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Publié par Bob Woodward

Obama, un président blanc ?

 

« Guerre civile aux États-Unis. » Le titre du New York Post au lendemain de la tuerie de Dallas était évidemment excessif. Mais lorsqu'un tireur appartenant à une organisation extrémiste noire tue froidement cinq policiers blancs et en blesse plusieurs autres, lors d'une manifestation destinée à protester contre le fait que deux jeunes Noirs avaient été abattus, pour des motifs bénins, par des policiers, la même semaine, à Saint Paul, Minnesota, et à Bâton-Rouge, en Louisiane ; et lorsqu'à la suite de ces drames, les marches de protestation des Noirs se multiplient partout dans le pays, que les marchands d'armes sont dévalisés par des Blancs qui disent vouloir se protéger, et que ni les mots d'apaisement des pasteurs, ni les appels au calme des responsables politiques, ni les condamnations des excès policiers par le président lui-même ne parviennent à calmer le mouvement, on peut en effet parler d'un climat qui pourrait vite déraper en un affrontement entre communautés.
Un président « normal »
Et dire que lors de son discours d'inauguration en janvier 2008, le premier président noir des États-Unis avait promis une nation apaisée entre ses différentes composantes (« Yes we can ») et adjuré ses frères de race de « mettre leurs frustrations sur le même plan que celles de tous les Américains à la recherche d'une vie meilleure ». Seulement pour rendre réalisable une incitation aussi utopique, encore fallait-il que le président ne se contente pas de mots.
Or, parce qu'il voulait calmer les inquiétudes de la communauté blanche à l'idée que c'était un homme de couleur qui venait de s'installer à la Maison-Blanche, Barack Obama a tout fait pour ressembler à un président « normal ». Premier signe : il y avait moins de ministres noirs dans son premier cabinet que dans celui de George W. Bush. Et surtout, aussi étrange que cela puisse être, le problème de l'égalité des chances entre les Noirs et les autres n'a jamais été au centre des préoccupations de ce gouvernement.
Aujourd'hui, 46 % des enfants noirs de moins de six ans sont élevés dans des familles pauvres, contre 14,5 % des Blancs. Ces pourcentages n'ont pas changé depuis 2008. Tout comme la concentration de la pauvreté, autrement dit le système des ghettos (celui-là même contre lequel dans certains pays comme la France on essaie de lutter – avec des fortunes diverses – en recréant de la mixité.) Aux États-Unis, ce système est tellement ancré dans la société que même les Noirs qui réussissent, selon le sociologue Robert Sampson, parce qu'ils restent proches de leur communauté, voient leurs familles plus exposées à des conditions de vie déplorables dans les ghettos – mauvaise éducation, service de santé défaillant, transports insuffisants – que des familles blanches ayant un revenu nettement inférieur.
Obama a échoué à apaiser les tensions
Le taux de criminalité va de pair avec cette situation de pauvreté et de frustration. Un jeune Noir sans diplôme a 37 % de risque d'aller en prison et seulement 26 % d'avoir un emploi rémunéré. La moitié des Noirs âgés de moins de 23 ans sont passés par la case prison. Lorsqu'ils ont, si l'on peut l'écrire, la chance d'y parvenir et ne tombent pas sous les coups d'une police qui est devenue la plus brutale de tous les pays démocratiques. D'où cette folie de vengeance comme à Dallas.
Et si Obama a échoué à apaiser les tensions entre communautés, il n'est pas sûr que l'élection présidentielle de novembre puisse y changer quoi que ce soit. Les sondages démontrent que l'électorat n'a jamais été aussi clivé en fonction des races. Quatre-vingt-onze pour cent des Afro-Américains déclarent qu'ils choisiront Hillary Clinton, contre seulement 42 % des Blancs. Alors que 52 % de ceux-ci voteront pour Donald Trump. Autrement dit, celui qui sera élu sera majoritairement désigné par les Blancs, dans le cas de Trump, ou par les Noirs dans celui d'Hillary. Pour cette dernière, c'est un peu dans l'ordre des choses. Bill Clinton n'avait-il pas eu, au contraire d'Obama, une politique tellement volontariste en faveur des Afro-Américains que ceux-ci ont coutume de dire qu'il a été le premier président noir des États-Unis. Barack Obama a été "élevé comme un Blanc", et ne peut donc pas s'identifier avec "l'expérience des Noirs américains", a déclaré Ben Carson, l'un des candidats à l'investiture républicaine en vue de la présidentielle américaine. 
