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Publié par Bob Woodward

Le Tatarstan, creuset de la réislamisation de la Russie ?

 

“Pour nous, la Foi est dans le sang et dans les os... On peut enlever à un homme ses vêtements, on peut le jeter en prison, mais on ne peut pas supprimer une foi pratiquée depuis mille ans”, affirme Gousman Iskhakov, le mufti du Tatarstan. “Après avoir vécu pendant trois générations sous le régime soviétique, les gens ne sont pas athées, conclut-il, mais ils connaissent mal leur religion... Et aujourd’hui beaucoup de gens s’intéressent à l’Islam”...
Cette renaissance de l’Islam au Tatarstan, république autonome de la Fédération de Russie, dont la moitié de la population est composée de Tatars, un peuple musulman depuis qu’il a adopté l’Islam en 922, six cents ans avant la conquête de Kazan par Ivan le terrible en 1552. En 1990, à l’époque de la perestroïka, il ne restait plus qu’une mosquée à Kazan: il y en a aujourd’hui une cinquantaine, et l’on construit même une grande mosquée, la mosquée “Kol Cherif”, à l’intérieur des murs du Kremlin de Kazan, à deux pas de la cathédrale orthodoxe en cours de restauration. Et l’on compte environ un millier de mosquées pour toute la république, pour une population de deux millions de musulmans. Plus difficile à évaluer, la ré-islamisation de la population n’en est pas moins frappante: partout, dans les mosquées et dans les “madrassas” (écoles religieuses traditionnelles), des centaines, des milliers de Tatars réapprennent les fondements de l’Islam. La madrassa Mohammedia, l’un des dix centres d’enseignements de l’Islam fonctionnant à Kazan avec l’autorisation des autorités, forme ainsi plusieurs centaines de personnes dans le cadre de trois cycles de cours: un cycle de 200 jeunes étudiants âgés de moins de 25 ans, suivant les cours pendant la journée. Un cours du soir, suivi par environ 300 personnes. Et un troisième cycle suivi par 300 adultes, hommes et femmes, qui, après avoir suivi pendant trois ans des cours à la mosquée de leur village ou de leur ville, continuent leurs études chez eux et viennent pendant dix jours, deux fois par an, passer des examens à la madrassa. Ce qui frappe, c’est la diversité sociale de ces gens qui redécouvrent l’Islam dans cette madrassa:  Fayz, né en 1947, est chauffagiste; Damir, né en 1952, est ouvrier à Oulianovsk; alim, né en 1960, originaire du Kazakhstan, est employé au département des affaires religieuses; Garipov, environ 70 ans, était professeur de biologie; Nadir, né en 1953, est régisseur de théâtre en Oudmourtie; Hassan, né en 1956, est ingénieur pétrolier; Yasmina, née en 1961, est contremaître dans le bâtiment; Elfia, 62 ans, est bibliothécaire; Gulnaz, née en 1981, est styliste; Zelia, née en 1954, travaille dans le secteur énergétique: tous sont en deuxième ou en troisième année de cours à la madrassa, et parallèlement à leur vie professionnelle, ils ont déjà une activité religieuse: Fayz enseigne l’islam aux 70 enfants de la madrassa de la mosquée de son quartier; Damir est l’adjoint de son imam, et le remplace quand il s’absente; Yasmina apprend le Coran à 18 enfants chez elle et à des adultes à la mosquée...  Gulnaz, elle, a ouvert un atelier de mode islamique dans son village: lle fait découper par des jeunes filles de son village des costumes qu’elle a dessinés en s’inspirant d’un magazine de mode islamique publié en Turquie.
