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Publié par Bob Woodward

Les casseurs, nos enfants ?

Le terme “casseurs” est un terme ancien que l’on trouve aux lendemains de toutes les manifestations qui, dans un contexte de forte conflictualité, “dégénèrent” comme il est convenu de dire, par exemple en 1968, 1979 – dans le cadre du conflit sur la sidérurgie –, et dans les manifestations de la jeunesse scolarisée depuis 1994. Avec lui, sont désignés certes des actes de violence en marge du cortège, c’est-à-dire en dehors des “rangs officiels” de la manifestation, mais on sous-entend surtout qu’il s’agit uniquement d’actes délictueux sans motivation politique, simplement pour se défouler, s’amuser, voler ou encore, du point de vue syndical, pour jeter l’opprobre sur la “juste colère” des manifestants, voire pour provoquer la répression contre le mouvement ou en tout cas pour le discréditer. Tout cela n’est pas nécessairement faux mais parfois, et aujourd’hui sans aucun doute, insuffisant pour comprendre ce qui se joue.
Vu le nombre de personnes impliquées, les stratégies adoptées et les cibles attaquées, il y a très certainement l’intervention de groupes qu’on désigne (et qui pour certains se désignent) d’ultra-gauche. Cette mouvance est l’héritière de plusieurs strates historiques d’opposition au léninisme : la “gauche communiste” du début du XXe siècle avec des personnalités telles que Rosa Luxemburg ou Amadeo Bordiga, et le conseillisme allemand des années 1920, inspiré par exemple d’Anton Pannekoek, qui oppose les conseils ouvriers à la conception léniniste du parti et de l’Etat. Elle s’est nourrie ensuite de l’influence du groupe français Socialisme ou barbarie, de l’Internationale Situationniste puis de l’Autonomie venue d’Italie au milieu des années 1970.
L’autonomie à ses débuts provient de la tradition communiste mais elle se mâtine ensuite d’anarchisme pour valoriser l’action directe par la thématique de la réappropriation des biens “volés” par le capitalisme et toujours plus rejeter les organisations au profit du spontanéisme des rebelles. En sommeil à partir du milieu des années 1980, la mouvance de l’ultragauche réapparaît sur la scène publique dans le cadre des manifestations antiglobalisation avec ce qui est alors appelé le Black Bloc, puis des violences et notamment de l’occupation avec dégradation de l’EHESS pendant le mouvement anti-CPE de 2006 et enfin avec l’affaire de Tarnac de 2008.
Le MILI est né dans les lycées comme son premier nom l’indique (Mouvement inter-lycées indépendant) pour protester contre les expulsions de lycéens sans-papiers en 2013 (“affaire Léonarda”). Il a pris son nom actuel (Mouvement inter-luttes indépendant) un an plus tard pour élargir sa base (aux collégiens et aux étudiants) et ses thèmes d’intervention, non plus seulement aux sans-papiers mais aussi à la question du logement et à l’antifascisme. La mort de Rémi Fraisse par une grenade de gendarme à Sivens quelques semaines plus tard ajoute une nouvelle thématique, celle des violences policières, qui accentue sans doute sa radicalisation que l’on peut repérer dans ses références à l’Autonomie, son hostilité farouche à toute forme de représentants : institutions, mais aussi syndicats, associations de toute sorte même s’il en partage la cause comme les associations écologistes et la Coalition Climat 21.
Les questions que le MILI privilégie et la façon dont il les pose et les prend en charge sont identiques à celle de l’ultra-gauche, fortement clivantes – on dirait dans notre langage “disruptives”, c’est-à-dire en rupture avec l’ordre social politique, et/ou économique – et l’exposent très clairement à la répression qu’il n’esquive pas d’ailleurs.
De toute façon, leur disposition à s’engager physiquement dans les luttes, la croyance que la violence est nécessaire et légitime, constitue un ADN commun si on peut dire avec les Autonomes et l’ensemble des mouvances dont je parlais : les ZAD, la question des migrants et la remise en question des frontières (dans la filiation des No Borders), la dénonciation de la surveillance ou du “flicage généralisé” qui perpétue les mobilisations antibiométrie, celle des violences policières, qui en quelque sorte permet la liaison entre d’un côté la jeunesse si ce n’est dorée mais confortable des classes moyennes-supérieures des centres villes et des quartiers bourgeois, de l’autre celle des banlieues ou des lycées des zones populaires. Une liaison qui ne s’était pas opérée en 2006.
De ce point de vue la politique de maintien de l’ordre actuel ne peut que renforcer ce rapprochement, et le basculement de pans entiers de la jeunesse – pas seulement celle des quartiers populaires qui, elle, y est acquise depuis longtemps – dans l’idée que “la police assassine”, et donc la défiance, voire le rejet éventuellement violent de l’ordre républicain qu’elle est censée incarner.
Les débordements n’ont cessé de se multiplier en marge de la loi travail, depuis fin mars. Des violences qui sont le fait d’une « poignée de casseurs ». Mais qui sont-ils et comment agissent-ils ?
Depuis le 31 mars et le début des manifestations contre la loi travail, de nombreux débordements et des violences ont avec les forces de l'ordre ont émaillé ces mouvements, à Paris et en province. Ce mardi 14 juin, les syndicats sont de nouveau descendus dans la rue espérant une mobilisation d'ampleur contre le projet de loi examiné au Sénat.
Mais de nouveaux incidents ont éclatés à Paris, où « plusieurs centaines » de « personnes encagoulées " ont jeté des projectiles sur les forces de l'ordre. Treize personnes ont été interpellées et au moins deux autres ont été blessées.
Armés de barres de fer, organisés, dissimulés par des cagoules ou des masques, ils sont une « poignée de casseurs » à se fondre dans les manifestations pour chercher la confrontation avec les forces de l'ordre : qui sont-ils et comment agissent-ils ?
Olivier Cahn, chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip), observe « deux types de groupes : les groupes autonomes habillés en noir, les "Black Blocs", organisés, qui apparaissent tout à coup à l'avant du cortège pour en découdre avec les policiers. (...) Et des groupe de casseurs, constitués de gamins qui descendent de la périphérie de Paris ou Lyon et profitent de la manif pour casser ».
Les groupes autonomes ont le « visage masqué, des lunettes de ski, des foulards, du produit pour les yeux : ils s'équipent pour évoluer sereinement au milieu des gaz lacrymogènes », raconte Patrice Ribeiro, du syndicat Synergie Officiers. « Certains viennent de pays voisins », affirme aussi une source policière
« Certains se déplacent même en colonne comme les policiers », dit-il. « Ils sont de plus en plus organisés, méthodiques. (...) Ils ont une technique qui se met au point pour enlever les pavés, pour récupérer du goudron, le stocker dans des sacs, dans des poubelles et ensuite attaquer au moment qu'ils choisissent les forces de l'ordre », a expliqué le préfet de police de Paris, Michel Cadot.
« Ce sont des techniques qui ont été élaborées dans les années 80 en Allemagne et qui réapparaissent. Ils veulent en découdre avec les policiers pour montrer que l'Etat ne tient pas la rue et susciter des images de la violence de la part de l'Etat devant les caméras », explique Olivier Cahn.
Parmi les personnes jugées en comparutions immédiates pour des faits de violences lors des précédentes manifestations se dessine également le portrait du second type de groupe : celui des jeunes désoeuvrés vivant en périphérie des grandes villes.

