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Publié par Bob Woodward

Les experts en terrorisme sont-ils des imposteurs ?

Les émissions de débat et de décryptage sont l'occasion pour les diffuseurs d'inviter des experts - généralement des hommes - spécialisés en à peu près tout. À l'heure où l'Europe est frappée par des vagues d'attentats sans précédent, ces mêmes émissions voient défiler des hordes d'experts et contre-experts en renseignement, géopolitique et lutte anti-terroriste, jusqu'alors inconnus de l'humanité. Cette situation, David Thomson l'a fustigée avec véhémence sur le plateau de Cà Vous, sur France 5. Le journaliste, qui officie sur RFI, accuse ces prétendus experts d'être des imposteurs et pire, d'être dangereux dans le débat public. «C'est un problème, vraiment un problème. Les plateaux de télé et radio sont trustés par des gens qui n'ont mené aucun travail empirique, n'ont jamais mené un entretien et s'expriment sur la foi d'idées qu'ils ont sur ce sujet», martèle le journaliste, qui a publié une enquête, Les Français jihadistes, en 2014. «Ces gens peuvent dire tout et n'importe quoi d'un jour à l'autre.» Dans ce cas, comment discerner un vrai connaisseur d'un faussaire? Toujours selon David Thomson, qui a vécu en Tunisie et en Libye, la crédibilité envers un expert auto-proclamé passe - entre autres - par une réelle fonction liée à la lutte anti-terroriste, une action concrète sur le terrain ou encore la rédaction d'ouvrages - de préférence validés par ses pairs.
Pour autant, ces pré-requis ne seraient pas monnaie courante chez les invités permanents des plateaux télé. «Il y en a très peu [qui ont ces compétences] et c'est un vrai problème car on arrive dans une situation où ceux qui trustent les médias influencent les politiques et pèsent dans le débat public», se désole David Thomson. «Et ils orientent ce débat dans un sens qui n'est pas bon.»
En 2014, le quotidien Libération jetait un pavé dans la mare en démontant les arguments alarmistes de Samuel Laurent, un «consultant international» particulièrement médiatique à l'époque, qui se revendiquait être un expert en réseaux djihadistes. L'homme, qui se vantait d'avoir écrit nombreux ouvrages grâce à un réseau de première main «hors de portée des médias», a depuis disparu des radars. La question se pose donc: qu'est ce qu'un expert et sur quels critères base-t-on la légitimité d'un individu à décrypter des phénomènes complexes et sensibles?Vous ne disposez que d'une connaissance partielle voire quasi-nulle de l'antiterrorisme, des réseaux djihadistes en général et de l'organisation État islamique en particulier, mais vous souhaitez néanmoins obtenir votre rond de serviette sur les plateaux télé? Rien n'est perdu, bien au contraire. La semaine dernière, il a suffi d'allumer la télé ou la radio pour constater que l'accueil fait aux «experts» en djihadisme, questions de défense et autres anciens du renseignement est inversement proportionnel à leurs compétences. Pour dire les choses plus simplement encore: les plateaux télé et les journaux grouillent de faux experts.
De ces experts en tout et rien, mais surtout en rien, on connaissait les cas les plus extrêmes et heureusement déjà identifiés. En décembre 2014, Libération avait habilement démontré que Samuel Laurent, «consultant international» autoproclamé, avait truffé ses livres et ses innombrables interventions médiatiques d'approximations et de contre-vérités, notamment en ce qui concerne l'EI. Si le travail minutieux du journaliste de Libé était salutaire, un simple coup d'œil au compte Twitter de Samuel Laurent aurait permis aux programmateurs des émissions l'ayant reçu de constater que la légitimité de cet homme était, pour le moins, fort contestable. Ainsi, l'auteur de Al-Qaïda en France et de L’État islamique, publiés au Seuil, avait par exemple évoqué le djihad comme l'un des «quatre piliers de l'islam». Lesquels piliers sont au nombre de cinq, et ne comprennent pas le djihad
Dans un autre genre, encore plus décomplexé, Jean-Paul Ney se définit lui comme «une grande gueule qui s'assume». Pour ce qui est de son métier, il est parfois «grand reporter», parfois «spécialiste des questions stratégiques et politiques», parfois «prof de journalisme». Il serait, d'après sa page Wikipédia, cofondateur d'une société spécialisée dans «l'intelligence et la veille stratégique sur les sujets du renseignement, de l'infoguerre, du terrorisme, de l'économie, de la géostratégie et de la géopolitique».