Dans un entretien avec le journaliste de Politico Glenn Thrush, ce dernier a affirmé que "une grande partie de ses années de formation avaient été passées en Indonésie. Donc, lorsqu'il affirme qu'il s'identifie à l'expérience des Noirs américains, je pense que c'est un peu tiré par les cheveux". Barack Obama a vécu en Indonésie de 6 à 10 ans, après avoir suivi le nouveau mari de sa mère. Il a ainsi fréquenté pendant deux ans l'école primaire catholique St-François d'Assise, puis une école publique où il a été le seul étranger. 
"J'étais fier que nous ayons brisé la barrière de la couleur quand Obama a été élu"
Le commentaire de Ben Carson répondait à une question sur la signification qu'avait à ses yeux la présence d'un président noir à la Maison Blanche. Le candidat républicain a grandi a Detroit dans les années 60, une expérience dont il estime qu'elle a eu une influence sur lui. "Comme la plupart des Américains, j'étais fier que nous ayons brisé la barrière de la couleur quand il a été élu, mais il faut tout de même reconnaître que son expérience et mon expérience sont comme le jour et la nuit, a ajouté Ben Carson. Il n'a pas grandi comme j'ai grandi". 
Alors qu'il n'avait jamais évoqué directement la question raciale dans sa campagne, le candidat républicain a également affirmé être traité de manière raciste par les démocrates. "Ils estiment que si vous êtes Noir, vous devez penser d'une certaine manière. Et si vous ne pensez pas de cette manière, vous êtes Oncle Tom, vous méritez tous ces horribles épithètes qu'il peuvent formuler (...) Alors que si j'étais Blanc, je serais juste un Républicain". Barack Obama a prêté serment, lundi 21 janvier, en posant la main gauche non pas sur une, mais sur deux bibles : l’une ayant appartenu à Abraham Lincoln, l’autre à Martin Luther King. Le geste est symbolique puisque ce lundi 21 janvier était également, hasard du calendrier, le Martin Luther King Day, un jour férié aux États-Unis en mémoire de la figure du combat pour les droits civiques. Il marque aussi le prolongement entre le héros de la cause afro-américaine et le premier président noir de l’histoire du pays.

Obama, un président blanc ?

C’est une chose de convoquer Martin Luther King. C’en est une autre de poursuivre son action, à savoir la lutte contre les inégalités et le racisme. Ce que s’est bien gardé de faire Barack Obama jusqu’à présent, de l’avis de spécialistes des études afro-américaines, et tout simplement d’Afro-Américains certes ravis de l’avancée que représente l’élection d’Obama, mais insatisfaits face à la situation économique et sociale de la communauté noire aux États-Unis. Elle est tout bonnement catastrophique.
Selon le dernier recensement, les Blancs américains détiennent 22 fois plus de richesses que les Afro-Américains. Cet écart a quasiment doublé depuis la crise de 2008. En septembre 2012, le taux de chômage s’élevait à 13,4 % chez les Afro-Américains et à 9,4 % chez les Latinos, tandis que la moyenne nationale tombait à 7,8 %. On trouvait encore des pics à plus de 20 % dans les communautés afro-américaines de certaines métropoles comme Las Vegas.
En 2014, 36 % des Afro-Américains travaillaient pour des salaires si bas qu’ils permettent à peine de se situer au-dessus du seuil de pauvreté, fixé à 23 050 dollars (18 111 euros) par an pour une famille de quatre. Cette année-là, le recensement indiquait encore que le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté atteignait 46,2 millions, du jamais vu depuis 52 ans. Et 45,8 % des enfants afro-américains de moins de 6 ans vivaient sous ce seuil, un taux trois fois supérieur à celui des enfants blancs.
À ceux qui considèrent l’élection puis la réélection de Barack Obama comme le signe d’une Amérique post-raciale où les inégalités entre Blancs et Noirs ont disparu, « rien ne pourrait être plus éloigné de la réalité », rétorque donc Jamal Watkins, directeur général du Center for Social Inclusion, un centre de recherche sur les programmes de lutte contre les inégalités.
On pourrait au contraire parler d’une population oubliée, dont le sort n’est jamais évoqué, comme en a témoigné la dernière campagne électorale de Barack Obama. Ce qui est tout de même un comble quand on connaît les efforts du parti démocrate pour « faire sortir le vote » afro-américain et latino, c’est-à-dire encourager les minorités à se déplacer aux urnes. Ça a très bien fonctionné : Barack Obama a été élu en novembre 2012 par 93 % des électeurs afro-américains et 69 % des électeurs latinos.