Les casseurs, nos enfants ?

Des jeunes, au casier judiciaire souvent vierge, et au parcours scolaire et professionnel généralement chaotique. C'est le profil des personnes interpellées à Nantes en avril dernier, comme le rapportait alors Ouest-France . L'un d'eux explique sa participation aux violences par le fait d'avoir « fait comme tout le monde », pour se « défouler ». Le premier à comparaître est arrivé d’Algérie, début mars, avec des membres de sa famille pour rejoindre son frère à Nantes. Depuis, l’homme de 18 ans s’ennuie, ne trouve ni travail, ni possibilité d’apprendre le français.Jeudi, ne sachant pas quoi faire de sa journée, il rejoint la manifestation vers 14 h, bien après la fin du défilé. En voyant des perturbateurs, esplanade des Machines de l’île, jeter des projectiles sur les forces de l’ordre, il décide d’en faire de même. « Pour me défouler, explique-t-il en kabyle, à son traducteur. Je n’ai personne ici pour me conseiller. J’ai fait comme tout le monde. »

Le procureur a requis un mois de prison avec incarcération immédiate à l’encontre du prévenu de 18 ans au casier judiciaire vierge. Le tribunal l’a suivi. Deux cousins, vivant à Bouguenais, ont également été jugés vendredi. L’un a 23 ans, sans emploi et se fait héberger à droite, à gauche. L’autre, 18 ans, était en passe de décrocher un contrat d’agent d’entretien. Tous deux ont passé une partie de leur enfance en foyer et sont inconnus de la justice. Jeudi, ils sont venus à la manifestation après s’être croisés dans la rue, « par hasard ».

Quartier Bouffay, 20 h, avec un petit groupe d’individus, ils s’en prennent aux policiers, caillassent une rame de tramway et enflamment une poubelle. « J’étais parti dans un délire avec d’autres personnes, puis j’ai continué, explique le plus âgé. Concernant les policiers, on a jeté des cailloux pour qu’ils s’éloignent. Parce qu’on en a marre de la police. » Le tribunal a répondu avec force et les a condamnés à deux mois de prison ferme. Ils ont été conduits immédiatement en cellule après le jugement. Même sort réservé, tard dans la soirée, à un jeune homme de 26 ans, originaire de Vallet. Il a écopé d’un mois de prison ferme avec deux mois de sursis et mise à l’épreuve. Un Morbihannais de 20 ans a, lui, été condamné à un stage de citoyenneté pour outrage et rébellion.

Les casseurs, nos enfants ?

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