La référence sur Wikipédia renvoie au site de présentation de sa société Intelink lui-même. Ceux qui suivent son compte Twitter (privé) auront eux pu constater ses réguliers et violents débordements verbaux, mais c'est sûrement ce CV diablement hétéroclite et la personnalité télégénique de son propriétaire qui l'ont amené à avoir été, un temps, un invité récurrent de BFMTV et iTélé. Il ne sévit aujourd'hui plus que sur internet (mais avec beaucoup d'entrain!), et sur la chaîne i24News. Notons tout de même que si son illégitimité et ses bouffées délirantes ont été relevées par la presse, la chaîne de télévision MCE TV l'a interrogé après les attentats du 13 novembre sur «les jeunes qui partent au djihad» (sic) et l'École supérieure de journalisme (ESJ) de Paris l'a invité à donner une conférence le 29 octobre. Invitation maintenue malgré les nombreuses protestations sur Twitter.
Samuel Laurent et Jean-Paul Ney sont néanmoins quasi-tricards et sont surtout si caricaturaux qu'ils prêtent presque à rire (voir le hashtag #teamJipoune sur Twitter). Mais ils sont les émanations les plus visibles d'un système plus insidieux, incarné par d'autres personnages moins burlesques mais aux idées tout aussi douteuses.
Ainsi, depuis les attentats qui ont ensanglanté Paris et Saint-Denis le 13 novembre, les éditions spéciales à la radio, à la télévision et dans la presse se sont multipliées. C'est bien normal. Nous avons besoin et envie de comprendre. Le problème, c'est que certaines des personnalités sollicités par les médias sont elles-mêmes largement dépassées et peu au fait des spécificités de l'EI, de ses actions et de ses protagonistes. Cette fois, c’ets tombé sur Nice. Si les villes victimes d'attentats se succèdent, les visages de ceux qui en parlent, eux, ne varient pas : Claude Moniquet, Roland Jacquard, Mathieu Guidère et consorts, appelés à la rescousse pour commenter les événements en direct, toujours prêts à faire valoir leurs vues sur l'évolution de la ­situation en Syrie, les failles supposées des services de renseignement ou encore la déradicalisation des jeunes can­didats au djihad... En 2015, plus de six cents intervenants différents se sont relayés dans les journaux télévisés et tranches d'info du soir des principales chaînes pour aborder ces thématiques, selon un décompte réalisé pour Télérama par l'Institut national de l'audiovisuel (Ina).
Des contributions pléthoriques souvent proférées dans l'urgence, émaillées d'informations exclusives qui ne résistent pas toujours à l'examen des faits. Comme le scoop des terroristes drogués au Captagon (faux), la mort de la première femme kamikaze en France (encore raté) ou l'identification, dans une vidéo montrant une décapitation, du Français rallié à l'Etat islamique Mickaël Dos Santos (toujours pas)... Qui a dit qu'enquiller les approximations, les sorties de route, voire les authentiques mystifications, suffisait à réduire leurs auteurs au silence et à l'ombre ? « Le bilan est catastrophique. Même les djihadistes francophones se marrent en regardant BFM TV ! », commente un fin connaisseur des réseaux.
Encel et Moniquet en haut du podium
Comme son pendant olympique, le marathon des plateaux a ses champions. Au palmarès de l'édition 2015, deux experts se partagent la première place du podium (lire ici). Frédéric Encel, géopolitologue pro-isra­élien dont le champ d'expertise ne connaît (presque) pas de frontières, et Claude Moniquet, expert couteau suisse, que des Belges ont surnommé « fournisseur officiel de contre-avis sur tout et son contraire », qui fut à la fois journaliste et collaborateur de la DGSE en URSS et en Europe de l'Est, aujourd'hui reconverti dans le conseil et le lobbying à Bruxelles.
Une trajectoire au moins aussi étonnante que celle de Jean-Charles Brisard, médaillé de bronze de cette course de fond sous les projecteurs. Ses galons médiatiques, cet ex-assistant parlementaire les a gagnés avec ses travaux sur le financement d'al-Qaida, au début des années 2000. Peu importe qu'il ait dû, en 2006, s'excuser publiquement auprès d'une famille saoudienne injustement mise en cause dans l'une de ses enquêtes.

