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Publié par Bob Woodward

La bataille des barrages irakiens a-t-elle débuté ?

Le territoire irakien est traversé par deux fleuves, à savoir le Tigre et l’Euphrate. Ces derniers représentent près de 80% des 106 milliards de mètres cubes d’eaux de surface. Or, déjà, il se trouve que ce niveau est insuffisant pour répondre aux besoins de la population, de l’agriculture et de l’industrie.
Avant d’arriver en Irak, les deux fleuves traversent la Turquie et la Syrie, ce qui n’est pas sans provoquer de discordes entre ces trois pays. Cela est notamment avec le projet « Anatolie du Sud-Est », lancé par et visant à construire 22 barrages sur les bassins versants du Tigre et de l’Euphrate. Pour Damas et Bagdad, la crainte est de se retrouver avec des débits insuffisants de ces cours d’eau pour couvrir leurs propres besoins.
Par le passé, cette situation, héritée de l’accord Sykes-Picot et de la chute de l’empire Ottoman à la fin de la Première Guerre Mondiale, a failli dégénérer en guerre. Dans les années 1970, l’Irak voyait d’un très mauvais oeil la construction de barrages sur l’Euphrate par le régime syrien.
En 1990, la Syrie dût faire face à la fermeture des vannes décidée par Ankara afin de remplir le lac du barrage Atatürk. Plus tard, les autorités turques agitèrent la menace de recommencer à nouveau pour contraindre Damas à cesser d’apporter son soutien au chef kurde Abdullah Ocalan.
Pour ce qui concerne plus précisément l’Irak, l’offensive jihadiste lancée en 2014, fait peser un grand danger sur la distribution de l’eau dans le pays, en particulier vers les provinces du sud, à majorité chiite.
Ainsi, au début de 2014, l’Etat islamique s’est emparé de Falloujah, ville près de laquelle a été construit un barrage sur l’Euphrate, qui sert à l’irrigation des terres alentour et à l’adduction d’eau. En avril, les jihadistes ont fermé 8 des 10 vannes de l’ouvrage et inondé les terres avoisinantes, provoquant une chute du débit. Les régions situées en aval n’ont pratiquement plus été alimentée. Outre la consommation de la population, cela a affecté les exploitations agricoles et la production d’électricité.
« Se servir de l’eau comme d’une arme et assoiffer les populations constitue un crime abominable », avait dénoncé, à l’époque, Oun Dhiyab, un conseiller au ministère irakien de l’Eau. Finalement, les jihadistes, voyant qu’ils risquaient d’engloutir sous les eaux leurs propres bastions, ont décidé de rouvrir partiellement les vannes.
Seulement, avec la prise de Mossoul et la province de Ninive, l’EI est en mesure de mettre la main sur un autre barrage, le plus important du pays, cette fois construit sur le Tigre, et connu autrefois sous le nom de « barrage Saddam ». Outre le risque de voir ses vannes fermées, il présente un autre danger, lequel inquiétait déjà les ingénieurs des travaux publics américains en 2007.
« En terme d’érosion interne potentielle des fondations, le barrage de Mossoul est le plus dangereux barrage au monde (…). Si un petit problème survient au barrage de Mossoul, un effondrement est probable », avançait un rapport du corps des ingénieurs de l’armée américaine (ACE). Et qu’il soit désormais aux mains des jihadistes est un « gros » problème…
À la même période, un article du Washington Post indiquait, en citant le directeur du barrage, Abdulkhalik Thanoon Ayoub, qu’en cas de rupture, une vague de 5 mètres de haut pourrait submerger certaines parties de Bagdad.
D’autres barrages ont été construits dans le nord de l’Irak, comme à Ramadi (sur l’Euphrate) et Samarra (sur le Tigre), deux autres villes menacées par l’avancée des jihadistes. Entre les deux se trouve le lac réservoir de Tharthar.
Le pont militaire ne fait que 300 mètres de long, mais c'est un pas de géant vers Mossoul, située à 70 kilomètres au nord. Le 15 juillet au matin, le génie irakien l'a dressé sur le Tigre, fleuve iconique de l'Irak, après des mois de préparatifs et malgré la résistance du groupe État islamique. « La nuit dernière, la coalition et nos troupes ont détruit un bateau chargé de deux tonnes d'explosifs que Daech préparait pour endommager le pont », confie le lieutenant-général Najim Abdullah al-Jibouri, commandant des opérations dans la plaine de Ninive, la région de Mossoul, le lendemain de cette opération réussie.
Les barges qui composent ce pont mobile, du matériel fourni par la coalition, ne nécessitent que quelques heures pour être déployées. L'opération a cependant été retardée de deux jours, après une première tentative lors de laquelle les ingénieurs ont fait retraite sous les obus de l'EI : « L'ennemi a tenté de nous arrêter avec ses mortiers », explique le lieutenant-général. Depuis, son artillerie et les frappes de la coalition ont réglé le problème. « C'est une opération cruciale pour nous [...], comparable à la traversée du canal de Suez par l'armée égyptienne. »

La bataille du Tigre a été lancée par surprise. Samedi 9 juillet, des unités d'élite ont traversé 40 kilomètres de désert depuis les lignes irakiennes au sud pour se saisir de la base aérienne de Qayyarah, une ville sur la rive ouest du Tigre. « L'opération armée la plus importante depuis l'invasion du Koweït par les forces de Saddam Hussein », estiment, quant à eux, des responsables américains cités par le Washington Post. D'après un communiqué du Pentagone, l'aéroport militaire est destiné à « devenir un tremplin vital » pour la reprise de Mossoul.
Un pari à haut risque, aussi : les soldats qui triomphaient au milieu des carcasses rouillées d'avions de chasse abandonnés deux ans plus tôt se sont profondément enfoncés dans une zone contrôlée par l'État islamique. « Je ne sais pas ce qu'ils sont en train de faire, je leur ai dit que c'était un plan très stupide », commente, sceptique, un officier peshmerga – l'armée des Kurdes d'Irak, qui collabore avec l'armée nationale dans la région de Makhmour, à l'est du Tigre et de Qayyarah.

