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Publié par Bob Woodward

Le "souchien": cible à abattre ?

Un petit clip mis en ligne sur une plate-forme numérique de l’Education nationale, destiné à servir de support de cours pour l’édification des élèves, narre les aventures de Noisette et Pignon qui, comme leurs noms l’indiquent, sont deux graines : l’une, ronde aux yeux bridés est une petite noisette népalaise, l’autre, oblongue aux idées courtes est un pignon bien franchouillard. Rageur et méchant, Pignon ne supporte pas les étrangers. Archétype de l’horrible « souchien », il n’aime pas ce qui ne lui ressemble pas et regarde d’un sale œil sa petite voisine, Noisette aux yeux bridés, dont la vidéo éducative nous apprend qu’elle est népalaise et maîtrise mal la langue française, ce qui énerve encore plus le vilain Pignon qui est naturellement raciste. Car ce ne sont pas des attitudes ou des mots qui dérangent Pignon, c’est la différence seule, inacceptable en elle-même. Noisette, elle, symbolise une sorte d’innocence ontologique. Népalaise descendue de son toit du monde, elle est parée de toutes les vertus et rien ne semble justifier l’hostilité de Pignon : Noisette ne traîne pas dans les cages d’escalier, elle ne deale pas devant les barres d’immeubles, elle ne brandit pas de drapeau de son équipe de foot en apostrophant les « sales Français », elle ne semble tentée par aucune forme de repli communautaire ou de radicalisme religieux, elle est simplement Autre et en tant qu’Autre, elle est présenté comme une sorte d’être idéal qui n’a d’autre défaut que celui d’être Autre. La parabole éducative sur le racisme devient ici si abstraite qu’elle semble peu compréhensible.
À moins que les auteurs aient vraiment voulu attirer l’attention sur les difficultés d’intégration de la communauté népalaise en France, on ne voit pas trop ce qu’ils ont voulu dire…
Détourner un avion est spectaculaire et dangereux. Détourner des valeurs est moins spectaculaire, mais tout aussi dangereux. Tel est l'exercice auquel se livre Houria Bouteldja, égérie des Indigènes de la République, dans son dernier ouvrage, les Blancs, les Juifs et nous, petit bréviaire de l'antiracisme détourné en racialisme décomplexé.
Pour ce genre d'exercice, mieux vaut avoir des parrains. On se référera donc à Sartre. Attention ! Pas n'importe quel Sartre, mais celui justifiant les attentats de Septembre noir contre l'équipe israélienne participant aux jeux Olympiques de Munich, en 1972 (11 morts). On invoquera alors le principe selon lequel le terrorisme est, certes, une arme terrible, mais nécessaire quand les opprimés n'en ont pas d'autres, argument qui peut servir en d'autres occasions, encore plus sanguinaires. Bravo, donc, à Jean-Paul Sartre, cet homme qui a osé être "un traître à sa race", celle des Blancs - les Blancs racistes, s'entend, ce qui est une tautologie.
Evoquant cet enfer hexagonal, on administrera une leçon condescendante aux juifsOn se réclamera également de Jean Genet, qui s'est réjoui de la débâcle française en juin 1940. Genet est formidable, car "il s'en fout, de Hitler". Lui, au moins, va à l'essentiel : la primauté du conflit de race sur le conflit de classe, invariant structurel qui désigne l'ennemi, "le peuple blanc, propriétaire de la France". Evoquant cet enfer hexagonal, on administrera une leçon condescendante aux juifs. On les accusera de prétendre s'intégrer dans le royaume du "racisme républicain" où le "philosémitisme béat" est "le dernier refuge de l'humanisme blanc". On niera évidemment toute forme d'antisémitisme (comment pourrait-on penser une chose pareille ?). Mais on rappellera avec des mots choisis que "pour le Sud, la Shoah est - si j'ose dire - moins qu'"un détail"". Sans illusions, on sommera les juifs de se libérer de "l'Etat-nation français et de l'Etat-nation israélie", ce qui est tout un programme.
