristes à travers le monde. Les témoignages et les documents recueillis par le New York Times décrivent une cellule à plusieurs niveaux, sous le contrôle direct d'Abu Muhammad al-Adnani, porte-parole, chef de la propagande et l'un des plus anciens cadres de l'État islamique en Syrie. Sous ses ordres, on retrouve plusieurs lieutenants mandatés pour préparer des attaques chacun dans la région du monde qu'il leur est confiée: l'Europe, l'Asie...
L'article du New York Times explique, par ailleurs, comment Emni procède pour positionner ses hommes à travers l'Europe, notamment en demandant à certains nouveaux arrivants de faire marche-arrière à leur arrivée à la frontière turco-syrienne et de retourner dans leur pays d'origine où ils seront plus «utiles» pour l'organisation terroriste. Avant cela, les nouvelles recrues en provenance d'Europe (et du reste du monde) sont réparties dans des dortoirs, puis examinées, répertiorées et questionnées.

Depuis la prison de Brême où il est incarcéré, Harry Sarfo se souvient de son interrogatoire à son arrivée, face à un homme équipé d'un ordinateur:
«Il me posait des questions banales comme: Quel est votre nom? Quel est votre second prénom? Qui est votre mère? D'où vient-elle? Quelles études avez-vous suivies? Quels diplômes possédez-vous? Quelle est votre ambition? Que souhaitez-vous devenir?»
Trois jours après son arrivée, des hommes cagoulés d'Emni sont venus lui rendre visite pour lui annoncer que, malgré son envie de combattre en Syrie et en Irak, il serait préférable qu'il rentre en Allemagne. «Ils m'ont dit qu'ils n'avaient pas assez de monde sur le sol allemand prêts à faire le job», a-t-il déclaré lors d'un interrogatoire mené par les autorités allemandes peu après son interpellation, en 2015.
En France, en revanche, la cellule se targuait de posséder plus de volontaires que nécessaire. «Mon ami leur a demandé ce qu'il en était de la France et ils ont commencé à rire. Mais à rire sérieusement, avec des larmes aux yeux. Ils ont répondu: “Ne t'inquiète pas pour la France”.» Cette conversation a eu lieu au mois d'avril 2015. Sept mois, précisément, avant que 130 personnes trouvent la mort dans une série d'attaques terroristes coordonnées dans Paris et sa banlieue, revendiquées par l'État islamique.
Objectif de la «filiale» Emni créée en 2014: planifier des attaques en dehors des territoires contrôlés par Daech. Pour cela, les responsables d'Emni recrutent, forment et envoient des combattants à l'étranger. Il peut s'agir de candidats fraîchement arrivés sur les terres du djihad comme de «soldats» aguerris et rompus aux techniques militaires. Ces derniers sont sélectionnés par nationalité et regroupés par langue en petites unités discrètes, dont les membres se rencontrent parfois à la veille de leur départ à l'étranger, écrit le quotidien américain. À l'image des commandos qui ont frappé Paris et Bruxelles en novembre 2015 et en mars 2016. C'est aussi l'Emni qui aurait missionné le terroriste responsable de la tuerie dans le musée du Bardo et le tireur de la plage de Sousse, à chaque fois en Tunisie.
Interrogé par le New York Times, un ancien combattant de Daech dit avoir rencontré plusieurs membres de l'Emni l'année dernière, lorsqu'il était en Syrie. Avant les attentats de Paris, «ils m'avaient dit qu'ils avaient plusieurs personnes positionnées en Europe, prêtes à passer à l'action», raconte ce détenu aujourd'hui incarcéré en Allemagne. «Ils voulaient avoir une action simultanée. Ils souhaitaient que plusieurs attaques aient lieu en même temps en Angleterre, en Allemagne et en France». Arrêté le 20 juillet 2015 à son retour de Syrie, Harry Sarfo purge depuis une peine de trois ans de prison.
À l'origine, Emni était seulement un organe de sécurité intérieure, dont les membres étaient chargés de détecter des espions en Irak et en Syrie. Mais au fil du temps, cette branche a vu son domaine d'action s'élargir et s'est vue confier l'organisation des opérations extérieures. Il s'agit «d'envoyer des gens partout dans le monde pour mener des actions violentes, tuer ou bien recruter des jeunes ou ramener des produits chimiques pour les armes», avait expliqué un djihadiste français devant les enquêteurs de la DGSI l'année dernière. Chaque espion touchait 50.000 euros de l'Emni pour mener une attaque en Europe, selon cet homme dont les propos ont été rapportés dans les colonnes du Parisien.
L'enquête du New York Times révèle aussi les méthodes d'Emni pour éviter que ses assaillants ne se fassent repérer avant leur passage à l'acte. En effet, l'organisation terroriste aurait recours à des intermédiaires pour mettre en relation les candidats désireux de commettre un attentat dans leur pays et des instructeurs infiltrés en Europe. Ces entremetteurs seraient de nouveaux convertis à l'Islam, des hommes «propres», sans connexion avec des islamistes radicaux, précise le détenu Harry Sarfo. Leur mission consiste essentiellement à faire passer des consignes aux futurs assaillants ou encore de transmettre des vidéos de djihadistes ayant prêté allégeance à l'EI avant leur attaque. Ainsi, certains terroristes en apparence isolés pourraient avoir bénéficié de plus larges complicités pour accomplir leur projet mortifère.
À la tête de cette organisation secrète, on retrouve le porte-parole de l'État islamique Mohammed al-Adnani, également responsable de la propagande. Né dans le nord de la Syrie, cet homme âgé de 39 ans est un personnage discret, dont on sait peu de chose. Même les combattants les plus entraînés n'ont jamais vu son visage. Le djihadiste allemand Harry Sarfo dit l'avoir rencontré une fois au moment de prêter allégeance à l'État islamique. Mais il n'a jamais pu le voir: l'entourage d'al-Adnani ayant pris soin de lui bander les yeux lors de l'entretien.

