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Publié par Bob Woodward

Algérie: échec et mat au DRS...

Dissous le 21 janvier, le très redouté Département du renseignement et de la sécurité (DRS) cède la place à trois entités autonomes placées sous l'autorité de la présidence.
Le général-major Athmane Tartag aime porter des habits aux couleurs vives. À la réunion de l’Afripol, qui s’est tenue à Alger le 13 décembre 2015, c’est en costume noir, chemise bleu ciel et cravate rose flashy qu’il s’est présenté devant les photographes et les caméras de télévision. Effet garanti. Le lendemain, ce n’est pas le conclave des polices africaines qui fera l’événement, mais Tartag et sa cravate rose. « Un style à l’anti-Toufik », « Il met fin à la légende du général Toufik » ou encore « Tartag enterre la légende de l’homme fantôme »… La première apparition publique du « bombardier » – son -surnom depuis l’époque où il dirigeait d’une main de fer la lutte antiterroriste – fait les manchettes de la presse locale. Nommé trois mois plus tôt chef du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) en remplacement du général de corps d’armée Mohamed Mediène, dit Toufik, Athmane Tartag quitte enfin l’ombre pour la lumière. Dans le plus pur style de la maison, la médiatisation de cet officier qui cultivait l’effacement aussi bien que son prédécesseur et dont il n’existait aucune photo officielle ne doit rien au hasard. Son message peut se résumer ainsi : les services de renseignements ne sont plus dirigés par un militaire mais par un civil. Mais cette apparition au grand jour de Tartag n’est que le prélude à un autre coup d’éclat symbolique et encore plus spectaculaire.
Le 21 janvier 2016, le président Bouteflika signe un décret non publiable dans lequel il procède à la dissolution du DRS. Quatre mois après avoir limogé Toufik, mis à la retraite en septembre 2015 après vingt-cinq années passées à la tête de ce puissant département, le chef de l’État achève une longue et délicate opération de restructuration des services de renseignements, lesquels sont désormais scindés en trois entités : la Direction générale de la sécurité intérieure, la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (contre-espionnage) et la Direction générale des renseignements techniques. Fonctionnant d’une manière autonome, elles sont placées directement sous l’autorité du chef de l’État. Ce changement est significatif. Bien que le DRS ait toujours dépendu de la présidence de la République depuis sa création, en septembre 1990, et que Toufik ait été d’une loyauté à toute épreuve à l’égard de Bouteflika, le DRS n’en était pas moins une sorte d’État dans l’État. Hégémonique, omniprésent et omnipotent, il échappait parfois au contrôle du ministère de la Défense et à celui du président. Son ancien chef n’était-il pas considéré comme un faiseur de rois ?
Autre changement de taille : Athmane Tartag, 66 ans, responsable de la Direction de la sécurité intérieure entre 2011 et 2013, occupe aujourd’hui les fonctions de conseiller auprès du président Bouteflika chargé de la coordination des trois nouvelles directions. « Leurs responsables rendent compte de leurs activités au coordinateur, lequel les contrôle avant d’en faire part à son tour au chef de l’État, observe un familier des services. Contrairement à Toufik, qui cogitait, tergiversait, louvoyait ou temporisait, Tartag est un homme de décision et d’action. La réputation de « bombardier » qu’il traîne depuis deux décennies n’est pas usurpée. » À terme, les trois départements devraient déménager dans de nouveaux locaux situés dans la région de Douéra, au sud-ouest d’Alger, dans le domaine de l’ancien château Holden, où avait été détenu le président Ahmed Ben Bella durant les années 1970. « Le déménagement n’est pas encore d’actualité », précise une source proche du gouvernement. Alors, en est-ce donc fini de ce DRS tentaculaire qui régentait la vie politique du pays ? Sur le papier, oui.