Pour mettre les points sur les i, on écrira : "J'appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l'Algérie, à l'islam." Dont acte. Pour défendre "nos frères", on ira jusqu'à tenir des propos d'une ambiguïté raffinée sur les droits des homosexuels et sur le féminisme, causes forcément douteuses puisque défendues par des "démocrates blancs". Pour les gays, on rappellera une formule vieille comme le monde, mais qui conserve une fraîcheur intacte : "Nos hommes ne sont pas des pédés." A contrario, on célébrera "la puissance virile de nos hommes" (des vrais, eux).
S'agissant du féminisme, on expliquera qu'il "fait partie des phénomènes européens exportés", autrement dit des marchandises avariées dont il faut se méfier. Histoire de montrer jusqu'à quelles extrémités peut conduire la logique communautariste, on évoquera le cas d'une femme noire violée par un homme noir à qui l'on demande pourquoi elle n'a pas porté plainte. Réponse de cette dernière : "Je ne pouvais pas supporter de voir un homme noir en prison." Un Blanc qui viole une Noire, c'est un crime raciste. Un Noir qui viole une Noire, c'est une affaire de famille.
Pour conclure, on fera le rappel religieux nécessaire en ce pays menacé par une "impiété collective". En effet, Allah "échappe à la raison blanche", alors que, "de sa foi, l'indigène tire sa puissance". Il sait qu'il lui faut condamner "les théories blasphématoires". On précisera même au cas où certains n'auraient pas compris : "Répétons-le autant que nécessaire : Allahou Akbar ! Détournons Descartes et faisons descendre tout ce qui s'élève."
Voilà. On aura rempli sa mission. On pourra ensuite se regarder dans la glace sans être tenté de l'essuyer, ce qui serait pourtant le seul geste salutaire.
Dans son dernier livre, Les Blancs, les Juifs et nous, publié en mars 2016 aux éditions La Fabrique, Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des indigènes de la République, ne prend pas autant de précautions que les auteurs de la vidéo sur Noisette et Pignon. Bouteldja veut éduquer elle aussi, elle veut éduquer les Blancs auxquels il faut faire rentrer dans le crâne leur statut de coupables éternels, de la conquête de l’Amérique jusqu’au nazisme en passant par la colonisation. Pour Houria Bouteldja, Pignon le Blanc n’est plus seulement bêtement raciste, c’est l’ennemi radical, le mal absolu, le coupable par nature, le monstre qui engendre les monstres. Pas facile pourtant, pour Houria Bouteldja, d’assumer les contradictions de sa propre biographie : « Pourquoi j’écris ce livre ? Parce que je ne suis pas innocente. Je vis en France. Je vis en Occident. Je suis blanche. Rien ne peut m’absoudre. » Bouteldja, née Noisette à Constantine, en Algérie, en 1973, a embrassé la cause des Pignon en s’installant en France. Elle a vendu son âme contre un LEA d’anglais et d’arabe et une intégration durable à l’univers politico-médiatique français. Elle ne s’en remet pas et maudit tout autant les fascistes blancs avec lesquels elle a pactisé contre son gré que ces hypocrites occidentaux prêts à lui offrir toute leur haïssable condescendance : « Je déteste la bonne conscience blanche. Je la maudis. Elle siège à gauche de la droite, au cœur de la social-démocratie. C’est là qu’elle a régné longtemps, épanouie et resplendissante. Aujourd’hui, elle est défraîchie, usée. Ses vieux démons la rattrapent et les masques tombent. »