A croire que les médias ont pris l'habitude de fermer les yeux et les oreilles sur les ratés de ceux que la géné­ra­lisation de l'info en continu a transformés en piliers de l'antenne. « Dans l'urgence, la capacité des intervenants à meubler importe plus que leur expertise », justifie un confrère de RTL. « Quand il se passe quelque chose, on appelle, on appelle, on appelle. Et c'est le premier qui décroche qui a gagné », confirme une programmatrice de BFM TV.
A ce petit jeu-là, un type de participant se révèle pratiquement imbattable : « l'ex-membre » — de la gendarmerie, du Raid, de l'antiterrorisme —, résidant à Paris et toujours partant pour venir commenter à chaud un assaut des forces de l'ordre, à la lueur d'un vécu plus très frais, voire car­rément surfait. « Beaucoup trop d'importance est donnée aux quatre lettres contenues dans DGSE et DGSI. Etre un ­ancien des services n'empêche pas d'être nul », commente... un ancien des services. « On sait bien que, dans le milieu du renseignement, ceux qui travaillent vraiment ne s'expriment pas dans les ­médias », résume le politologue Olivier Roy.
Des entrepreneurs plutôt que des universitaires
Au lendemain des attentats parisiens de janvier 2015, c'est le retraité du GIGN Daniel Cerdan qui a remporté l'épreuve de vitesse, avec neuf passages en une semaine sur BFM TV. Après ceux du 13 novembre, Pierre Martinet a pris le relais, ex-­espion mégalo dont l'omniprésence médiatique sert les affaires de sa société de conseil en sécurité. Il n'est pas le seul. Derrière l'étiquette fourre-tout d'« expert en terrorisme » ou en « sûreté », Claude Moniquet, Christophe Naudin ou Jean-Charles Brisard tirent eux aussi profit de leur exposition pour faire tourner leur petit business de consultants. Avec un discours bien souvent orienté, tendance va-t-en-guerre, au détriment de grilles d'analyse plus complexes. « Le développement des chaînes info a maintenu à flot des gens qui ne vivent plus que de ça », s'agace Pascal Boniface, directeur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Ces entrepreneurs ont tout intérêt à être disponibles, quand les universitaires, souvent plus rétifs à l'exercice, préfèrent assurer leurs cours plutôt que de balbutier trois phrases à la télé­vision. Les politologues comme Gilles Kepel ou Pierre-Jean Luizard interviennent plutôt dans un second temps, tout en posant leurs conditions (temps de parole, débatteurs...).
D'où la tentation des médias de se tourner vers les mêmes « bons clients » plutôt que d'essuyer refus et déconvenues. Des spécialistes, parmi les plus légitimes sur le sujet, n'apparaissent quasiment jamais à l'écran : Romain Caillet, très renseigné sur les mouvements djihadistes, le politologue François Burgat, les historiens Jean-Pierre Filiu (Sciences Po, Ceri), Henry Laurens (Collège de France) ou Leyla Dakhli (CNRS)... De même, radio et télé font rarement appel aux femmes — une experte pour cinq experts en 2015, selon les chiffres de l'Ina, et aucune dans le top 10 — alors même que le CSA les somme d'ouvrir les yeux sur cette disproportion.

Au lieu d'élargir le cercle des interlocuteurs, les médias s'arrachent les mêmes noms, quitte à négocier des exclusivités pour ne pas risquer d'en voir certains filer à la concurrence. L'ancien commissaire de police Jacques Di Bona, rescapé du Bataclan, comme le journaliste Nicolas Hénin sont ainsi rétribués par BFM TV pour leurs interventions, de même que la spécialiste du Moyen-Orient Agnès Levallois et Claude Moniquet sont payés sur iTélé et Canal+. La pratique a néanmoins une vertu : éviter de tendre le micro au premier venu et limiter les dérapages.
Il y en a eu suffisamment pour que les rédactions commencent, après l'affaire Merah, à opérer un tri, écartant les voix les plus hasardeuses. Plusieurs experts autoproclamés ont été mis sur la touche, comme l'impulsif (et multicondamné) Jean-Paul Ney, ex-photographe devenu barbouze, aujourd'hui réduit à s'exprimer sur la chaîne israélienne i24news. Autre blacklisté : Samuel Laurent (homonyme du très sérieux journaliste du Monde), un « consultant » approximatif dont le cas fait désormais jurisprudence au 28 minutes d'Arte — « Depuis son passage, on est très vigilant sur les imposteurs », explique une journaliste de l'émission. Même sanction à Canal+ et iTélé où, écarté du plateau à la demande de Gilles Kepel, qui refusait de débattre avec lui, Samuel Laurent s'est mis à hurler dans les couloirs en criant qu'il se vengerait !

