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Publié par Bob Woodward

Pédophilie en Afghanistan: l'intervention militaire américaine en cause ?

Sévèrement réprimée sous les talibans, la pratique du «bacha bazi» («jouer avec les garçons») a explosé en Afghanistan depuis le début de l’occupation américaine. Les alliés locaux des Etats-Unis en sont de grands amateurs. Cette tradition très ancienne, interdite par les talibans lors de leur arrivée au pouvoir, revient dans le pays.
« Auparavant, la pratique du bacha bazi avait cours dans certaines zones ; aujourd’hui, elle est très répandue. À Takhar [province] et dans le reste du Nord », a dit à IRIN Suraya Subhrang, Commissaire aux droits de la femme à la Commission indépendante afghane des droits humains (AIHRC).
« Quand il n’y a pas de gouvernement central fort ou d’État de droit, que la culture de l’impunité règne et que les lois ne sont pas appliquées, beaucoup de choses peuvent se passer ».
L’influence des seigneurs de guerre, des riches commerçants et des groupes armés illégaux soutient la demande. La pauvreté et le très grand nombre d’enfants déplacés assurent l’approvisionnement en garçons exploitables. Vers l’âge de 18 ans, les garçons sont relâchés, mais leur avenir est sombre.
En général, ils sont appâtés ou enlevés, alors qu’ils ne sont que des enfants, et ils sont détenus par un « propriétaire ».
Bon nombre de « propriétaires » nient infliger des sévices sexuels aux garçons, mais le soir, après la danse, il arrive que des groupes d’hommes se livrent à des abus sexuels sur les enfants.
Un ancien commandant de l’Alliance du Nord, qui s’opposait au gouvernement taliban à l’époque au pouvoir, a dit à IRIN qu’il avait eu un bacha de 14 ans pendant deux ans. Il a indiqué qu’il ne lui avait pas donné d’argent, mais qu’il avait payé ses dépenses qui s’élevaient à 300 ou 400 dollars par an. « Il y a deux genres de garçons : ceux qui dansent bien et qui sont gardés à des fins de divertissement, et ceux qui ne dansent pas et qui sont gardés à des fins d’exploitation sexuelle. Je gardais mon garçon pour le sexe », a-t-il dit.
Les militants indiquent qu’ils ont été témoins à de multiples reprises de cas d’exploitation sexuelle, mais que les auteurs ne sont pas sensibilisés aux droits des enfants, ou qu’ils recourent à la contrainte et à la violence sexuelle.
Des DVD de jeunes garçons habillés en femme et dansant à l’occasion de mariages ou d’autres évènements sont vendus dans la rue ou sont visibles sur YouTube.
En 2009, les Nations Unies ont essayé de sensibiliser la population à la question, mais l’Afghanistan est un pays très conservateur, où l’homosexualité est taboue, les relations hétérosexuelles sont soumises à une stricte surveillance et la pratique du bacha bazi est profondément enracinée dans la culture. « Si on accordait la même attention au bacha bazi [qu’aux droits des femmes], je suis sûr que l’on verrait une différence, mais personne n’en parle », a dit un analyste qui a demandé à garder l’anonymat.
« Il est temps de s’attaquer ouvertement à cette pratique et d’y mettre fin. Les autorités religieuses afghanes m’ont contactée pour que je les aide à combattre ces activités. Il faudrait adopter des lois et lancer des campagnes, et les auteurs devraient être tenus responsables et punis », a dit Radhika Coomaraswamy, Secrétaire générale adjointe des Nations Unies et Représentante spéciale pour les enfants et les conflits armés, devant l’Assemblée générale.
Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) a évoqué la question à de multiples reprises, a indiqué Alistair Gretarsson, porte-parole de l’UNICEF, et notamment dans le récent Rapport du Secrétaire général au Conseil de sécurité.
