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Publié par Bob Woodward

Le Kosovo, bastion européen du djihad ?

Le Kosovo, majoritairement peuplé d’Albanais et dont la principale religion est l’Islam, est un pays issu de l’ancienne Yougoslavie et indépendant depuis 2008. Il est reconnu par une grande partie de la communauté internationale et sa capitale est Pristina. Situé entre la Serbie à laquelle il était historiquement rattaché, et l’Albanie, le pays vit dans une certaine instabilité. Entre pro-Serbes et Albanais, le vivre-ensemble est loin d’être une évidence. En effet, pour les Serbes du nord du Kosovo, le pays fait toujours partie intégrante de la Serbie, dont la capitale est Belgrade.
La Serbie ne reconnait pas l’indépendance du Kosovo. Mais en 2011, grâce à l’intervention de l’Union Européenne, les deux pays se rapprochent et concluent un accord de libre circulation des Kosovars en Serbie et la reconnaissance de leurs diplômes pour pouvoir travailler. Un pas en avant qui permet à la Serbie, en 2012, de pouvoir officiellement se porter candidate à l’entrée dans l’UE. Depuis 2011 néanmoins, les Serbes du Kosovo refusent toujours de reconnaître le gouvernement de Pristina et les tensions se poursuivent. Un premier accord de normalisation entre les deux antagonistes en 2013 a échoué. Ce n’est qu’en 2015 qu’il a pu être signé entre Belgrade et Pristina, sous la conduite de l’UE. Le climat politique qui règne au Kosovo demeure très perturbé à ce jour : le 19 février 2016, l’opposition kosovare, qui refuse l’accord de normalisation des relations avec la Serbie et qui réclame l’indépendance du pays, a perturbé les débats au Parlement de Pristina à coups de gaz lacrymogène. Le Kosovo est depuis 2008 un candidat "potentiel" à l’entrée dans l’UE.Ils sont estimés à plus de 300 pour une population d’un million 800 000 habitants. Le Kosovo, né de l’éclatement de la Yougoslavie, indépendant depuis 2008, est le pays d’Europe qui a enregistré le plus de départs de combattants islamistes vers la Syrie. Autre record : avant le déferlement de migrants syriens et afghans, les Kosovars comptaient parmi le plus important groupe de demandeurs d’asile dans plusieurs pays d’Europe occidentale, dont la France. Depuis, le Kosovo est montré du doigt et a été retiré de la liste des pays dont les citoyens pouvaient prétendre au statut d’exilé politique.
Pourtant, dans ce pays musulman, officiellement laïc, la détresse économique et sociale pousse les plus jeunes à quitter le pays, attirés vers un islam radical. Certains Kosovars ont été identifiés sur des vidéos de propagande de Daesh avec d’autres combattants islamistes venus des Balkans en train d’exécuter des otages, d’appeler au meurtre ou de détruire leurs passeports.
Enquête à travers ce pays qui s’enfonce dans la crise, et qui pourtant, lance un appel à l’Europe pour le sauver, avant que les nationalistes les plus radicaux n’en profitent pour réveiller les démons de la guerre. Depuis la fin de la guerre de 1998-1999, le territoire à majorité musulmane s'est progressivement transformé en une pépinière du djihadisme sous l'influence des imams extrémistes financés par l'Arabie saoudite.
D'après un vaste reportage réalisé par le New York Times, les fonds fournis par Riyad ont contribué à changer le visage de cette société musulmane autrefois connue pour sa tolérance religieuse. Au cours des deux dernières années, la police a identifié 314 Kosovars, dont deux kamikazes, 44 femmes et 28 enfants, ayant parti faire le djihad dans les rangs de l'Etat islamique (EI, Daech), soit le plus grand nombre par habitant en Europe, précise le journal américain.
Selon les enquêteurs locaux, ces personnes ont été radicalisées et recrutées par des religieux extrémistes et des associations secrètes financées par l'Arabie saoudite et d'autres monarchies conservatrices du Golfe via un schéma "sophistiqué et obscur" comprenant des organisations caritatives, des individuels et des ministères.
A l'issue de deux ans d'investigations, la police a inculpé 67 personnes, arrêté 14 imams et ordonné la fermeture de 19 organisations musulmanes pour activités contraires à la Constitution, incitation à la haine et recrutement de terroristes.