De nombreuses mosquées abritent des cours informels, comme la mosquée Nouroulla, à Kazan, où Rachida Hanum, la mère du mufti, donne des cours tous les matins à des femmes trop âgées pour aller dans une madrassa ou à l’université -- la plupart ont atteint la soixantaine. Un jour par semaine elles vont à la mosquée étudier avec Rachida Hanum les versets les plus importants du Coran en langue tatare et apprendre à faire leur prière. À 77 ans, Rachida Hanum fait preuve d’une énergie peu ordinaire, et elle est la mémoire de la résistance des musulmans à l’époque de l’athéisme triomphant, sous Staline: née en 1924, juste après la mort de Lénine, dans une famille de 12 enfants, fille d’un paysan très croyant, elle apprend à faire la prière à quatre ans, et le ramadan à huit ans. La répression bat alors son plein: son père est condamné à dix ans de prison comme koulak (riche paysan), les livres en arabe sont brûlés, les minarets de la mosquée sont détruits et la mosquée est transformée en club...  Mais Rachida avait appris l’arabe, et elle ne l’oubliera pas. À 19 ans, elle épouse un employé de banque qui est à son tour condamné à 16 ans de prison: libéré par amnistie après la mort de Staline, en 1953, il meurt 2 mois après: Rachida se remarie, et profitant de la relative libéralisation qui suit l’arrivée au pouvoir de Kroutchev, elle commence à enseigner l’Arabe et les principes de base de l’Islam, en secret, chez elle et chez des particuliers: “J’utilisais de vieux livres qu’on avait cachés dans le grenier; je n’étais pas une professionnelle, mais je donnais ce que ma mère m’avait transmis; j’enseignais les caractères arabes sur une ardoise, et j’apprenais comment on doit prier”. Rokia, une de ses élèves à la mosquée Nouroulla, raconte: “Mes parents étaient croyants et ils priaient; mais ils ne m’ont pas appris la religion parce qu’ils avaient peur...  Et j’étais ignorante, je ne savais rien sur l’Islam. Il y a 26 ans, je travaillais à l’époque dans une usine, et il y avait alors un bruit qui courait: il y avait une femme qui enseignait la religion. J’ai rencontré Rachida Hanum par hasard dans la rue, et au cours de la conversation, elle m’a dit que c’était elle; je suis allée une fois par semaine à ses cours: on apprenait à faire les prières, on apprenait à lire en Arabe, on apprenait le Coran: c’était dur, mais elle était un professeur très patient”...
Presque tous les Tatars qui ont retrouvé le chemin de l’Islam pratiquant font à peu près le même récit: leurs grands parents, leurs grands mères surtout, n’avaient jamais cessé de croire et de prier. Et ils ne font que renouer avec une religion à laquelle ils n’ont jamais eux-mêmes cessé de croire: “Moi, j’ai toujours cru en Dieu”, dit une femme qui enseigne dans une école tatare de Kazan, “certes, j’étais une enfant du système, je suis passée par le moule de l’école, je suis allée aux komsomols (jeunesses communistes), mais je n’ai pas été membre du parti communiste; au village, il n’y avait que des femmes -- mon père et beaucoup d’autres ont été envoyés en Sibérie en revenant de la guerre -- et ma mère, mes tantes, ma grand mère faisaient leurs prières; et il y a toujours eu la flamme en moi: secrètement, je croyais en Allah”. Mais ce n’est qu’en 1994 qu’elle a commencé à prier, après avoir lu un livre qui expliquait comment il fallait faire ses ablutions, et faire la prière.
Beaucoup disent que l’Islam avait été préservé dans les campagnes, mais selon Rafik Moukhametshin, directeur du Centre de recherches islamiques de Kazan, “il n’y avait plus, en 1989, dans tout le Tatarstan, que 18 communautés (“mahalla”) musulmanes à l’échelle du district, qui pratiquaient une forme très primitive de l’islam, sans moullas: on célébrait le mariage musulman (nikah) avec quelqu’un qui jouait le rôle d’un moulla et disait une prière; et aussitôt après son départ, on sortait les bouteilles de vodka. Et pour les enterrements dans le cimetière musulman, un ancien récitait la prière des morts (la Fatiha)”.
Curieusement, ces retrouvailles avec un Islam qui aurait toujours fait partie de l’héritage des Tatars se font en gommant certains aspects de la politique systématiquement anti-religieuse du régime soviétique -- une politique qui allait jusqu’à ouvrir des “musées de l’athéisme” dans de nombreuses villes. La plupart des Tatars croyants d’aujourd’hui reconnaissent que les mosquées avaient été détruites -- les minarets rasés, et les salles de prière transformées en garages ou en clubs -- mais ils ne se souviennent pas des conséquences que pouvait avoir une pratique religieuse affichée:  sans doute parce qu’en admettant que passer pour un croyant entraînait la perte du travail, ils seraient obligés de reconnaître qu’ils n’avaient pas couru ce risque -- et donc que leur foi est toute nouvelle, qu’ils ont bel et bien été de purs athées comme les formait le système.