Emni, nouvel ennemi ?

Situés juste en dessous dans l'organigramme, plusieurs lieutenants sont chargés de programmer les attaques dans différentes régions du monde. Emni serait ainsi subdivisée en plusieurs sections: un service secret des affaires européennes, un autre pour les affaires asiatiques et un dernier pour les affaires arabes, détaille Harry Sarfo. Parmi ces lieutenants, deux intéressent tout particulièrement les services de renseignements: un certain Abou Souleymane, un Français d'une trentaine d'années et Abou Ahmad, qui serait Syrien. Ces deux hommes seraient les principaux bras droits de al-Adnani, selon des sources du renseignement américain, citées par le New York Times. Leur mission: identifier les combattants, les cibles, et s'occuper de la logistique des attentats.
Tous deux seraient les concepteurs des attaques de Paris. Un témoignage a notamment laissé transparaître le rôle déterminant d'Abou Souleymane. Celui d'un jeune otage du Bataclan, qui s'était retrouvé enfermé dans un couloir avec deux des trois terroristes le soir du 13 novembre. David Fritz-Goeppinger, 24 ans, a ainsi intercepté cette phrase lors de la prise d'otage: «Faut-il appeler Souleymane?», a demandé le premier assaillant au second. «J'ai tout de suite compris que cet individu avait une place importante dans la hiérarchie», a-t-il confié au quotidien américain. Selon L'Express, ce djihadiste aurait dirigé un club de sport en région parisienne avant d'émigrer en Syrie, avec sa femme, française également, et leurs deux enfants.
Le rôle du second, Abou Ahmad, apparaît dans le récit d'Adel Haddadi, un djihadiste arrêté en Autriche l'année dernière. Alors qu'il devait participer à un attentat en France, probablement celui du 13 novembre, cet Algérien dit avoir rencontré ce fameux Abou Ahmad, «le donneur d'ordres». Ce dernier lui avait donné de l'argent et un numéro de téléphone. Un numéro également griffonné sur un bout de papier et retrouvé dans la poche du pantalon d'un des kamikazes du Stade de France, selon le New York Times. Présenté un temps comme le «cerveau des attentats», Abdelhamid Abaaoud n'était en réalité qu'un simple coordinateur. L’Emni est un empire dans un empire. Au départ, il s’agit de la police politique de l’Etat islamique, doublée d’une tâche de contre-espionnage. Mais ses attributions dépassent bientôt le territoire du "califat" en Syrie et en Irak, et l’Emni se charge de l’organisation d’attentats en Occident, de la sélection des cibles où porter l’attaque et des hommes pour la conduire.
L’Emni est tout-puissant dans ce domaine et dans les rangs de l’armée de Daesh. Le service peut mobiliser n’importe quel soldat, de la nouvelle recrue au vétéran, et ses chefs peuvent à tout moment valider ou invalider une opération déterminée.

