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Publié par Bob Woodward

Comment Boko Haram est devenu une filiale de Daech...

Dans un message audio diffusé mardi, Abubakar Shekau a réagi à la nomination d'Abou Mosab Al Barnaoui à la tête de la section de l'État islamique en Afrique de l'Ouest et affirme être toujours "présent".
Cet enregistrement audio d’une dizaine de minutes est le premier signe de vie d’Abubakar Shekau depuis mars. Il a été publié mercredi 3 août au lendemain de l’annonce par l’État islamique de la nomination d’Abou Mosab Al Barnaoui comme nouveau responsable de sa « province en Afrique de l’Ouest », ex-Boko Haram.
Shekau s’exprime en arabe et haoussa. Il explique avoir reçu une lettre l’informant de la nomination d’Al Barnaoui, mais conteste cette décision et annonce son intention de continuer « sa lutte pour établir un califat islamique ». « En conséquence, les gens doivent savoir que nous sommes toujours présents », affirme-t-il.
Abubakar Shekau estime qu’Al Barnaoui « ne considère pas comme mécréants des gens qui ne se montrent pas hostiles au pouvoir qui règne en contradiction des préceptes de Dieu et de son prophète ».
« Par ce message, nous voulons affirmer que nous n’accepterons plus aucun émissaire (de l’EI), sauf ceux vraiment engagés dans la cause d’Allah », dit-il dans sa déclaration citée par l’AFP.
Il ne remet pas en cause son allégeance à l’EI, mais nomme son groupe par l’appellation utilisée avant cette allégeance en mars 2015, Jama’atu Ahl as-Sunnah li-Da’awati wal-Jihad (Groupe sunnite pour la prédication et le jihad, GSPJ).
Le chef de Boko Haram déclare avoir envoyé huit lettres à Abou Bakr al-Baghdadi, le calife de l’EI, pour lui expliquer sa position.

Cet enregistrement, qui n’a pas encore été authentifié par les autorités, confirme donc l’existence de deux tendances au sein de Boko Haram. Des tendances divisées par des divergences stratégiques et idéologiques. Les méthodes de Shekau, notamment son ultraviolence, ont notamment été vivement contestées en interne. Plusieurs experts estiment que ces divisions ont poussé l’EI à monter au créneau et à nommer Abou Mosab Al Barnaoui.
Ce dernier s’est exprimé dans une interview accordée au journal Al Nabaa, la parution hebdomadaire en langue arabe de l’EI. « Dans son premier entretien avec le journal Al Nabaa après sa désignation comme Wali (chef) sur l’Afrique de l’Ouest, cheikh Abou Mosab Al Barnaoui parle de l’histoire du jihad dans cette région », annonce le journal dans son numéro 41 daté de mardi 2 août. Une interview dans laquelle le nom de Shekau n’apparaît pas une seule fois.
On le croyait mort, ou réduit au silence par de graves blessures. Mais Abubakar Shekau a parlé. Celui qui fut le leader de Boko Haram n’avait plus donné signe de vie depuis un an. Mercredi 3 août, il a parlé. Dans un enregistrement sonore de plus de dix minutes posté sur Internet, l’homme affirme être encore le chef du groupe terroriste qui a causé plus de 20 000 morts au Nigeria, au Cameroun, au Niger et au Tchad depuis cinq ans.

Mais il n’est plus qu’une voix, affaiblie par les revers militaires. Car l’Etat islamique (EI) a tranché. A plusieurs milliers de kilomètres des marécages du lac Tchad et de la brousse du nord-est du Nigeria, Rakka, la « capitale » de l’EI, a nommé le nouveau chef de Boko Haram, Abou Musab Al-Barnawi, en remplacement d’Abubakar Shekau. L’heureux élu se voit offrir une tribune dans la 41e édition du magazine hebdomadaire de l’Etat islamique, Al Nabaa, sorti le 2 août. Il y développe sa pensée sur le djihad dans cette région du sud du bassin du lac Tchad. Pas un mot pour Abubakar Shekau. Le mouvement miné par des querelles internes et à la dérive sur le plan doctrinaire serait ainsi repris en main par l’EI.

Le groupe terroriste originaire du nord-est du Nigeria a toujours cherché une légitimité globale. « Talibans nigérians » devenus solidaires des djihadistes d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), ses membres ont fini par prêter allégeance à l’EI en mars 2015. Ce que Rakka a accepté. Et Boko Haram est ainsi devenu Jama’at Ahl al-Sunnah Lil Dawa Wal Jihad (la Province ouest-africaine de l’EI).
Mais entre l’austère Abou Bakr Al-Baghdadi et l’excentrique Abubakar Shekau, il y a un fossé que n’ont pas pu combler certains traits communs, une doctrine wahhabite et takfiriste, des drapeaux noirs frappés de la profession de foi, des exactions commises au nom de Dieu et un rêve de pouvoir territorial. Un califat pour le premier, inspiré des premiers jours de l’islam. Et un « sultanat de Dieu » qui se réfère à la grandeur passée de l’ancien empire de Kanem-Bornou apparu au IXe siècle sur les territoires actuels du nord-est du Nigeria, du nord du Cameroun, de l’ouest du Tchad et du sud-est du Niger. Dix siècles plus tard, cet empire s’est désintégré, avant même la colonisation.