"Les Blancs, les Juifs et nous", ne fait que répéter ce que Bouteldja répète depuis des années et que la « bonne conscience blanche » devrait écouter avec un peu plus d’attention : les « Blancs » aujourd’hui, qu’ils soient réactionnaires ou confis dans la culpabilité du post-colonialisme à long terme, n’ont aucune excuse, ni plus aucun avenir, autre que celui d’une rééducation lente mais nécessaire. C’est ce que Bouteldja nomme d’ailleurs « l’amour révolutionnaire » : il ne faut pas haïr le Blanc, car il serait indigne de tomber au niveau du « souchien », mais il faut les aimer, d’un amour sévère qui apprendra à nouveau aux Blancs à quel point ils sont coupables et montrera à l’Occident que sa civilisation est un leurre et son mode de vie le plus haïssable. Pour la franco-algérienne Bouteldja, « Blanche d’adoption », il n’y aucun échappatoire mais il y a heureusement les figures tutélaires qui peuvent aider à reconstruire son identité et sa conscience victimaire : Malcom X, Jean Genet, Sartre…Malcom X est directement élevé au statut de saint : « Malcom X a été tué parce qu’il était beau. (…) Malcom X est un soleil. Sa beauté rayonne. Elle nous irradie. Black is so beautiful lorsque le combat consiste à faire redescendre ceux qui commettent le sacrilège de s’élever au niveau de Dieu. » Jean Genet apporte plus modestement la solution rhétorique au problème d’identité d’une intellectuelle franco-algérienne qui bâtit sa carrière médiatique sur l’exploitation du ressentiment : « En naissant blanc et en étant contre les Blancs j’ai joué sur tous les tableaux à la fois. Je suis ravi quand les Blancs ont mal et je suis couvert par le pouvoir blanc puisque moi aussi j’ai l’épiderme blanc et les yeux bleus, verts et gris. » Mais qu’elle cite Genet ou parle en son nom, Bouteldja prend tout de même la précaution de préciser que, quand elle emploie les termes de « Blanc », de « Juif », ou encore de « baltringue », tout ceci n’a rien de raciste, d’antisémite ou d’homophobe, ce sont juste des « catégories sociales et politiques » qui « n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut. » Précautions sans doute inutiles, le « pouvoir blanc » n’est plus si terrible que cela : personne n’a d’ailleurs songé à reprocher sérieusement à Houria Bouteldja de louer Genet pour son indifférence vis-à-vis d’Hitler, de traiter les Juifs de « dhimmi de la République » ou de fustiger cette « blanchité chrétienne » qu’il importe de détruire, pour suivre la voie montrée par Genet : « Anéantir le Blanc qui est au centre de nous-mêmes, c’est anéantir le Blanc au centre de lui-même. Il sait que nous sommes les seuls à pouvoir l’en débarrasser. »
Sartre intéresse moins Bouteldja que Genet le taulard céleste ou Malcom X le soleil noir de la critique anticoloniale. Sartre a peut-être eu le mérite de préfacer Frantz Fanon mais à la copie Bouteldja préférera toujours l’original et Sartre l’anticolonialiste eut de surcroît le tort aux yeux de la porte-parole du PIR de refuser de condamner explicitement Israël lors de la guerre des Six Jours. Crime religieux, sanction immédiate : « Il faut fusiller Sartre ! » « Qu’on lui coupe la tête ! » hurle la Reine de Cœur d’Alice aux Pays des Merveilles. Heureusement que Sartre a eu la bonne idée de mourir il y a belle lurette, encore un qui échappe à un juste châtiment.

Le "souchien": cible à abattre ?