Le jihadiste repenti et emprisonné Harry Sarfo a intégré l’Emni lorsqu’il était en Syrie en 2015. Il se souvient de ce que lui disaient ses officiers: "Ils veulent perpétuer de nombreuses attaques simultanées au Royaume-Uni, en Allemagne, en France". Pour terroriser le monde, l’Emni a établi un maillage territorial universel. Il existe en son sein un "service secret pour les affaires européennes", un "service secret pour les affaires asiatiques", un "service secret pour les affaires arabes".
L’Emni veut pouvoir agir partout sur le globe mais certaines régions sont plus vulnérables que d’autres. Alors qu’il vient d’arriver d’Allemagne avec un ami, Harry Sarfo est à l'époque approché par des membres de l’Emni qui souhaitent le renvoyer dans son pays d’origine pour qu’il y sème la mort. On leur explique alors que les volontaires ne se bousculent pas pour frapper sur le sol germanique. Les deux recrues hésitent et demandent ce qu’il en est pour la France: "Là, ils se sont mis à rire. Mais un vrai rire, avec des larmes dans les yeux. Ils ont dit: 'T’en fais pas pour la France'". C’était en avril 2015.

C’est ainsi l’Emni qui aurait piloté les attentats du 13 novembre, de Bruxelles mais aussi du musée Bardo de Tunis. A chaque fois, le service prend en charge la sélection des jihadistes à envoyer à l'étranger, la logistique du voyage jusqu’au paiement de passeurs pour fouler le sol européen.
Le schéma préférentiel de l’organisation est la constitution de petites unités réduites, composées par nationalités et langues maternelles. Mais des déclarations d’Harry Sarfo, éclairant potentiellement les derniers attentats commis en Europe, montrent que les commandos ne sont pas la seule voie empruntée par cette hiérarchie jihadiste.
Selon lui, l’Emni a disposé en Europe des agents clandestins. Ceux-ci contactent indirectement des personnes radicalisées et prêtes à passer à l’action. Des convertis discrets, sans aucun passé islamiste, servent des messages convoyant les consignes des premiers aux derniers. En cas d’allégeance enregistrée en vidéo par l’assaillant avant son attaque, l’intermédiaire doit après l'attentat transmettre le fichier à l’opérateur de l’Emni qui le met alors en ligne sur les canaux de Daesh.

A la tête de l’Emni? L’ennemi public numéro un ou plutôt numéro deux, le syrien Abou Mohamed Al Adnani, porte-parole de Daesh, qui lie attentats et propagande comme les deux composantes indissociables du terrorisme.
Il est l’autorité suprême - après le "calife" - de cette administration mais délègue certains de ses pouvoirs à quelques lieutenants. L’un d’entre eux porte le nom d’Abou Souleymane, et il est français.

Emni, nouvel ennemi ?

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