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Publié par Bob Woodward

Le sud libyen: sanctuaire djihadiste

 

Théâtre d'une guerre oubliée, le sud de la Libye apparaît comme une zone d'expansion naturelle vers l'Afrique sub-saharienne pour le groupe Etat islamique, qui pourrait également en faire une zone de repli en cas d'intervention internationale sur le littoral.
Si l'EI semble concentrer pour le moment l'essentiel de son action le long des côtes dans la Libye "utile", où il a notablement accru son emprise, difficile de savoir jusqu'où le groupe s'est enfoncé en profondeur dans un sud saharien livré au chaos, donnant l'image d'un vaste trou noir. 
L'EI a annoncé avoir mené le 11 mars une embuscade contre des "apostats" à 150 km au sud de Tripoli, en limite du sud et de sa "wilayat" (province) du Fezzan. Mercredi, des médias locaux ont fait état d'une attaque aux alentours de Sarir, l'un des principaux champs pétroliers du sud-est du pays.  
Très isolé, le Fezzan -la grande province du sud du temps de la colonisation- est une immense région désertique parsemée de quelques oasis, aux confins des frontières de l'Algérie, du Niger et du Tchad. 
La zone est stratégique, et au coeur de tous les trafics: les migrants d'Afrique sub-saharienne se rendant en Europe y transitent, ainsi que les volontaires étrangers -pour la plupart Africains- qui rejoignent l'EI dans son fief de Syrte. Elle est aussi l'une des principales routes de la drogue sur le continent. Et elle servirait de base arrière et de zone de refuge à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et d'autres groupes jihadistes. 
"L'autorité militaire y est principalement entre les mains des tribus, groupes criminels et groupes extrémistes", résume le dernier rapport du groupe d'experts de l'ONU sur la Libye. 
Depuis la révolution de 2011, le Fezzan est le théâtre de conflits opposant Toubous d'un côté, Touaregs et deux tribus arabes (les Zuwaya et les Awlad Suleiman) de l'autre. 
Ces conflits aux multiples enjeux, dont le contrôle des champs pétroliers, ont été ravivés par l'effondrement de l'Etat, la rivalité entre les gouvernements de Tobrouk et Tripoli, ainsi que les ingérences des puissances extérieures. Ils ont dégénéré depuis l'été 2014 autour de trois localités: Oubari (sud-ouest), Sebha (sud-ouest), et Koufra (sud-est). 
Avec la chute de Kadhafi, les Toubous, minorité noire longtemps marginalisée sous le "Guide", ont accru leur influence sur les routes transfrontalières, attirant leurs frères Toubous du Tchad et du Niger voisins. 
Touaregs et tribus arabes dénoncent une "invasion de mercenaires étrangers". Les Toubous quant à eux se posent en rempart contre l'EI et les "terroristes Touaregs du Mali". 
Tout le Fezzan est désormais l'objet d'une politique de clientélisation par les grandes villes du nord, ce qui "renforce les tensions" selon le rapport de l'ONU. 
Fajr Libya (Aube de la Libye, coalition islamiste dominée par Misrata et soutenue par le Congrès de Tripoli) appuie les Touaregs et les tribus arabes. La coalition du général Khalifa Haftar, le gouvernement internationalement reconnu de Tobrouk et Zintan (nord-ouest) sont alliés des Toubous. 
Les conflits du sud sont également instrumentalisés par les puissances régionales, avec un axe Tchad (allié naturel des Toubous)/Emirats/Egypte face au groupe Qatar/Turquie/Soudan, et une rivalité particulièrement exacerbée entre N'Djamena et Doha sur le sud. 
Ce complexe jeu diplomatico-militaire "alimente" là aussi la poursuite des violences, selon l'ONU, et se traduit sur le terrain par la présence grandissante de part et d'autre de combattants étrangers, venus pour beaucoup du Darfour soudanais. 
Dans ce contexte explosif, les attaques de l'EI dans le Fezzan restent pourtant "peu fréquentes", ce qui paradoxalement "pourrait être une indication que le groupe tente d'y renforcer sa présence", analyse le think-thank Tracterrorism. "Inquiet d'une intervention internationale qui pourrait affaiblir ses positions dans le nord" le long du littoral, l'EI pourrait faire du Fezzan une possible zone de repli. 
Si la côte reste pour le moment "plus stratégique", relève Jérome Tubiana, chercheur pour Small Arms Survey, "descendre vers le Niger, établir des liens avec Boko Haram -branche de l'EI en Afrique de l'Ouest- et concurrencer Aqmi peut être évidemment tentant pour l'EI". 
Ces confins sud-ouest sont néanmoins déjà bien tenus par une myriade de groupes armés, parfois hostiles à l'EI, avec aussi l'armée française en embuscade, et donc sans doute "beaucoup de coups à prendre pour l'EI", observe-t-il. 
L'organisation jihadiste "est peut-être plus intéressée par descendre vers le sud-est, vers Koufra", selon lui, alors que beaucoup d'extrémistes d'Afrique ont transité par le Soudan pour rallier l'EI souligne l'Onu. 
"L'EI se rapprocherait ainsi des réseaux islamistes du Soudan, de la Mer Rouge, de l'Egypte, de discrètes routes de trafics déjà existantes, ainsi que de la poudrière du Darfour, aujourd'hui laissée à l'abandon par la communauté internationale", selon M. Tubiana. La passe de Salvador serait ainsi devenue également une base arrière pour les milices touarègues du Sud, longtemps entretenues par Mouammar Kadhafi. Certains de ces soldats perdus se sont radicalisés et servent de relais aux rebelles touaregs maliens. Face à cette menace, le Niger ne dispose que dʼun bataillon de 700 soldats pour couvrir lʼensemble de la zone.