De son côté, BFM TV a établi une liste noire, sur laquelle figurent les deux susmentionnés, ainsi que Roland Jacquard, président de l'Observatoire international du terrorisme (dont il est le seul membre). Ses intuitions originales — lors de l'attentat d'Anders Breivik à Oslo, il croit flairer « la piste d'al-Qaida » — ne l'empêchent pas d'être par ailleurs un pilier de l'émission C dans l'air, d'être passé treize fois sur iTélé la semaine qui a suivi le 13 novembre, et de squatter à nouveau l'antenne après les attentats bruxellois.
Il appartient, ainsi que quelques ­autres, à une sorte de zone grise — tricards ici, invités là. Très présent sur M6 et Arte, Frédéric Encel n'apparaît par exemple jamais sur TF1 ou France 2. Le très controversé Mohamed Sifaoui — qui se vantait de savoir où avait été enterrée la petite Estelle Mouzin — a encore fait la tournée des plateaux le 22 mars (C dans l'air, BFM TV, Europe 1, RTL...). Persona non grata sur RTL et BFM TV, Xavier Raufer, criminologue connu pour ses sympathies avec l'extrême droite, a été parmi les premiers à s'exprimer, le même jour, sur TF1.

Les experts en terrorisme sont-ils des imposteurs ?

Les médias commencent à peine à prendre conscience du problème, poussés par les réseaux sociaux, devenus d'indispensables vigies pour débusquer les bidonneurs. En interne, certains journalistes font remonter aux programmateurs et rédacteurs en chef le nom des spécialistes les plus crédibles ou alertent sur les faussaires. A France 2, c'est Elise Lucet qui est intervenue pour que Christophe Naudin (expert douteux aujourd'hui poursuivi dans l'affaire Air Cocaïne) ne soit plus invité.
La profession tente de reprendre la main sur ces questions de terrorisme ou de djihadisme, en créant des postes dédiés, tenus par des reporters davantage sollicités pour alimenter le « breaking news ». Ainsi les journalistes Céline Martelet à RMC et BFM TV, Sophie Parmentier à France Info, Georges Brenier et Pierre Baretti à TF1 sont censés à la fois décrypter l'actualité et re­pérer les spécialistes les plus pertinents. Longtemps, les rédactions ont abusé de commentateurs extérieurs pour « laisser aux journalistes le temps de faire leur boulot ». Leur boulot consiste désormais à prendre aussi le temps de savoir avec qui ils partagent l'antenne.