Abubakar Shekau, de l’ethnie kanuri, a orchestré la militarisation du mouvement. Depuis la mort en 2009 de son maître, le fondateur de la secte islamiste Mohammed Yusuf, le mouvement islamiste est devenu l’un des groupes terroristes les plus meurtriers de la planète. Le visage rieur de Shekau mangé par une petite barbe, sa gestuelle et ses danses, sa rhétorique belliqueuse parfois délirante, voilà ce que Boko Haram a surtout montré au monde occidental.
Derrière les vidéos fantasques de Shekau qui ont façonné son image de sociopathe exalté façon Alex DeLarge, le héros du film et du livre Orange mécanique, le groupe djihadiste n’a cessé de commettre des exactions au sud du bassin du lac Tchad : meurtres de masse, attentats suicides, enlèvements, viols, pillages. Aujourd’hui, le rayon d’action de Boko Haram est économiquement exsangue. Aux 20 000 morts s’ajoutent plusieurs millions de déplacés et de réfugiés, sans compter les ravages sociaux et le réveil de vieilles querelles ethniques.
Depuis 2015, les opérations des armées coalisées du Tchad, du Cameroun et du Nigeria ont affaibli Boko Haram, mais le mouvement a montré sa capacité de résistance et d’adaptation grâce à sa maîtrise d’un territoire complexe et trop longtemps délaissé par N’Djamena, Yaoundé et Abuja.

Sur le plan doctrinaire tout comme sur le plan des opérations militaires, les dérives d’Abubakar Shekau auraient fait des mécontents parmi les caciques du groupe, un « conseil de la shura » de 32 membres dont l’existence a été avancée par certains experts. Plusieurs seraient exaspérés par son ultraviolence, son jusqu’au-boutisme, les crimes « haram » commis par ses soldats drogués et son éloignement des références doctrinaires d’un groupe nourri à l’origine par l’idéologie de Mohammed Yusuf, elle-même inspirée du théologien salafiste du XIIIe siècle, Ahmad Ibn Taymiyya. Une orthodoxie aux antipodes des faits et gestes d’Abubakar Shekau, qui ne semble plus obéir à aucune pensée structurée. L’homme qui a fait muer Boko Haram en un groupe terroriste est désormais décrit comme un chef de guerre mafieux, à l’autorité contestée par des commandants de zone relativement indépendants. Sa démence semble avoir exaspéré l’Etat islamique, dont plusieurs émissaires auraient été rejetés par Shekau.

Comment Boko Haram est devenu une filiale de Daech...

Depuis des mois, des sources locales le disent blessé au combat, mal soigné et progressivement marginalisé. Une hypothèse confortée par une interruption de ses messages vidéo depuis février 2015, remplacés par des interventions audio. En août 2015, il répondait au président tchadien, Idriss Déby, qui le disait mort ou remplacé. « Je suis vivant, nous sommes vivants. C’est ma voix. C’est moi Shekau. » Un mois plus tard, il s’adressait au président nigérian, Muhammadu Buhari. Puis, en mars 2016, il était réapparu dans une vidéo de mauvaise qualité et rendue publique par des canaux inhabituels, ce qui a éveillé les doutes quant à son authenticité, dans laquelle il disait : « Pour moi, la fin est venue ».
Sa voix s’est donc à nouveau fait entendre, mercredi 3 août. Désormais écarté par l’EI, il se dit « déçu », et se défend, en arabe et en haussa. Shekau se veut toujours le chef. Il met en avant le particularisme local de Boko Haram, parle de « notre idéologie », tout en maintenant son allégeance à l’EI : « Nous sommes encore membres de la province ouest-africaine de l’organisation de l’Etat islamique, peu importe comment ils nous appellent, nous restons ce que nous sommes ». Mais il insiste : « Nous ne recevrons plus aucun émissaire [de l’EI] sauf ceux vraiment engagés dans la cause d’Allah ». Il s’adresse au « calife » Baghdadi, tente vaille que vaille de pointer la déviance - c’est-à-dire le manque de radicalité d’Abou Musab Al-Barnawi, qu’il accuse de clémence - voire d’idolâtrie - à l’égard de ceux qui s’accommodent d’un Etat démocratique et constitutionnel. « Il ne [les] considère pas comme des mécréants », dénonce Abubakar Shekau.
Des accusations destinées à rappeler son allégeance aux « maîtres à penser » qu’étaient Mohamed Yusuf et Ibn Taymiyya et donc une certaine orthodoxie. Mais l’Etat islamique semble ne plus vouloir de cet excentrique qui ne tient plus ses hommes et qui n’a pas réussi à déstabiliser des structures étatiques « impies » pour faire flotter le drapeau noir dans la région.

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