Niamey souhaiterait que cette passe soit effectivement contrôlée et le trafic désorganisé. Pendant la guerre contre Kadhafi, une équipe de forces spéciales françaises avait été déployée dans le Sud de la Libye, près de Sebha, à 700 km de Tripoli. Une position qui, néanmoins, est très éloignée de la passe de Salvador.

Alors que faire ? Regarder passer djihadistes et trafiquants… ce n’est pas une option retenue par les stratèges militaires français qui prêchent pour des frappes aériennes. Mais ces missiles mettraient le feu aux poudres dans une zone où l’Algérie, très soucieuse de son indépendance, ne peut accepter à terme que la France fasse la police…malgré la nouvelle position française à Madama dans le nord-est du Niger. Les militaires l’appellent «l’effet mercure» : quand on presse une bille de ce métal liquide, elle se scinde en de multiples gouttes qui s’éparpillent sans qu’on puisse jamais les éliminer. Au Nord-Mali, l’armée française a certes frappé les groupes jihadistes au cœur de leur sanctuaire, leur portant un coup majeur. Mais elle reconnaît volontiers qu’un nombre indéterminé d’entre eux - probablement plusieurs centaines - est parvenu à s’enfuir dans les pays voisins. Malgré l’armada déployée dans le ciel - les drones français et américains, les avions de surveillance ATL2 -, un strict contrôle de l’ensemble des vastes frontières du Mali relève de la mission impossible, même pour la principale armée de la région, celle de l’Algérie. Résultat : depuis l’intervention française, des groupes d’individus soupçonnés d’appartenir à la mouvance salafiste ont été aperçus dans plusieurs villes de la région, notamment à Niamey (Niger) et à Ouagadougou (Burkina Faso).