Quelques-uns -- ils ne sont pas nombreux -- admettent franchement qu’ils étaient membres du parti communiste. Rosa Tufitulova, députée au parlement du Tatarstan, et présidente de l’association des “Têtes Blanches”, une association de défense des traditions et de la culture des femmes tatares, est l’une des rares à reconnaître qu’on ne pouvait pas afficher sa foi impunément : “Oui, j’étais communiste, dit-elle franchement, mais je croyais en Dieu, parce que ma grand mère paternelle était très croyante. Dans mon coeur, il n’y avait pas de conflit entre l’Islam et le communisme; c’est pas notre faute, c’est notre malheur, j’ai été ainsi éduquée: je croyais sincèrement au communisme”. Et elle commence par affirmer qu’il n’y avait pas de conséquence négative pour ceux qui pratiquaient leur religion. Puis, au cours de la conversation, elle raconte qu’en 1978, rédactrice en chef d’un magazine de jeunes, elle a fait partie d’une délégation qui est allée en Allemagne. Au cours de ce voyage, elle est entrée dans une mosquée, à Brême, et a prié en présence du chef de la délégation: sidéré, celui-ci lui a dit qu’il ferait un rapport en rentrant à Kazan. “Mais c’était un brave homme, et finalement il n’a rien dit”, raconte Rosa Tufitulova; “heureusement, car s’il avait fait un rapport, j’aurais perdu mon travail, toute ma carrière était terminée”...
Dans un village, à quelques dizaines de kilomètres de Kazan, Rawil, militant du PC depuis son service militaire, a été secrétaire du parti dans son kolkhoze de 1987 à 1989. Aujourd’hui il suit les cours de la madrassa Mohammedia, et il remplace l’imam de son village quand celui-ci est absent. Il ne répond pas clairement à la question sur les sanctions contre la pratique religieuse à l’époque soviétique, disant: “Après la Révolution, les deux mosquées du village avaient été transformées en garage et en club, et puis elles avaient été détruites en 1932. A cause de ça on avait peur de prier... C’était interdit de prier... On ne pouvait pas lutter contre l’Etat”. Quand on lui demande s’il croyait au communisme quand il a adhéré au parti, il répond: “Oui, tout le monde y croyait”...  Et d’ajouter avec candeur: “Quand il y a eu le socialisme, on a cru que ce serait mieux... Quand il y a eu la perestroïka, on a cru que ce serait mieux... C’est l’Etat qui décide”...  Et l’on peut se demander dans quelle mesure son adhésion à l’Islam est profondément motivée -- ou
si cet ancien apparatchik ne suit pas l’idéologie aujourd’hui dominante, ou en tout cas porteuse...

Le Tatarstan, creuset de la réislamisation de la Russie ?

Pratiquer sa religion,  aujourd’hui, à Kazan et dans les campagnes, c’est en effet s’intégrer à un courant qui mêle la renaissance d’un certain nationalisme tatar et celle de l’Islam, et qui regroupe des gens plutôt instruits, mais aussi des gens très simples, en quête de spiritualité. Mais il ne faut pas croire que ce courant est majoritaire. Il se heurte à la profonde fragmentation de la société du Tatarstan et à la difficulté de définir une identité tatare: selon les statistiques officielles, les 4 millions d’habitants du Tatarstan sont divisés à parts égales entre Russes et Tatars; et les 2 millions de Tatars sont eux-mêmes très “mélangés”: peu fréquents autrefois dans les campagnes, les mariages “mixtes”, entre Russes et Tatars, étaient par contre courants dans les villes dès les années 1960-70.  Aujourd’hui, ils sont fréquents. À l’époque soviétique, le problème de la nationalité et celui de la religion ne se posaient pas à l”homo sovieticus”. Aujourd’hui, les enfants de ces familles mixtes “restent au milieu”, comme le dit une femme qui enseigne dans une école tatare, “ils ne sont ni Russes, ni Tatars, ils n’ont pas de nationalité”. Et s’ils vont à la mosquée, ils continuent de boire de la vodka... L’attitude d’une société marquée par des dizaines d’années de propagande anti-religieuse contribue aussi à maintenir beaucoup de gens à l’écart de la mosquée. Fayz, un homme d’une cinquantaine d’années qui suit les cours de la madrassa Mohammedia, raconte que le plus dur, pour retrouver le chemin de l’islam, cela n’a pas été d’apprendre les caractères arabes, ou de mémoriser les versets du Coran; “Non, le plus dur, pour moi, cela a été d’aller à la mosquée la première fois: je me disais: “Qu’est-ce que les gens vont dire?”  Je vis dans un district qui était totalement russe autrefois; il n’y avait pas de mosquée jusqu’à ce qu’on en construise une il y a six ans. Et qu’est-ce que les gens ont dit? “Alors, tu es devenu un moulla! Tu veux te séparer de nous!”. C’était surtout les Tatars qui faisaient ces remarques”... Dans son village, Hassan, un vétérinaire, raconte que lorsqu’il est allé à la mosquée avec son fils Azat en 1995, les amis de son fils se sont moqués de lui, et lui ont dit: “Si tu vas à la mosquée, tu n’es plus des nôtres”. Et Azat a lâché: “C’est plus intéressant pour lui d’aller à la discothèque”, conclut son père, résigné! En semaine, à la prière de midi, à la mosquée de ce village, il y a quatre fidèles en plus de l’imam. Le vendredi, il y aurait, selon Hassan, 45 fidèles. Mais peu de jeunes. À Kazan, à la prière du vendredi à la mosquée Marjani, qui sert de grande mosquée en attendant la fin de la construction de la nouvelle mosquée “Kol Cherif” au Kremlin, plusieurs centaines de fidèles suivent la prière dirigée par le mufti. Et parmi eux un certain nombre de jeunes.