Houria Bouteldja se rêve donc en pendant féminin de Malcom X ou de Frantz Fanon et elle vient peut-être de trouver son Jean Genet en la personne d’Océane Rosemarie, chanteuse, comédienne, humoriste, militante gay et lesbienne et aujourd’hui passionaria de tous les opprimés. Pour Océane Rosemarie, Houria Bouteldja incarne le contraire de « l’antiracisme à sa mémère ». Comme Bouteldja, Rosemarie pense qu’il n’existe qu’un seul racisme, celui des Blancs dominateurs exercé à l’encontre des populations dominées non-blanches. Et comme toutes les causes et tous les opprimés se ressemblent, la militante gay et lesbienne pardonne aisément à Houria Bouteldja ses saillies un peu homophobes et pense aussi que l’antisionisme de la porte-parole du PIR « déconstruit la question de l’antisémitisme (…) par une argumentation stimulante et déprise d’européanisme. » Dans une tribune publiée dans Libération, Océane Rosemarie estime que Les Blancs, les Juifs et nous est un « livre (up)percutant, électrique et déstabilisant. » On se demande jusqu’où ira la solidarité d’Océane Rosemarie et si elle trouve aussi uppercutante et stimulante la réaction d’une militante du PIR à l’attentat commis à Tel-Aviv mercredi soir.
Réagissant au mitraillage de terrasses de café par deux Palestiniens mercredi 8 juin, qui a fait quatre morts et cinq blessés, Aya Ramadan, militante du PIR, a publié sur Twitter un message de soutien aux auteurs de l’attentat : « Dignité et fierté ! Bravo aux deux Palestiniens qui ont mené l’opération de résistance à Tel-Aviv. »
Houria Bouteldja n’a toujours pas réagi aux propos tenus par une militante de son parti. Mais peut-être que cet attentat, qui reprend le mode opératoire de ceux du 13 novembre à Paris n’a pas grande importante à ses yeux comme à ceux d’Océane Rosemarie. Car après tout, nous dit cette dernière : « Le seul voile qui pose problème aujourd’hui, c’est ce rideau entre la business class et la classe économique de l’avion, qui permet à ceux qui payent plus cher leur place de croire qu’ils ne sont que vingt dans de grands fauteuils alors que le vol transporte 210 passagers à l’arrière. »
Mais lire les fulminations d’Houria Bouteldja ou la réaction d’Aya Ramadan à l’exécution aveugle de cinq personnes, ce n’est pas au marxisme d’aéroport d’Océane la voyageuse que l’on est tenté de faire crédit mais plutôt à Max Scheler, le philosophe du ressentiment, qui explique sans doute avec plus de justesse ce dont Houria Bouteldja ou le PIR sont le nom : « Je puis tout te pardonner ; sauf d’être ce que tu es ; sauf que je ne suis pas ce que tu es ; sauf que je ne suis pas toi. »1 La formule de l’« amour révolutionnaire » dont parle le livre de Bouteldja et qui fait s’extasier Océane Rosemarie est d’ailleurs dévoilée à la fin de l’ouvrage, évoquant plus précisément le retour à une transcendance religieuse qui écraserait enfin l’orgueil blanc, objet de toutes les détestations : « En islam, la transcendance divine ordonne l’humilité et la conscience permanente de l’éphémère. (…) Personne ne peut lui disputer le pouvoir. Seuls les vaniteux le croient. De ce complexe de la vanité, sont nées les théories blasphématoires de la supériorité des Blancs sur les non-Blancs, de la supériorité des hommes sur les femmes, de la supériorité des hommes sur les animaux et la nature. » Et de cette épiphanie politico-religieuse est née le credo militant qui rassemble Océane Rosemarie, la militante gay et Houria Bouteldja, racialiste au masque de marxiste, qui achève sa flamboyante démonstration sur un cri : « Allahou akbar ! – terrorise les vaniteux qui y voient un projet de déchéance. Ils ont bien raison de le redouter car son potentiel égalitaire est réel : remettre les hommes, tous les hommes, à leur place, sans hiérarchie aucune. Une seule entité est autorisée à dominer : Dieu. (…) On peut appeler ça une utopie et c’en est une. Mais réenchanter le monde sera une tâche ardue. »