Le sud libyen: sanctuaire djihadiste

Mais c’est surtout le sud de la Libye qui est cité comme l’une des principales zones refuges des jihadistes. D’après une source bien informée, certains terroristes blessés au Mali y seraient soignés. «L’autoroute du risque» longe le massif de l’Aïr, au Niger, et conduit jusqu’en Libye, via la passe de Salvador. Ironie du sort : à l’été 2011, cette même voie a été empruntée, en sens inverse, par les vétérans touaregs de la légion islamique en route pour le Nord-Mali. Leur arrivée a catalysé les revendications indépendantistes des Touaregs, débouchant sur une déstabilisation majeure du Mali, et de l’ensemble de la région.
Alors qu’Al-Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi) et ses affidés appèlent régulièrement les musulmans à frapper les Français en représailles à leur engagement militaire au Mali, la surveillance des intérêts hexagonaux dans la zone saharo-sahélienne a été discrètement renforcée depuis plusieurs mois, tout comme celle aux abords des principales plateformes aéroportuaires de la région. La nuit, les passagers sont ainsi fermement appelés à baisser le volet de leur hublot pour masquer la lumière émanant de la cabine lors de la phase d’atterrissage à Bamako. Une mesure de protection qui traduit la hantise - bien réelle - d’un attentat, à l’aide d’un missile sol-air...que penser du vol Air Algérie qui est tombé au nord du Mali pas très loin de la frontière avec le Burkina Faso?
Depuis que les autorités algériennes ont bouclé leur frontière avec le Mali, quelques jours après le début de l'opération Serval lancée par la France, la Libye - via le nord du Niger et notamment la passe de Salvador, un passage obligé (mais extrêmement difficile à surveiller) qui se situe à la jonction des frontières nigérienne, algérienne et libyenne - est leur seul refuge. Le plus dur est de franchir la passe. Pour ce faire, les jihadistes ont déjoué l'étroite surveillance aérienne menée dans la zone par les Algériens, les Nigériens, les Français et les Américains à l'aide d'avions de reconnaissance et de drones. Ils forment de petits convois de un, deux ou trois pick-up pour ne pas être repérés. Certains se déplacent même à dos de chameau...Il semble très difficile de surveiller un territoire aussi vaste et des frontières aussi poreuses.
De fait, la présence en Libye des éléments d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) ne fait plus guère de doute. Les liens de ce groupe avec les jihadistes libyens sont anciens. Deux des figures d'Aqmi, Abou Zeid (mort en 2013) et Mokhtar Belmokhtar (dont la mort, annoncée par N'Djamena, reste à confirmer), avaient été aperçues dans la province du Fezzan en 2011. Belmokhtar s'y était même installé un temps, près d'Oubari, dans le Sud-Ouest, peut-être dans l'optique de s'y constituer une base de repli. Tous les observateurs remarquent que le double attentat d'Arlit et d'Agadez du 23 mai 2013 (L'attaque est baptisée par les jihadistes Opération Abou Zeid, en référence à Abdelhamid Abou Zeid chef d'Aqmi au Mali, tué par l'aviation française le 23 février 2013) porte sa signature. C'est le même procédé qu'à In Amenas! Revendiqué par Belmokhtar, l'assaut meurtrier du site gazier algérien, le 16 janvier 2013, aurait été totalement impossible sans une coordination étroite avec les cellules jihadistes libyennes. Ce double attentat du 23 mai 2013 provoqua un regain de tensions entre Niamey et Tripoli. Le président nigérien, Mahamadou Issoufou, a mis en cause des assaillants venus du Sud libyen, des affirmations démenties par l'ex-Premier ministre libyen, Ali Zeidan. Celui-ci réclamait que Niamey lui remette Saadi Kadhafi, le fils de l'ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, qui vivait au Niger, en résidence surveillée. Les autorités libyennes avaient l'habitude de faire des sorties fracassantes sur le Niger. En effet, depuis la chute du régime de Kadhafi, les nouvelles autorités libyennes n’arrivaient pas à contenir leur colère devant le refus du Niger d’extrader Kadhafi junior. Finalement le Niger extradera Saadi Kadhafi en mars 2014...la peur aurait-elle guidé les autorités nigériennes?
En revanche, la présence d'éléments du Mujao est moins certaine dans le sud libyen. Les services de renseignements occidentaux situent leurs points de chute au Niger, en Algérie, peut-être même au Tchad et au Soudan (sans compter ceux qui se terrent au Mali), mais pas en Libye. Les spécialistes rappellent en outre que les liens entre le Mujao et Aqmi sont ténus. Sur place, si l'on en croit les informateurs des autorités nigériennes qui vivent dans cette zone - des Touaregs et des Toubous principalement -, c'est un paradis sur terre pour les troupes de l'internationale jihadiste. Le Sud libyen est un territoire où règne l'anarchie, contrôlé par des milices touarègues, touboues et arabes. Ces milices n'ont rien d'islamiste et ne voient pas d'un très bon oeil cette arrivée massive susceptible de faire capoter leurs trafics de cigarettes, de drogue et d'armes. Mais elles ne veulent pas d'une confrontation avec ces nouveaux venus redoutablement armés.
Les jihadistes, qui bénéficient de complicités jusqu'à Tripoli, y font donc ce qu'ils veulent. Ils s'y procurent des armes, pour la plupart issues de l'arsenal de l'armée kadhafiste, et réinvestissent les camps d'entraînement laissés à l'abandon depuis la chute du « Guide »...que l'on parviendrait même à regretter!
Les services de renseignements nigériens situent le gros des troupes de cette nébuleuse dans les régions de Sebha et d'Oubari. Mais leur QG se trouverait bien plus au nord, au bord de la mer Méditerranée, dans la région de Benghazi. Rien de surprenant : les ramifications entre le Sud et la côte est, où l'on trouve de nombreux groupes jihadistes, sont connues. Niamey souhaiterait notamment mettre en place des patrouilles mixtes avec la Libye, à l'instar de ce qui se fait depuis quelques mois au sud, avec le Nigeria. Mais il n'y a rien à faire. Le gouvernement libyen n'existe plus et plus aucune autorité ne contrôle Tripoli...la place est libre! La nature ayant horreur du vide, les jihadistes l'occupent!

Le sud libyen: sanctuaire djihadiste

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