«  La solidarité raciale fonctionne à merveille, et c’est logique étant donné les remarques haineuses ou racistes que l’on peut entendre du côté républicain depuis 2008  », commente Kevin Alexander Gray, écrivain et militant pour les droits civiques. Ce qui dérange Kevin Gray, c’est l’absence de débat public sur l’état de la communauté afro-américaine. Certes, explique-t-il sur un ton désabusé, «  comme toute personne de gauche, réaliste, je ne m’attends pas à grand-chose d’autre de la part d’un président, blanc ou noir, dont la fonction première est de “gérer l’empire”  ».
Mais la situation actuelle le dépasse. « Barack Obama reçoit le soutien d’une communauté tout entière sans aucune demande politique. Il peut faire ce qu’il veut ! » s’emporte-t-il. En l’occurrence, l’écrivain estime qu’il ne fait rien. À l’égard de la communauté afro-américaine : « AWOL comme on dit dans le langage militaire. Obama est “absent sans permission”. »
Le parti démocrate a abandonné la guerre contre la pauvreté
Kevin Gray n’est pas le seul à avoir des griefs contre le président. L’un des plus critiques reste l’écrivain et philosophe engagé Cornel West, s’énervant dans les colonnes du New York Times (lire ici), ce lundi 21 janvier, outré que Barack Obama emprunte la bible ayant appartenu à Martin Luther King sans embrasser « sa lutte pour la libération des Noirs ». En novembre 2011, Cornel West se faisait déjà remarquer en décrivant le président comme « la mascotte noire des oligarques de Wall Street et des ploutocrates des grandes entreprises ». En novembre 2012, interrogé dans l’émission Democracy Now, il estimait cette fois que le président était un « Rockefeller républicain avec un visage noir », et ne cachait pas sa colère après ces mois de campagne électorale, la plus chère de l’histoire, où à aucun moment le débat n’a porté sur la pauvreté qui touche tant d’Américains, qu’ils soient blancs ou noirs.
La conjugaison de plusieurs éléments permet d’expliquer cette situation. Le problème vient d’abord de la figure présidentielle. Certes, le président est noir, mais sa couleur de peau devient finalement un handicap. Barack Obama ne peut s’adresser directement à cette communauté ou simplement parler de cette communauté, au risque de se retrouver accusé d’être leur leader et non le président de tous les Américains.
« Barack Obama doit rester extrêmement prudent sur le sujet. Politiquement, il sait que l’image de l’homme noir en colère, militant pour défendre les droits de sa communauté, est risquée », analyse Steven Hahn, historien du XIXe siècle et spécialiste de l’histoire afro-américaine. Selon lui, si les deux victoires d’Obama sont des moments extraordinaires dont il ne faut pas minimiser la portée, « ça n’empêche : ces élections nous montrent bien que la gêne pour parler des relations interraciales et de racisme aux États-Unis reste intacte ».
Le silence sur le sujet l’emporte. Même quand l’administration Obama pourrait se targuer d’avoir lancé des programmes fédéraux qui visent à réduire les inégalités et la pauvreté. Citons par exemple le lancement de « Choice Neighborhoods », pour revitaliser des quartiers déshérités en les dotant de plus de transports et en finançant de nouveaux logements. Ou encore le programme « Promise Neighborhoods » qui touche 37 communautés dans 18 États et s’inspire du travail de la Harlem Children Zone, une organisation fondée à New York par Geoffrey Canada : il s’agit d’organiser une prise en charge éducative des enfants dès le plus jeune âge pour mieux combattre la pauvreté.
Jamal Watkins, du Center for Social Inclusion, estime que l’administration Obama n’évoque que très rarement ces programmes car ils ont été « racialisés », apparaissant donc comme une forme de favoritisme à l’égard des Noirs. Mais le chercheur ajoute qu’il ne faut pas se tromper de débat. Le vrai problème selon lui, c’est que ces programmes sont des micro-mesures et que « le bilan du premier mandat de Barack Obama pour lutter contre la pauvreté est très mitigé ». Et pour comprendre cela, il faut élargir le spectre : s’intéresser non seulement au président mais au parti démocrate et à l’état du débat politique aux États-Unis.