Une tâche ardue et éventuellement assez sanglante… Peut-être que les gentils avocats de la cause égalitaire tels qu’Océane Rosemarie devrait prendre soin de lire les petites lignes en bas du contrat avant de donner des gages au premier Malcom X venu. Par ce que l’« amour révolutionnaire » de Bouteldja n’a rien de très rassurant et qu’il suffit juste de la lire pour s’en convaincre : « Alors, commençons par le commencement. Répétons-le autant que nécessaire : Allahou akbar ! Détournons Descartes et faisons redescendre tout ce qui s’élève. »
En guise de qualité de Houria Bouteldja, on lit, au dos de son essai les Blancs, les Juifs et Nous (La Fabrique éditions), qu’elle est «issue d’une famille d’immigrés algériens arrivés en France dans les années 60». Il est également précisé qu’elle a «coécrit, avec Sadri Khiari, Nous sommes les indigènes de la République». Pas de fonction précisée pour celle qui est pourtant la figure médiatique du Mouvement des indigènes de la République, ce qui l’amène à être présente sur les plateaux de télé. Ses prises de position ou son ton en ont fait l’ennemie jurée d’un spectre large de personnalités allant de l’extrême droite à la gauche. Ses positions sur le féminisme, le racisme, l’islamophobie, les questions post-coloniales suscitent l’adhésion d’autres, emportés par sa verve de pasionaria.
Les Blancs, les Juifs et Nous : tout le problème est déjà dans le titre. Car l’essai de Houria Bouteldja est divisé en trois parties : l’une sur la blanchité dominatrice, l’autre sur l’identité juive et, enfin, une dernière sur la question des indigènes. En préambule, elle précise que ces catégories sont utilisées dans leur sens «social et politique», et non dans le déterminisme biologique. Mais aucun de ces mots ne peut être utilisé au hasard, comme si d’autres ne lui avaient pas apposé un sens, aucun ne peut se trouver au milieu d’une telle logorrhée haineuse et se jouer des faits historiques.
Houria Bouteldja s’adresse aux deux premières catégories. Les «Blancs», elle les invite à imiter Genet et à se débarrasser de leur blanchité. Aux «Juifs», à renoncer à Israël et à redevenir les indigènes qu’ils étaient autrefois. Enfin, en tant que voix des indigènes, elle préconise «l’amour révolutionnaire», sorte de fulgurance très floue où se retrouvent convoqués Fanon, Baldwin, les martyrs de la révolution algérienne, l’islam, les Black Panthers, Zhou Enlai, les Indiens d’Amérique… Chez elle, il y a «vous» et «nous», et rien d’autre.
Houria Bouteldja est furieusement antisioniste, et se défend d’être antisémite. C’est d’ailleurs l’un des arguments-massues de l’immense majorité des antisionistes. Là encore, l’essayiste ne fait rien d’autre que de prendre des groupes humains comme des ensembles fixes, inamovibles, homogènes et cohérents. Ainsi, d’un extrait de textes de Perec sur sa difficulté à se sentir juif, tire-t-elle un ensemble de théories sur l’identité juive comme si l’écrivain était le leader moral d’un peuple, comme s’il y avait de fait un représentant de toutes les diasporas. C’est cette manière de fantasmer les appartenances culturelles qui amène Houria Bouteldja à transformer son essai en un brûlot odieux.
Ainsi, quand elle écrit : «On ne reconnaît pas un juif parce qu’il se déclare juif mais à sa soif de vouloir se fondre dans la blanchité», sous-entendant qu’il aurait pactisé avec son oppresseur. Ailleurs, elle fait preuve d’une ignorance historique crasse : «L’antisémitisme est européen. Il est un produit de la modernité.» Alors, quid des pogroms du Moyen Age ? Un peu plus tôt, elle interpelle «les Blancs» et leur bonne conscience humaniste : «N’avez-vous pas mille fois sacrifié Céline, Barbie et tant d’autres sur les bûchers de la place publique ?» Klaus Barbie «sacrifié» ? Vraiment ? Par un procès d’assises en bonne et due forme, des décennies après les faits.