En l’absence de communication officielle sur les raisons du démantèlement du DRS ainsi que sur les missions dévolues aux nouveaux services d’intelligence – d’où le caractère non publiable du décret présidentiel -, l’opinion publique, la classe politique, voire la communauté du renseignement se perdent en conjectures. « Opération de marketing politique », commente l’ancien ministre Abdelaziz Rahabi, qui précise néanmoins que cette autonomie accordée aux trois directions est « une excellente chose dans la mesure où elles étaient auparavant chapeautées par un seul homme », en l’occurrence le général Toufik. « La restructuration des services est un pas de plus vers la professionnalisation de l’armée », juge, de son côté, Ahmed Ouyahia, directeur de cabinet à la présidence. Cette réforme obéit à trois principes. « Le premier, analyse un officier à la retraite, est de placer les services de renseignements sous l’autorité du pouvoir politique, lequel leur fixe un cahier des charges. Le deuxième est de répartir les missions entre les services concernés pour éviter tout monopole en matière de renseignement. Le troisième est qu’ils doivent être exclusivement composés de cadres d’élite qui, sans renoncer au génie humain, sont tenus de recourir aux technologies les plus pointues. »
Sont-ce là les objectifs de la réforme engagée par Bouteflika ? « Pour le président, la finalité de cette restructuration, inspirée notamment du modèle français, est de ne plus permettre à aucune institution d’avoir une position dominante, comme ce fut le cas avec le DRS pendant vingt-cinq ans », estime un ex-cadre du département. La refonte des services algériens s’inspire-t-elle de la réforme des services de renseignements français conduite dès 2007 par le président Sarkozy ? On serait tenté de le penser pour deux raisons. La première est que Tartag occupe maintenant la fonction de coordinateur des services de sécurité, le même poste que celui qu’avait occupé Bernard Bajolet avant d’être nommé à la tête de la DGSE, à savoir coordinateur national du renseignement auprès du président de la République. L’autre raison est que cet expert du monde arabe et musulman, qui fut ambassadeur de France en Algérie entre 2006 et 2008, est une vieille connaissance du chef de l’État algérien et de son frère cadet Saïd. Bajolet est l’un des rares dirigeants français à avoir rendu visite à Bouteflika lors de son hospitalisation en France après son AVC, en avril 2013.
Cette réforme des services, Bouteflika l’avait envisagée peu de temps après son accession au pouvoir, en 1999. À l’époque, Yazid Zerhouni, ministre de l’Intérieur et ex-numéro deux de la Sécurité militaire dans les années 1970, avait planché sur la création d’un superministère de la Sécurité qui regrouperait le renseignement, la police et la gendarmerie. Mais le projet restera lettre morte. « Sur les conseils du DRS, Bouteflika n’a pas donné suite, confie un ancien collègue de Zerhouni. Tant que les services lui étaient utiles, le président s’est gardé de les toucher. » Logique. Certes, le raïs a critiqué à maintes reprises les généraux, tout comme il ne cachait pas sa méfiance à l’égard de cette armée qui lui avait barré la route de la présidence en 1978, mais il ne s’en était jamais pris au DRS et à ses hommes. « Bouteflika n’a pas trouvé meilleur allié et soutien que le DRS, tranche un initié du sérail. Tous les scrutins qui se sont tenus depuis son arrivée aux affaires ont été organisés par les services. »
C’est que le général Toufik, qui a arraché l’appui des militaires lors de l’investiture de Bouteflika, en 1999, a soutenu le deuxième mandat en 2004 contre l’avis de l’état-major, puis le troisième en 2009. De tous les généraux, Mediène aura sans doute été celui qui fut le plus proche de Bouteflika, le plus loyal et le plus fidèle. Preuve de cette confiance mutuelle, la création, en février 2008, sur instruction de Bouteflika, du service central de la police judiciaire du DRS. Dotée de larges pouvoirs, cette cellule d’investigation sera derrière les enquêtes ayant conduit à la révélation de scandales de corruption qui ont éclaboussé des ministres et des proches du président. « Bouteflika a décidé de s’attaquer au DRS lorsque sa relation de confiance avec Toufik a commencé à s’effilocher, confie l’un des amis de ce dernier. Il savait pertinemment que pour dissoudre le département, il fallait en déboulonner le chef. »
C’est que le limogeage de Toufik, la dissolution du DRS et, in fine, la nomination d’un coordinateur des services sont intimement liés au quatrième mandat de Bouteflika, réélu en avril 2014 à la tête de l’État en dépit d’une santé fragile. Le premier coup de canif dans ce contrat de confiance est survenu peu de temps après l’admission du président au Val-de-Grâce (à Paris) pour soigner son AVC. Le patron du DRS se met alors à réfléchir à divers scénarios pour anticiper les conséquences de cet accident vasculaire, d’autant que le raïs avait été victime en 2005 d’un ulcère hémorragique. Faudra-t-il faire appliquer l’article 88 de la Constitution, qui prévoit l’impeachment du président en cas de maladie handicapante et durable ? Qui lui succéderait s’il venait à renoncer au pouvoir ? Que faire dans le cas où le chef de l’État disparaîtrait brutalement ? Ces interrogations, somme toute normales pour des services de renseignements, ont fini par parvenir aux oreilles de Bouteflika. « Son entourage a semé le doute dans son esprit sur la loyauté du chef du DRS, raconte un ex-ministre. Le président en a été déçu. » Sa première décision est prise avant même que son avion atterrisse à Alger, le 16 juillet 2013 : le limogeage du colonel « Fawzi », directeur du Centre de communication et de diffusion du DRS, qui avait la haute main sur la presse et la publicité. Un coup de Trafalgar qui en annonce d’autres.