Selon une enquête faite l’année dernière auprès de 1.500 jeunes Tatars de moins de 30 ans, en ville et dans les campagnes du Tatarstan, 80 pour cent de ces jeunes déclarent qu’ils se considèrent comme “musulmans”. Mais seulement 5 pour cent seulement affirment “connaître et respecter la religion”. Et quand on demande aux 95 pour cent qui ne pratiquent pas pourquoi ils se déclarent musulmans, ils répondent “parce que c’est la religion de nos ancêtres””.  “Ils connaissent les règles de l’Islam, mais ils ne les respectent pas”, explique Rafik Moukhametshin, directeur du Centre de recherches islamiques de Kazan: “Ils disent: on le fera quand on sera vieux”!
Malgré ses faiblesses -- malgré le fait qu’elle concerne surtout une majorité de personnes relativement âgées -- la renaissance de l’Islam au Tatarstan, au coeur de la Russie, a été jugée suffisamment importante pour susciter  l’attention des autorités qui ont multiplié les initiatives pour l’encadrer et la contrôler. Le président Chamiyev a mis en place une “Conseil des affaires religieuses” dirigé par Rinat Nabiev, un historien, et directement rattaché au conseil des ministres du Tatarstan, et un “Conseil des affaires religieuses musulmanes” dirigé par le mufti Gousman Ishakov, élu par le congrès des musulmans du Tatarstan. Les dirigeants du Tatarstan ne cessent d’afficher leur volonté  de reconnaître la renaissance des deux grandes religions du Tatarstan -- l’Orthodoxie et l’Islam -- et de les traiter sur un pied d’égalité: “Nous avons un Etat laïc, mais l’Etat ne peut rester indifférent à la religion de ses citoyens”, déclare une collaboratrice de Rinat Nabiev, “et c’est pour cela qu’à l’intérieur des murs du Kremlin de Kazan, nous finançons la restauration de la cathédrale et la reconstruction de la grande mosquée, avec des fonds provenant de la République du Tatarstan et de sources privées”. À plusieurs reprises, Rinat Nabiev soulignera la volonté du président Chamiyev de mener “une politique d’équilibre” entre les deux religions, et le fait que “toutes les religions sont égales devant la loi”.  Affirmant que l”Islam tatar est un Islam tolérant”, Rinat Nabiev précise “qu’il n’y a pas de conflit actuellement” entre les fidèles des deux grandes religions, “bien que les relations n’aient pas toujours été simples”. C’est un euphémisme, en ce qui concerne l’histoire. Et aussi en ce qui concerne la période contemporaine: le retour de l’Islam après 1990 a donné lieu à l’émergence de nombreux courants incontrôlés: en l’absence de cadres religieux autochtones, les musulmans tatars ont fait venir des moullas et des professeurs arabes et turcs qui ont importé avec eux les diverses tendances qui traversent le monde musulman: le Tabligh, les Noursi, les Qadiri et Naqshbandi, l’Ahmadia... et des courants plus extrémistes, prônant le Djihad... La diffusion par certaines madrassas, comme la madrassa “Youldouz”, et des mosquées comme la “mosquée bulgare”, d’un enseignement jugé “fondamentaliste”, et la capture en Tchétchénie de combattants passés par les madrassas de Kazan ont alarmé les autorités du Tatarstan qui ont réagi en expulsant un certain nombre de religieux arabes et décidé de superviser de très près la formation des cadres religieux musulmans.