Tout l’ouvrage manque cruellement d’un rapport au réel. Aussi sur la question de l’homosexualité. Dans sa provocation, Houria Bouteldja glorifie la verve de Mahmoud Ahmadinejad, ancien président iranien et son «bon mot» selon lequel «il n’y a pas d’homosexuels en Iran». Car, à ce sujet, il y a plus grave encore que ses efforts, invitée régulière de l’émission Ce Soir ou jamais, pour choquer le spectateur de Taddeï : elle oppose irrémédiablement les masculinités blanche et indigène, les façons d’être «homme» en Europe ou au Maghreb, les rend inconciliables. Elle évoque le mépris au sujet des homosexuels français d’origine étrangère : «Les Blancs, lorsqu’ils se réjouissent du coming out du mâle indigène, c’est à la fois par homophobie et par racisme.» Cette cruelle condescendance est indéniable mais est-il vraiment juste, opportun, que d’opposer les virilités de culture différentes, de les rendre inconciliables ? Un homme (ou une femme) ne peut-il se définir en termes de genre que dans l’héritage fantasmé de ses aïeux ? Ainsi, reprend-elle le pire du catéchisme postcolonial en surdéterminant les existences par l’origine géographique.
Si les Blancs, les Juifs et Nous est aussi dangereux, c’est par son positionnement. Publié à la Fabrique, maison d’éditions à gauche, porté par un auteur qui a de fait un poids dans la sphère postcoloniale française, le livre profite d’un style «coup-de-poing» et poétique qui peut émoustiller la bien-pensance du moment. Houria Bouteldja fantasme des mondes, les oppose, va à l’encontre des faits. Elle écrit : «Notre présence [celle des indigènes, ndlr] sur le sol français africanise, berbérise, créolise, islamise, noirise la fille aînée de l’Eglise, jadis blanche et immaculée.» Soit pour la première partie, et tant mieux que la France se métisse. Mais quand a-t-elle été «blanche et immaculée» ? Comme tout pays, elle n’a été que millefeuille de populations et de cultures, de religions, de migrations… Que Le Pen fasse mine de l’ignorer, on s’y attend, que Houria Bouteldja aussi, c’est plus problématique. En somme, elle fait sienne la rhétorique de l’extrême droite, qui fait de la France une contrée virginale, blanche, et chrétienne.
A plusieurs reprises, Houria Bouteldja évoque sa vie privée. Dont cette fois où, partant en voyage scolaire à New York, elle demande à ses parents de se cacher du reste de ses camarades, honteuse des siens. Ces moments sont sans aucun doute les plus intéressants tant ils nous montrent comment la bête postcoloniale distille le mépris jusque dans les rapports familiaux, amicaux, amoureux. Cette expérience de l’humiliation explique sa dénonciation du féminisme «majoritaire» : «Aucun magistère moral ne me fera endosser un mot d’ordre conçu par et pour des féministes blanches.» Houria Bouteldja évoque, avec justesse, la manière dont la société française a, notamment via la télé, fait des femmes d’origine maghrébine la victime idéale, celle dont on se réjouit à observer le martyr, à admirer le courage.
La seule chose qui peut dédouaner l’auteure des "Blancs, les Juifs et Nous" est le déni qu’entretient depuis longtemps la gauche en général sur la question postcoloniale. Résultat, Houria Bouteldja y répond de manière ahurissante. Mais la faute ne décrédibilise pas l’interrogation. Alors qu’au Royaume-Uni, une partie des cercles travaillistes s’est penchée sur le sujet depuis longtemps, la gauche française fait mine que tout continuera à bien se passer, et ne fait toujours pas son aggiornamento postcolonial. L’enjeu est pourtant celui de sa réinvention, de son adéquation à la société contemporaine. Tant qu’elle ne le fera pas, le champ sera libre aux fulgurances pyromanes.

Le "souchien": cible à abattre ?

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