Le deuxième coup de canif survient peu après ce retour au bercail. En ce mois de juillet 2013, Bouteflika reçoit Toufik et lui fait part de son intention de ne pas briguer un quatrième mandat. Bluff ou envie sincère de prendre sa retraite, toujours est-il que la réponse du chef du DRS n’était pas celle qu’attendait le raïs. « Si vous vous sentez fatigué, ce serait sage Monsieur le président », a répondu en substance son interlocuteur. Erreur. « Estimant que Toufik n’était pas très enthousiaste à l’idée qu’il se représente, Bouteflika a jugé qu’il ne pouvait pas compter sur lui, poursuit ce ministre. Le général Mediène n’a pas été aussi fidèle que Gaïd Salah, le chef d’état-major de l’armée. » C’est que, devant l’establishment militaire, Gaïd Salah, promu au rang de vice-ministre de la Défense, avait assuré Bouteflika de sa loyauté en ces termes : « Le président a tout donné à l’armée. Je soutiendrai ce moudjahid [maquisard] jusqu’au bout. »
Le troisième motif du désamour vis-à-vis du DRS et de son premier responsable est lié aux mandats d’arrêt internationaux lancés en août 2013 par le parquet d’Alger contre Chakib Khelil et sa famille dans le cadre d’une enquête internationale pour corruption présumée. « Bouteflika a vécu les ennuis judiciaires de son ami d’enfance comme un affront, explique un apparatchik. Les fuites ayant conduit à la médiatisation de ces scandales, perçue comme un acte de défiance, une volonté de nuire au président et à son entourage, ne pouvaient venir que du DRS. » Devant des proches, Toufik ne cachera pas que l’une des raisons du divorce d’avec le chef de l’État a été l’affaire Khelil. Mais pas seulement. Un dossier viendra assombrir un peu plus les relations entre les deux hommes : la désignation d’Amar Saâdani, ancien président de l’Assemblée nationale, comme secrétaire général du FLN.

Algérie: échec et mat au DRS...

Toufik et Dahou Ould Kablia, ministre de l’Intérieur, qui sera évincé du gouvernement en septembre 2013, ne font pas mystère de leur hostilité à l’égard de la candidature de Saâdani. Toufik chargera même Tartag de veiller à ce que ce dernier ne soit pas intronisé comme secrétaire général du FLN. Las ! La présidence impose Saâdani à la tête du vieux parti. La suite ? Dès l’automne 2013, Bouteflika ordonne la dissolution de certaines directions du DRS et limoge plusieurs responsables des services de renseignements. La stratégie d’effeuillage du DRS, qui se poursuivra après sa réélection, connaîtra son point d’orgue en septembre 2015 avec l’éviction de Toufik. « Depuis deux ans, le président ne m’écoutait plus, ne me consultait plus », confiera ce dernier à des amis. Deux ans, c’est le temps qu’il a fallu à Bouteflika pour le pousser vers la sortie.