1.Les ex-agents
Il y a d'abord les «ex». Ex-agent de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), ex-patron du renseignement, ex-magistrat. Ce qui signifie donc que l'on sollicite l'expertise de personnes à la retraite, et qui sont par définition coupées des phénomènes les plus récents. Soit possiblement complètement larguées. C'est comme ça qu'un ancien chef de police peut déclarer doctement sur iTélé, à propos des kamikazes du 13 novembre, qu'«il y a certainement des porteurs de valises, comme au temps du FLN», soit une nouvelle version de la théorie de la cinquième colonne.
Ces «ex» ont certes eu, un temps, des connaissances sur les milieux djhadistes mais à une époque où le djihadisme était principalement incarné par al-Qaïda, qui, on le sait, n'a que peu de points communs avec l'EI, tant en termes de projet que de logiciel et d'idéologie. Et encore, certains d'entre eux n'ont même pas le bon CV. À l'image d'un ex-agent de la DGSE, omniprésent dans les médias cette semaine, qui n'aurait que quelques années au Service action et n'est en aucun cas un analyste comme il le revendique.
S'il ne s'agit pas ici de jeter des noms en pâture, le cas Pierre Martinet mérite néanmoins que l'on s'y attarde. Pierre Martinet a fait la tournée des plateaux télé avec le label «ex-agent de la DGSE». Pourtant, nous apprend Abou Djaffar, blogueur et ancien des services de renseignement, alors même qu'il était encore en service, Martinet n’avait déjà pas très bonne presse, n'a effectué que quelques missions en Europe et n'a, contrairement à ce qu'il dit, qu'une connaissance lointaine des services, qu'il a quittés en 2001, et aucune expertise réelle du terrorisme. Il est pourtant brandi aujourd'hui comme un ex-agent valeureux, fin connaisseur du terrain. Il est également l'éditeur de Jean-Paul Ney, le milieu des experts douteux étant un tout petit monde.
Pour autant, il ne s'agit pas non plus de céder à une forme de snobisme et de décréter que ceux qui ne sont pas passés par le «terrain» n'ont rien à dire. Beaucoup de chercheurs et d'universitaires ont démontré qu'il était tout à fait possible de faire preuve de rigueur intellectuelle sans avoir eu à mettre les mains dans le cambouis.
Le problème, pour bon nombre de ces experts, c'est la motivation. Une motivation qui réside essentiellement dans la satisfaction de voir grimper les ventes Amazon de leur dernier bouquin ou dans le fait que chaque intervention leur permettra de mieux vendre leurs services à des société privées, grâce au tampon «vu à la télé». Seul un expert semble sortir du lot: Chems Akrouf qui a pu, par son passage à la DRM (direction du renseignement militaire), bien connaître les opérations de terrain.


2. Les experts Google News
Distinguons aussi ceux qu'un (vrai) spécialiste des réseaux djihadistes rassemble sous l'étiquette «les experts Google News», soit «des mecs qui peuvent tenir une heure sur iTélé en ânonnant ce qu'ils ont lu sur internet avant de venir». Les plateaux télé ont fait défiler des géopolitogues ou «spécialistes du Moyen-Orient» qui n'ont pas mis les pieds en Irak ou en Syrie depuis des années et n'ont jamais été au contact de ces jeunes djihadistes dont ils prétendent pourtant connaître parfaitement la psyché. C'est à cause de cette approche très approximative des faits que l'on entend parfois des platitudes par ailleurs fausses telles que «les djihadistes sont tout simplement fous» ou encore «ils sont drogués jusqu'à l'os».
Car ces spécialistes alimentent gaiement les lubies de certains médias. Ainsi, l'accent a exagérément été mis sur «la drogue des djihadistes» (qui n'est pour l'instant pas étayée par la toxicologie des kamikazes). Cette tendance à surréagir aux événements est presque toujours corroborée par la présence de spécialistes sur les plateaux. Parce que pendant le raid de Saint-Denis, il était envisagé qu'une femme s'était faite exploser –ce qui a depuis été infirmé–, le «Grand Journal» a consacré une partie de son émission du 19 novembre à la question «Femmes kamikazes, nouvelle stratégie djihadiste?». A priori, la femme ne s'est pas faite exploser. A fortiori, la motivation du geste de la jeune femme n'avait pas pu être élucidée. Ça n'aura pourtant pas empêché l'émission d'en parler comme d'une réelle stratégie, pendant de longues minutes, avec l'intervention, sur le plateau, d'une journaliste spécialiste de... la Tchétchénie, Manon Loizeau.

3. Les opportunistes
Enfin, parmi ces experts autoproclamés, il y a aussi ceux qui, par pur opportunisme et alors qu'ils savent qu'ils n'ont aucune expertise, vont tout mettre en œuvre pour faire office d'autorité sur la question djihadiste. C'est ainsi que Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux, va s'improviser experte en déradicalisation et asséner des théories contredites par l'EI lui-même. Ainsi, comme le relevait le chercheur Romain Caillet, alors que, selon Dounia Bouzar, les djihadistes seraient complotistes, la revue Dabiq dénonçait les théories du complot.
Par ailleurs, sans être experts du sujet, ceux et celles qui ont entendu Dounia Bouzar décréter que les djihadistes français se sont radicalisés en jouant à Assassin's creed auront pu se rendre compte d'eux même de la pauvreté intellectuelle du raisonnement. Ces théories absconses et paresseuses ne l'auront néanmoins pas empêchée de gagner auprès du gouvernement et des médias les galons de docteur ès radicalisation.
Dans cette catégorie, on peut également intégrer certaines personnalités politiques dont on a appris qu'ils étaient donc tout à la fois parfaitement au fait du processus de radicalisation ET des moyens d'enrayer le phénomène. Ainsi, le premier lundi suivant les attentats, France Inter a jugé bon d'inviter Malek Boutih, député PS de l'Essonne et auteur de «Génération radicale», un rapport de 68 pages sur le djihadisme publié en juillet 2015, pour lequel avait été auditionné... Jean-Paul Ney (souvenez-vous, la fameuse endogamie des faux experts) et qui avait immédiatement été violemment critiqué. Parmi les nombreux reproches faits à Boutih, la place accordée à la radio rap Skyrock, dont il est le directeur des relations institutionnelles. Ce qui n'a pas empêché le député de d'évoquer les «salles de rap» comme d'un frein à l'esprit républicain.