M. Gretarsson et d’autres travailleurs humanitaires ont dit à IRIN que les victimes font en général preuve d’une extrême réticence à rapporter les cas de violences, craignant la stigmatisation, les crimes d’honneur et les représailles. Dans certains cas, les garçons – et non pas les auteurs – sont inculpés pour homosexualité ou d’autres crimes. « Le garçon ne dira jamais, 'Cette personne a eu des relations sexuelles avec moi' », a dit un travailleur humanitaire afghan de l’est de la province de Nangarhar.
« Il n’y a pas de programmes de sensibilisation ou d’éducation sur la question dans les districts de Nangarhar, ce qui est l’une des principales raisons pour lesquelles les personnes s’adonnent à cette pratique ». Si l’on veut que les choses changent, disent les militants, ceux qui ont un statut au sein des communautés locales – les théologiens, les anciens des tribus et les autorités gouvernementales – devront prendre position contre les violences faites aux garçons.
La pratique est répandue dans les zones rurales, chez les puissants responsables et les chefs des milices – ceux qui ont suffisamment d’argent et d’influence pour passer outre le système juridique et y échapper. Mais elle existe également dans les villes, chez une élite riche et puissante.
« Nous ne prenions pas les garçons de force, ils venaient d’eux-mêmes », a dit un homme de la province de Kunduz. « En général, [ils] choisissent l’... [homme] le plus puissant, mais si vous abusez d’eux ou que vous ne les payez pas suffisamment, ils vous quitteront pour quelqu’un d’autre ».
Un bacha de 17 ans, originaire d’un village pauvre du district de Sangin, au sud de la province de Helmand, a dit à IRIN, « Mes parents savent ce que je fais, mais ils ne disent pas grand-chose, parce que les hommes qui ont des garçons ont tellement de pouvoir – ils ne craignent personne ». Il a dit que le fait de garder des garçons est tellement courant dans le Sud, qu’il n’y a « pas de problèmes » associés à la pratique.
Le garçon a dit qu’il aimait ce qu’il faisait, mais la raison la plus évidente semblait être l’argent – ce qui soulève la question du « consentement » dans le cas d’un adolescent issu d’une famille pauvre.
« J’étais au chômage et ils m’ont offert des choses que je n’avais pas », a-t-il dit. « Les hommes qui ont des bachas doivent pouvoir fournir tout ce qui est nécessaire pour avoir une belle vie – par exemple, de l’argent, une voiture, de beaux vêtements et d’autres choses comme ça. Aujourd’hui, j’ai tout ce dont j’ai besoin maintenant, tandis que ma maison dans le village n’avait rien ».
Certains garçons ont des relations sexuelles avec un seul homme, d’autres garçons ont des relations sexuelles avec plusieurs partenaires, a dit l’ancien commandant du nord de la province de Kunduz. « Cela dépend du garçon. Il peut avoir des relations avec un groupe d’une dizaine ou d’une quinzaine d’hommes ... mais le garçon ne dit pas oui à tout le monde ».
Les analystes soulignent que bon nombre de bachas ont été enlevés, échangés comme des marchandises ; s’ils tentent de s’échapper, ils savent que leurs parents risquent la mort.
Le glamour lié au bacha et l’accent mis sur la « danse » camouflent les abus sexuels et la pédophilie. En général, les habitants du village connaissent le bacha. Ils sont « célèbres », a dit un travailleur humanitaire de la province de Nangarhar.

Pédophilie en Afghanistan: l'intervention militaire américaine en cause ?

L’argent, les vêtements et la proximité du pouvoir leur permettent d’avoir un statut parmi leurs pairs, mais les viols et les violences qu’ils subissent les stigmatiser aussi dans la communauté. Le fait d’être identifié et connu encourage leur exploitation, notamment par les membres des forces de sécurité afghanes stationnés dans les zones rurales.
« Les soldats afghans ... s’installent dans un district pour une durée de six ou sept mois ; ils ne sont pas chez eux ; ils sont jeunes, certains viennent de se marier et ils ne peuvent pas se passer de sexe pendant sept mois, alors ils [utilisent l’argent, les vêtements, les cadeaux] pour attirer les garçons et les filles de la région », a dit un travailleur humanitaire.