"Il s'agit d'un virage éblouissant pour un territoire qui compte 1,8 millions d'habitants et qui figurait il y a peu longtemps parmi les sociétés musulmanes les plus pro-américaines du monde (…). Là où les Américains voyaient la possibilité de créer une nouvelle démocratie, les Saoudiens ont vu un terrain pour propager le wahhabisme", écrit le NYT.
Les musulmans du Kosovo, qui a fait partie de l'Empire ottoman pendant près de 500 ans, suivent l’école hanafite de l'islam, version libérale qui accepte d'autres religions. Cependant, les prêcheurs radicaux ont gagné du terrain au Kosovo ces dernières années en faisant la propagande de la suprématie de la charia et des idées du djihad violent, constate le quotidien.
"L'influence du clergé radical a atteint son pic avec l'éclatement de la guerre en Syrie, lorsqu'ils exaltaient les vertus du djihad et utilisé des débats sur la radio et la télévision en vue de pousser les jeunes à y aller", raconte le journal.
Toujours selon le NYT, il reste toujours à établir les raisons qui ont empêché les autorités kosovares, ainsi que leurs superviseurs des Etats-Unis et des Nations unies, de prévenir cette propagation de l'extrémisme. Dans le registre de l’abomination, Lavdrim Muhaxheri n’a pas de leçons à recevoir. En mai dernier, ce combattant de l’Etat islamique (EI), 26 ans, visage replet et tignasse rousse, apparaît dans l’une de ces vidéos de propagande du groupe terroriste tournées en Syrie : on le voit, un lance-roquette sur l’épaule, tirer sur un prisonnier attaché à un poteau. Un an auparavant, il s’était illustré dans un autre document où il décapitait un soldat du régime de Bachar el Assad. Au Kosovo, ces images ont abasourdi une population qui découvre que l’horreur est aussi perpétrée par l’un des siens. Et même si T.D., un autre kosovar lui aussi passé par la Syrie, décrit Muhaxheri comme "un clown décridibilisé au sein de Daech qui passe son temps à regarder le nombre de like qu’il récolte sur Facebook", le bourreau est devenu la tête de gondole du djihad made in Kosovo.
Selon les chiffres officiels, depuis 2011, 300 Kosovars se sont rendus en Syrie et en Irak et 80 y combattraient encore aujourd’hui, principalement chez Daech et Jabhat al-Nosra (JAN), organisation liée à Al-Qaïda. Des chiffres inquiétants. "Avec 16 combattants pour 100.000 habitants, le taux de recrutement au Kosovo est huit fois supérieur à celui de la France, qui est pourtant le plus gros fournisseur de djihadistes en Europe", rapporte dans une note l’institut CTC (Combatting terrorism Center) rattaché à l’académie militaire de West Point. Le gouvernement minimise le phénomène en expliquant que le Kosovo est un pays à majorité musulmane et que ces chiffres doivent être comparés davantage à ceux de la Tunisie ou du Maroc qu’aux pays de l’UE. Il n’empêche. Le Kosovo est un territoire où la laïcité est très répandue. L’influence américaine y est aussi importante. Et dans les autres pays de la région à majorité musulmane comme la Bosnie, les engagés du djihad ne sont pas aussi nombreux.
"Longtemps, les autorités n’ont pas voulu s’attaquer au problème, explique Florian Qehaja, directeur du think tank KCSS qui a publié au printemps dernier un rapport sur le sujet. Les politiques avaient trop peur de se mettre à dos la population musulmane (si la laïcité est très répandue au Kosovo, 90% de la population est dite de tradition musulmane)." Il y a un peu plus d’un an, le gouvernement se résout à agir. En août 2014, la police procède à un vaste coup de filet. Une soixantaine de personnes sont arrêtées - des combattants revenus au pays, huit imams dont le grand Mufti de Pristina, des responsables d’ONG...
Le coup porté a-t-il été suffisant? "Non, estime la journaliste Serbeze Haxhiaj, qui a travaillé sur ce dossier. Même si le nombre de départs a drastiquement baissé (seulement une grosse vingtaine depuis le début de l’année), on a frappé trop tard et laissé les réseaux djihadistes s’implanter." "On a coupé la tête du serpent mais le corps bouge encore", résume Florian Qehaja.

Le Kosovo, bastion européen du djihad ?