Bien sûr, techniquement, ces experts ne sont pas laissés en roue libre sur les plateaux ou au micro des radios. Ils ont en face d'eux des journalistes chargés de les interroger, de demander des précisions, d'exiger des raisonnements solides au lieu de l'énonciation de certitudes. Or, et sans vouloir jouer les redresseurs de tort, ça n'est presque jamais le cas.
Chacun de ces experts est tout à fait libre de proférer des énormités sans que jamais il ne lui soit demandé d'étayer les propos et les théories assénées. Bien sûr, les journalistes ne sont pas tous spécialistes de la question terroriste. Mais nul besoin de connaitre l'EI sur le bout des doigts pour repérer un affabulateur ou des propos approximatifs. Si la grande majorité des journalistes TV, des chaînes d'information par exemple, se laissent bercer par le babillages de ces experts, c'est surtout en vertu de la loi du bon client. Ces experts font preuve d'un aplomb bluffant, les ex-agents jouent la carte de l'ex-espion buriné et badass. La forme devient donc largement plus importante que le fond. Pire encore, certaines chaînes TV ont parfaitement conscience d'inviter des personnes peu légitimes, mais l'assument parfaitement. Notre spécialiste des réseaux djihadistes nous raconte, par exemple, qu'après avoir reproché son choix d'invité à une programmatrice radio, cette dernière lui a répondu qu'il fallait «bien nourrir la bête».
Comme dit plus haut, il ne s'agit pas de jeter publiquement l'opprobre en dressant la liste ad hominem de ces faux experts. Une liste qui serait par ailleurs parfaitement subjective et sujette à discussion. (Je me risque en revanche à citer Mohamed Sifaoui, omniprésent ces derniers jours, et qui en stigmatisant bêtement Latifa Ibn Ziaten, mère de l'une des victimes de Merah, mérite bien une petite ostracisation médiatique)
En revanche, selon Abou Djaffar, qui a par ailleurs dressé sur son blog la liste des personnes dont les productions sont solides et largement dignes d'intérêt, pour discerner les experts dont la parole peut être enrichissante et intellectuellement stimulante, il suffit parfois de chercher à savoir ce que ces «personnes ont produit comme intelligence». Les livres, enquêtes, travaux scientifiques dont on peut généralement détecter la qualité assez aisément ou débusquer les incohérences et approximations avec un peu de bon sens et de curiosité.
Les experts de qualité se reconnaissent également à leur capacité à admettre leurs erreurs quand ils se sont trompés sur tel ou tel sujet, ou à renoncer à s'exprimer sur une question qui n'appartient pas à leur domaine de prédilection. Le bon expert se reconnaît aussi probablement à sa rareté, dans la mesure où il préférera le plus souvent consacrer du temps à ses recherches qu'à se faire engueuler chez Bourdin. Enfin, l'expert fiable, sincère, qui se refuse à hystériser un débat déjà épidermique, ce sera celui à qui l'on aura pas envie de dire «Merci, tout est beaucoup plus clair» après son intervention. Mais plutôt, «Merci, tout est beaucoup plus compliqué maintenant». Car sur la question djihadiste, plus que sur beaucoup d'autres sujets, les raisonnement simplificateurs et les dogmes contribuent à créer de fausses représentations mentales, qui, si elles nous rassurent parfois, restent de mauvais diagnostics posés sur un mal bien réel.

Les experts en terrorisme sont-ils des imposteurs ?

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