Dans les zones rurales de l’Afghanistan, il est interdit aux hommes et aux femmes d’être vus ensemble en public. Les hommes et les femmes qui ont des relations sexuelles hors mariage courent le risque d’être exécutés. « Des hommes [et des garçons] ensemble, ça se remarque moins », a dit Thomas Ruttig du Réseau des analystes d’Afghanistan (Afghanistan Analysts Network, AAN). « Dans la majorité des cas, il semble que les garçons sont obligés de devenir des « garçons qui dansent », et ils n’ont probablement pas conscience de ce que cela implique ».
Comme l’ancien commandant de Kunduz, la majorité des hommes qui possèdent des garçons sont mariés. Ils peuvent passer la journée avec le garçon et rentrer chez eux le soir. Il n’est pas rare que ces hommes donnent leurs filles en mariage à ces anciens 'garçons' et qu’ils poursuivent leur relation de manière discrète, selon M. Subhrang de l’AIHRC.
L’ancien commandant indique qu’il sait qu’il a commis une erreur, mais lorsqu’il croise le bacha dont il était autrefois propriétaire, le garçon n’évoque jamais leur relation. « Il n’en a pas le courage, car il a trop honte ».
Le danger a été longtemps sous-estimé. Les forces d’occupation américaines en Afghanistan ont préféré ignorer jusqu’à récemment l’esclavage sexuel auquel leurs alliés dans la police et l’armée afghanes contraignent d’innombrables garçons pré-pubères. Mais elles commencent à le regretter. Ces jeunes victimes accumulent tant de rancœur à l’encontre de leurs bourreaux qu’elles sont faciles à retourner et, vu l’intimité qu’elles partagent avec leurs abuseurs, n’ont guère de difficulté à les tuer. Les passages à l’acte se seraient multipliés ces derniers temps… au grand bénéfice des talibans.
Les patrouilles occidentales chargées de quadriller les régions pachtounes de l’Afghanistan dans les années 2000 ont été de surprise en surprise. Nombre de leurs soldats lâchés à la poursuite de rebelles se sont retrouvés aux prises avec des paysans étrangement maquillés et particulièrement affectueux, qui leur proposaient de partager un «moment d’intimité» avec eux. Et de retour en garnison, beaucoup ont repéré chez leurs collègues locaux une familiarité choquante avec des préadolescents. Une habitude particulièrement sordide, connue sous le nom de «bacha bazi» («jouer avec les garçons»), qui consiste à entretenir des garçons de 10 à 18 ans contre exhibitions de danse et faveurs sexuelles.
L’armée américaine a été si interloquée par ces pratiques qu’elle a demandé à ses ethnologues d’étudier la sexualité pachtoune. L’une de ses «Equipes de Terrain Humain» raconte dans un rapport daté de 2009 comment elle a pris peu à peu conscience de l’ampleur du phénomène dans un pays où règnent une ségrégation sexuelle extrêmement sévère et une misère si profonde qu’elle rend le coût du mariage prohibitif. Le document cite un dicton local sans ambiguïté: «Les femmes sont pour les enfants, les garçons sont pour le plaisir».
Les talibans ont sévèrement condamné le «bacha bazi», comme toutes les formes de sodomie. Et lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir en 1996, ils ont tenté de l’éradiquer de l’Afghanistan en poursuivant sans répit les pédophiles et en les condamnant à une peine aussi sévère que curieuse, pêchée quelque part dans la tradition musulmane: l’ensevelissement par écroulement de mur. Un châtiment généralement mortel mais pas toujours comme en témoigne le supplice de trois hommes à Kandahar en février 1998: la cloison de briques poussée sur eux par un blindé en a tué deux et blessé un.