Le départ de Toufik et la dissolution de l’institution dont il fut l’incarnation pendant un quart de siècle signifient-ils pour autant la fin de la police politique et la « civilarisation » des services de sécurité ? Si rien ne permet de l’affirmer, force est de constater que cette restructuration intervient dans un contexte national et international délicat. Si la violence terroriste des années 1990, qui avait conduit le DRS à devenir tentaculaire, s’est considérablement affaiblie, l’Algérie n’en est pas moins confrontée à d’autres enjeux sécuritaires, notamment le long de ses frontières avec ses voisins de l’Ouest, de l’Est et du Sud. À preuve, l’armée a été mise en état d’alerte pour faire face aux menaces que constituent Daesh en Libye et autres trafiquants d’armes et de drogue. D’où l’impératif de recentrer les services sur ce qui constitue leur cœur de métier : le renseignement et la prévention. Mais l’insécurité aux frontières n’est pas la seule menace qui pourrait compromettre la stabilité du pays. La crise économique induite par la chute des cours du pétrole, lequel assure 95 % des recettes de l’État en devises, ainsi que les incertitudes autour de la succession de Bouteflika, qui a fêté ses 79 ans en ce début de mars, constituent également de sérieux motifs d’inquiétude, aussi bien pour les Algériens que pour leurs partenaires étrangers...« Depuis que l’institution militaire l’a mis à la présidence en 1999, Bouteflika n’a eu de cesse d’éliminer tous ceux qui l’ont intronisé, les civils et surtout les militaires, en premier lieu Larbi Belkheir », rappelle Mourad Goumiri. Belkheir, chef de cabinet du président Chadli dans les années 80, surnommé le « Cardinal de Frenda » du nom de son lieu de naissance, était l’homme le plus puissant de l’Algérie de 1980 aux années 2000, avant que Bouteflika ne le mette de côté. C’est le « parrain » des grands généraux, y compris de Mediène.
« Cette stratégie lui a permis d’être reconduit durant quatre mandats avec l’appui déterminant du DRS, y compris pour le troisième mandat où il lui fallait une révision constitutionnelle. »
Mais Louisa Driss Aït-Hamadouche souligne que si le chef de l’État a « toujours eu la velléité de se débarrasser de l’emprise de l’armée », on ne peut pas pour autant en conclure qu’il y soit parvenu. « Jusqu’à preuve du contraire, et même si Ahmed Gaïd-Salah, le chef de l’armée, est un proche de la présidence, les services du DRS ont été rattachés à l’État-major et restent donc au sein de l’armée, dans la même maison. La suprématie du politique sur le militaire impliquerait l’existence de moyens civils de contrôle du militaire, par exemple des commissions au Affaires étrangères ou à la Défense. »
L’enseignante en sciences politiques rappelle par ailleurs qu’à l’exception des années 1990, parenthèse qui a vu le DRS « transformé en super structure pour les besoins de la lutte anti-terroriste », l’État-major a toujours eu le pouvoir. « Finalement, on reste dans une relation de complémentarité-rivalité, caractéristique de tous les pays en voie de développement qui n’arrivent pas à parachever leur transition démocratique. »
Les pro-Mediène, eux, se contentent de sourire. « Comment voulez-vous détruire des services qui n’existent même pas officiellement ? », ironise un cadre du DRS en faisant référence au fait que les décrets qui ont donné naissance aux départements des services de renseignement n’ont jamais été publiés officiellement. « Bouteflika peut décider de jouer avec, de changer leur direction, il ne pourra pas leur enlever leur influence », explique-t-il à MEE.
Un avis que partage un ancien du MALG (ministère de l’Armement et des Liaisons générales - le service secret qui a mené la guerre contre la France durant la guerre d’indépendance) : « Les services algériens dépassent le président et même Mediène, qui n’en est qu’un gardien, une étape dans leur longue mutation depuis la fin des années 1950. La structure a existé avant eux et leur survivra. L’Algérie avait une armée puissante et un service secret performant avant même d’avoir un État », poursuit le « malgache ».
« C’est la colonne vertébrale du système. Même hostile au DRS ou à la puissance de Mediène, le cercle présidentiel a conscience que sans cet appareil, son emprise sur l’État et la société serait diminué ». Non sans malice, l’ancien officier du MALG tient à rappeler : « N’oubliez pas que Bouteflika lui-même, alors qu’il était lycéen au Maroc, a été recruté au sein de l’Armée de libération nationale par Abdelhafid Boussouf… le fondateur des services algériens ! ».
Un officier du DRS à la retraite admet que la situation n’est pas aussi claire qu’elle n’y paraît : ce démembrement « apparent » du DRS intervient en fin de règne, « dans un climat où la succession, non seulement de Bouteflika, mais aussi de Mediène et de Gaïd-Salah, fait parler dans les salons algérois et les chancelleries étrangères ». Les tensions actuelles ne seraient, selon lui, que le résultat d’un « déficit de consensus » sur le scénario de succession des trois institutions à la tête de l’État : présidence, armée et DRS.
« Bouteflika, en faisant la guerre aux généraux, a brisé la règle sacrée de la collégialité de la décision. À trop vouloir être roi et protéger son ‘’couloir’’, il a massacré tous les chevaliers. Aux échecs, on appelle ça une impasse. »

Algérie: échec et mat au DRS...

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