“Nous souffrons d’un manque de personnel qualifié... La solution du problème de l’enseignement religieux décidera du destin de l’Islam, pas seulement ici au Tatarstan, mais en Russie en général”, affirme une collaboratrice de Rinat Nabiev, au “Conseil des affaires religieuses”.  “La question des cadres est la plus douloureuse pour nous”, dit de son côté le mufti Gousma Ishakov; “On ne peut pas rétablir en 7 ans ce qui a été oublié pendant 70 ans... 70 pour cent de nos imams sont âgés; nous travaillons pour remplacer ces vieux imams. Pour qu’il n’y ait pas de fanatisme, il faut un bon enseignement”.
Parallèlement aux “madrassas”, centres d’enseignement religieux traditionnels qui doivent s’enregistrer auprès du mufti pour avoir le droit de poursuivre leurs activités, les autorités ont créé à Kazan en 1998 une “Université islamique de Russie”, dont la construction a été financée à la hauteur de 340.000 dollars par la Banque islamique, et pour 250.000 dollars par la République du Tatarstan.  Le but de cette université, affirme Souleiman Zaripov, son vice-recteur, est d’empêcher les jeunes Tatars et musulmans de Russie d’aller se former à l’étranger en leur fournissant sur place un enseignement de qualité. Et aussi de leur donner un enseignement moderne, en donnant, parallèlement aux cours de sciences religieuses, des cours de sciences humaines (histoire, sociologie, pédagogie, psychologie, langues) qui ne sont pas dispensés dans les madrassas traditionnelles. Cette université, qui accueille actuellement 140 étudiants pour un cursus de quatre ans, doit breveter cette année sa première promotion de diplômés. Souleiman Zaripov ne cache pas que cette université qui doit former les nouveaux cadres musulmans de Russie souffre elle-même d’un grave... manque de cadres: “Malheureusement, explique-t-il, la guerre en Tchétchènie a brisé beaucoup de nos rêve: l’Etat a commencé à accuser les Arabes... A tort, ajoute-t-il, car les Arabes n’ont aucun lien avec cette guerre...Mais les gens disaient que la guerre en Tchétchènie était financée par les Arabes, et qu’il y avait des mercenaires arabes qui se battaient en Tchétchènie. C’est vrai, il y a des Arabes, mais 15 pour cent des combattants tchétchènes qui se battent contre les forces fédérales sont des ... Russes!  Il y a aussi des mercenaires estoniens et des Ukrainiens. Mais qui est coupable? Les Musulmans. Et toute la campagne a été dirigée contre les Arabes.”...   Le résultat, c’est que trois professeurs arabes ont dû repartir, et huit professeurs d’El Azhar (Egypte) et de Jordanie qui devaient venir enseigner à l’Université islamique de Kazan n’ont pas obtenu leurs visas...  Sur les 20 professeurs qui enseignent aujourd’hui à l’université islamique, 8 sont attachés à l’université; les 12 autres dépendent d’autres institutions... Cette université dispense aussi un enseignement préparatoire de deux ans à des étudiants qui ne savent pas l’Arabe, et qui, après avoir obtenu un premier diplôme à la fin de ce cycle préparatoire, peuvent officier comme imams dans des mosquées de villages ou dans de petites mosquées en ville. Le système semble parfaitement verrouillé. Permettra-t-il d’éviter l’apparition d’un courant radical?
“Il n’y a pas de problème de fondamentalisme au Tatarstan”, conclut Raphael Khakimov, conseiller du président Chamiyev pour les affaires politiques, ajoutant: “Ici, nous produisons des avions, des hélicoptères, du matériel électronique très perfectionné; nous avons des écoles et des instituts technologiques, alors que les pays arabes se bornent à extraire le pétrole; nous avons un héritage théologique très riche; l’autorité de nos théologiens est telle que la pensée arabe nous semble très primitive... Quel intérêt pourrions-nous avoir pour cette culture? Ici, on ne peut pas être de simples musulmans, parce que si l’ouvrier qui va à l’usine prie 5 fois par jour, on perdra face à la concurrence... Notre leitmotiv, c’est d’être plus proches de l’Europe.  Nous n’avons pas peur de l’apparition du radicalisme musulman... mais nous le surveillons”.

Le Tatarstan, creuset de la réislamisation de la Russie ?

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