L’invasion américaine de fin 2001 a immédiatement relancé la pratique. «Maintenant que le régime taliban est tombé dans l’ancien fief sudiste du mollah Omar, ce ne sont pas seulement les téléviseurs, les cerfs-volants et les rasoirs qui ont réémergé, indique le 12 janvier 2002 déjà une dépêche de l’agence Reuters. Des hommes accompagnés de leurs jeunes amants ont aussi refait leur apparition.» Quinze ans plus tard, on ne compte plus les officiers et les seigneurs de guerre pratiquant le «bacha bazi». Dans la province pachtoune d’Uruzgan, «la quasi-totalité des 370 barrages et postes de police […] comptent au moins un jeune esclave sexuel, parfois jusqu’à quatre», révèle une enquête minutieuse de l’Agence France Presse parue le 16 juin dernier.
Cette explosion de pédophilie a épouvanté nombre de militaires américains. Un appointé du nom de Gregory Buckley a raconté, dégoûté, à son père en 2012 qu’il entendait de sa couche des officiers de la police afghane abuser de garçons. Quelques mois plus tôt, en septembre 2011, un capitaine des forces spéciales, Dan Quinn, a été révolté par le témoignage d’une femme venue se plaindre des mauvais traitements infligés à son fils par un commandant de police – un témoignage d’autant plus poignant que le garçon présentait encore aux poignets les traces des liens avec lesquels il avait été attaché au lit de son «maître».
Pour les témoins américains, le plus insupportable résidait ailleurs cependant. Le pire était que les violeurs jouissaient d’une parfaite impunité. «La nuit, nous entendons les cris des garçons, a confié Gregory Buckley à son père. Mais nous ne sommes pas autorisés à faire quoi que ce soit.» Et lorsque le capitaine Dan Quinn s’est permis de faire la leçon au commandant coupable, il n’a provoqué chez lui qu’un grand éclat de rire. Outré, il a plaqué au sol son interlocuteur pour lui signifier qu’il ne plaisantait pas. Mais son geste s’est avéré fatal. Le pédophile a aussitôt porté plainte, ce qui a valu au capitaine, ainsi qu’au sergent Charles Martland qui l’accompagnait, une évacuation immédiate de leur base, puis un renvoi aux Etats-Unis.
«Si nous étions là-bas, c’est que nous avions entendu de terribles choses sur le traitement que les talibans infligeaient aux gens, a expliqué Dan Quinn au New York Times l’an dernier. Mais nous avons mis au pouvoir des gens qui commettent des actes plus atroces encore – ce sont des notables de village qui me l’ont dit.»
Les médias américains ont décrit ces abus à plusieurs reprises au fil des ans. Mais le Pentagone a longtemps fait la sourde oreille, en assurant que ces «allégations» de pédophilie étaient du seul ressort des autorités afghanes. Et qu’il s’agissait de toute façon là d’un problème culturel auquel des étrangers ne devaient pas se mêler. Les Etats-Unis avaient suffisamment de peine à contrer la rébellion talibane pour chercher noise à leurs alliés locaux! Une enquête de la chaîne télévisée FoxNews, puis l’article du New York Times sur les affaires Buckley et Quinn-Martland ont néanmoins fini par ébranler le statu quo. Quelques semaines plus tard, le bureau de l’inspecteur général du Département de la défense a annoncé l’ouverture d’une enquête sur… le traitement réservé aux dénonciations des GI’s.
La politique d’indifférence longtemps pratiquée par le Pentagone a montré ses limites. Elle ne bouleverse pas seulement un certain nombre de militaires américains, elle révolte aussi une bonne partie de la population afghane, dont dépend le sort de l’intervention américaine. Surtout, les témoignages s’accumulent sur le profit que les talibans ont commencé à tirer du «bacha bazi».
Selon l’Agence France Presse, «les rebelles talibans exploitent ce talon d’Achille pour multiplier les attaques contre les forces de sécurité». Entre janvier et avril 2016, pas moins de six attaques auraient été menées par de jeunes esclaves sexuels dans la seule province de l’Uruzgan. L’un d’entre eux, prénommé Zabihullah, aurait ainsi froidement abattu les policiers avec lesquels il partageait sa vie, avant d’introduire dans la place les insurgés.

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