Comme le résume Kevin Gray : « Nous sommes toujours dans un mode de gouvernement hérité de l’ère Reagan. Le parti démocrate a beau être revenu au pouvoir, il ne s’agit plus du parti de Franklin D. Roosevelt à l’ère du New Deal, ni de celui de Lyndon Johnson et des programmes sociaux lancés en 1965 en même temps que sa “guerre contre la pauvreté”… Ce parti n’a plus comme projet de lutter contre la pauvreté. »
Steven Hahn exprimait cette même idée, dans un texte paru en novembre, dans les pages Opinion du New York Times, intitulé « Le racisme politique à l’ère de Barack Obama ». En voici un extrait :
« Au cours des trente dernières années, les démocrates ont abandonné tellement de terrain à l’idéologie républicaine anti-étatique qu’ils n’ont plus beaucoup d’outils pour se battre efficacement aujourd’hui. Le résultat est que M. Obama, comme de nombreux autres démocrates, a évité de prendre des mesures qui auraient pu réellement cimenter sa coalition – projets de travaux publics, politiques urbaines et industrielles, aides aux propriétaires immobiliers fragilisés par la crise, réforme complète de l’immigration, meilleure régulation de la finance, meilleure protection des syndicats… Et malgré cela, certains trouvent le moyen de le considérer comme un socialiste et l’ami des minorités. »
Lors de notre entretien, Steven Hahn poursuit : « Nous sommes dans un contexte politique compliqué où le gouvernement a une mauvaise image, où il est difficile de défendre l’intervention de l’État, où l’aide publique est considérée par l’électorat républicain comme uniquement destinée aux minorités, qui seraient donc favorisées… » Ainsi s’explique, selon lui, le climat dans lequel s’est déroulée la dernière campagne électorale. « Les candidats en sont venus à parler uniquement de cette entité fourre-tout qui ne veut rien dire : la classe moyenne », analyse-t-il.
« Il est pourtant impératif de sortir de ce tabou de la pauvreté, ne serait-ce que pour des raisons démographiques », rebondit Jamal Watkins, avant de rappeler quelques chiffres : la population américaine était à 80 % blanche en 1980, à 64 % en 2010. Elle sera majoritairement de couleur entre 2040 et 2050. « Si les États-Unis veulent rester en pointe, il va donc falloir que le pays commence à sérieusement se préoccuper de la situation économique et sociale de ses minorités ! C’est notre avenir qui est en jeu. »
Comment faire ? Les idées et les propositions ne manquent pas. Des activistes comme Kevin Gray insistent sur l’importance de raviver le militantisme politique au sein des communautés afro-américaines, selon lui, endormies. L’objectif est de formuler des demandes politiques en matière d’éducation publique, de logement, ou encore en faveur d’une meilleure réinsertion des jeunes Afro-Américains sortis de prison ; et de secouer Washington. Mais il est conscient de l’ampleur de la tâche, lui-même sous le feu de la critique dès qu’il s’en prend à Barack Obama. « Il y a plein de gens à qui cela suffit d’avoir une jolie famille noire à la Maison Blanche », note-t-il. 
Jamal Watkins insiste quant à lui sur des chantiers politiques qui doivent absolument se poursuivre pour que la situation des plus fragiles ne s’aggrave pas. « La réforme de la santé de Barack Obama doit être mise en œuvre sans trop de changements. Si elle reste intacte, le programme public d’assurance santé des plus démunis, Medicaid, sera progressivement élargi à 32 millions de personnes supplémentaires, en grande majorité des minorités », explique-t-il.
Il ajoute que pour y parvenir, « et c’est impératif », il va falloir que démocrates et républicains se mettent d’accord sur un budget fédéral qui n’aboutisse pas à des coupes drastiques dans les programmes sociaux. « Si le budget est amputé, comme le souhaitent les élus républicains, des milliers de femmes et d’enfants de familles à bas revenus risquent de perdre le bénéfice d’aides fédérales alimentaires. Sont menacées les aides au logement, les aides à l’éducation, notamment pour les 60 000 enfants noirs et hispaniques de 0 à 5 ans concernés par le programme Heard start (équivalent d’une maternelle, gratuite, dans les quartiers défavorisés - ndlr) », égrène-t-il.
Et ensuite ? Il ne cache pas qu’il donnerait beaucoup pour qu’une nouvelle guerre contre la pauvreté soit déclarée aux États-Unis. Une guerre qui ne peut se mener qu’avec des investissements publics et un certain sens de la redistribution.
Et l’historien Steven Hahn de conclure : « Sauf que je suis un peu désespéré quand je vois la domination de l’argent en politique aujourd’hui. Comment est-il possible de réfléchir à une société plus équitable quand l’argent a pris une telle place ? » En continuant d’écrire et de militer, sûrement.

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