La bataille des barrages irakiens a-t-elle débuté ?

L'armée irakienne a lancé l'offensive dans cet autre secteur le 24 mars, épaulée par deux cents artilleurs américains et des tribus sunnites voisines. Il leur aura fallu plus de trois mois pour avancer d'une quinzaine de kilomètres et atteindre le fleuve, au niveau du village de Hajj Ali. « Les tribus sunnites nous ont fourni des renseignements. La 72e division opère désormais sur le fleuve, et nous, la 15e, nous tenons le terrain », explique le major Tasim Said, installé avec son unité dans une maison du village de Kabarok, sur le plateau à l'est du Tigre. Il prédit une forte résistance dans la ville de Qayyarah, dont la ligne sombre se devine depuis le toit.
Le lieutenant-général Jibouri ne reconnaît, pour sa part, aucune perte et minimise les moyens de l'ennemi. « Nous avons tué de nombreux combattants étrangers dans les premiers temps du conflit. Daech manque de bonnes troupes aujourd'hui », assure-t-il. Le 13 juillet, Amaq, une agence de propagande de l'EI, a même annoncé la mort d'Omar le Tchétchène, le célèbre chef militaire de l'organisation terroriste, à Shirqat, autre ville qui borde le Tigre, à 30 kilomètres au sud de Qayyarah – « peut-être une manière de couvrir sa fuite », suggère Najim Abdullah al-Jibouri.
Dans le même temps, les terroristes revendiquent presque chaque jour des attaques meurtrières contre les soldats irakiens. Et le 14 juillet, sur la route de la base aérienne, un caméraman d'une télévision irakienne a été tué et deux journalistes locaux ont été blessés, nous apprend l'AFP. Témoin de la présence des forces de Daech, le ciel de Qayyarah est obscurci par la fumée noire des feux allumés par les terroristes dans les champs de pétrole pour se procurer une couverture contre les avions de la coalition.
D'où l'importance du pont sur le Tigre : il opère la jonction entre les forces basées à Makhmour (sur la rive est) et celles venues du sud (sur la rive ouest), qui encerclent maintenant une partie des troupes ennemies dans la poche de Shirqat. Immédiatement après avoir sécurisé la base de Qayyarah, des unités antiterroristes et la 9e division blindée ont donc mis le cap sur le fleuve, qu'elles ont atteint au niveau du village d'Ijhla.
Quand les troupes irakiennes y sont entrées sans combat, Yasser Salah, un étudiant en biologie de l'université de Mossoul, y végétait depuis deux ans, à tuer le temps devant la télévision. « Notre village ne voyait pas beaucoup d'hommes de Daech, qui venaient seulement y faire des patrouilles », se souvient-il, en route vers un camp de déplacés. « Récemment, il y a eu un mouvement de panique parmi eux, ils s'enfuyaient. Nous avons appris la prise de la base aérienne en regardant les informations. » Le lendemain, le dimanche 10 juillet, les villageois ont passé leur soirée scotchés à leurs écrans… pour regarder la finale de la Coupe d'Europe.
« Mardi, les forces antiterroristes sont arrivées et nous ont dit de rester chez nous », reprend Yasser. « Je serais bien resté, mais un ami était blessé. Nous avons traversé le fleuve sur la barque d'un passeur. » De l'autre côté du Tigre, des miliciens de tribus sunnites ont embarqué les civils déplacés pour les conduire vers le Kurdistan d'Irak, où ils doivent être accueillis dans le camp de Debaga, entre Makhmour et Erbil, la capitale kurde. Depuis juin, le nombre de déplacés provenant de ce nouveau front a explosé : 30 000 sont venus de Mossoul et ses environs (Qayyarah compris), 21 500 de Shirqat, d'après les derniers chiffres de la Coordination aux affaires humanitaires de l'ONU. Le camp, qui comptait près de 15 000 habitants à la mi-juin, a connu autant d'arrivées rien que dans le mois dernier ! Des centaines d'entre eux y dorment désormais à la belle étoile, ou dans la mosquée de Debaga.

« La situation des déplacés est devenue très dure », reconnaît le lieutenant-général Jibouri. Après des mois durant lesquels les civils étaient systématiquement déplacés, il conseille désormais aux populations de rester dans leurs villages. « Mais l'État islamique se sert des civils comme de boucliers humains. C'est un défi majeur pour nous. » En 2012, d'après une étude de la Banque mondiale, près de 130 000 personnes habitaient dans le district de Qayyarah, 200 000 dans celui d'Al Shirqat.
Vivant à côté de la base aérienne, Issa Mohamed, 70 ans, et son fils Ahmed se sont retrouvés coincés entre deux feux, avant de traverser le Tigre à leur tour sur des embarcations de fortune, vers 7 heures du matin le samedi 16 juillet. « Il y avait des explosions à proximité de nos maisons. Donc, nous avons dû fuir », rapportent-ils. « En chemin, nous avons vu ce pont. »

Ces pots sur le Tigre vont-ils résister aux assauts de l'EI et de la coalition?

La bataille des barrages irakiens a-t-elle débuté ?

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