Le réseau a eu effectivement le temps de s’enraciner. A la fin de la guerre contre la Serbie, le Kosovo s’ouvre, à tout, et notamment aux thèses wahhabites venues d’Arabie saoudite. Des mosquées, financées par les pays du Golfe, sortent de terre, des associations caritatives saoudiennes prennent pied dans le pays. En 2005, s’implante un autre courant de l’islam radical, le takfirisme, idéologie qui fait de la violence sa pierre angulaire. Des imams, formés en Egypte, reviennent dans les Balkans. En Macédoine d’abord. Puis au Kosovo. Ils infiltrent les mosquées, certaines ONG saoudiennes.
Quand apparaît JAN et Daech en Syrie et en Irak, ces prédicateurs takfiristes jouent les recruteurs. Ils fréquentent les mosquées quand ils ne sont pas eux-mêmes imams, organisent des réunions dans des appartements privés. Un dortoir à Pristina accueillent les étudiants et tentent de les endoctriner. La propagande sur internet fait le reste. Leur cible? Les jeunes ruraux désœuvrés, qui sont nombreux dans un pays où le chômage frappe 35% de la population. "Le djihadiste kosovar type a 28 ans et n’est pas allé au-delà du lycée, explique Florian Qehaja. 40% d’entre eux possède aussi un passé criminel", poursuit le responsable du think tank. La zone d’action? Les villes, Pristina ou Prizren, mais surtout la zone frontalière avec la Macédoine, cette région montagneuse traditionnellement très croyante et davantage tournée vers la Macédoine où officient des imams radicaux. C’est d’ailleurs via les réseaux macédoniens que 80% des djihadistes rejoignent la Syrie.
C’est dans cette région, au cœur d’une vallée encaissée, que situe Kaçanik, 35.000 habitants. Cette bourgade est l’une des places fortes du djihadisme kosovar. C’est là qu’est né "le monstre" Lavdrim Muhaxheri, "un gamin qui était normal, plutôt poli", dit-on en ville. Comme lui, 23 autres jeunes ont quitté la ville pour rallier la Syrie ou l’Irak. Le maire, Besim Ilazi, semble presque s’en accommoder : "7 à 8% des combattants kosovars en Syrie viennent de ma commune, ce n’est pas si important." Si des réunions sur la sécurité sont désormais organisées chaque mois avec le grand imam de la ville, l’édile explique qu’il n’en parle pas vraiment du problème avec ses administrés, n’a pas cherché à le comprendre en visitant les familles des djihadistes, n’a pas vu sa ville se radicaliser et les associations humanitaires douteuses s’implanter. Il avance quelques arguments pour expliquer le phénomène, la pauvreté de Kaçanik, la religiosité aussi de la région et estime que la question n’est plus vraiment d’actualité puisqu’aucun départ n’a été enregistré ces derniers mois. Visiblement, le sujet dérange tout comme il indispose les autorités de la grande mosquée, où l’on accuse plutôt les médias d’avoir trop "sali l’image de l’islam".
Raif Dema, ancien président de la mosquée du quartier Bob, lui, s’inquiète depuis longtemps de cette radicalisation : "Les barbus, on les a vus arriver après la guerre, lâche ce sexagénaire jovial. A l’époque, je les avais chassés de la mosquée. Mais c’est comme une mauvaise herbe, ils se sont répandus partout." L’un de ses cousins a ainsi été converti et est parti en Syrie où il a été tué. Selon lui, malgré de nombreuses arrestations, le réseau dans la ville n’a pas été totalement décapité : "Ils sont encore là. Ils travaillent en souterrain."
Ce milieu ultra radical, M.F., 27 ans qui vit aujourd’hui à Kaçanik, jure qu’il ne le fréquente plus. Entre novembre 2013 et août 2014, le jeune homme a séjourné en Syrie, à Kafr Hamrah, au nord d’Alep. De ces huit mois de djihad, il a gardé une barbe rousse éparse et une colère incroyable dans le regard. M.F. raconte qu’il a choisi de rejoindre le combat "après avoir vu sur internet des enfants syriens dont les droits étaient violés". Même s’il a bénéficié de deux mois d’entraînement militaire, il assure n’avoir jamais combattu, s’est contenté de faire le planton dans un camp d’Ahrar al-Cham, un groupe salafiste. "Avec mon ami, on était les seuls Albanais du Kosovo. Tous les autres étaient syriens." Pourquoi dans ce cas est-il incapable de prononcer un seul mot en arabe? Parce qu’il ment, assure un expert qui a travaillé sur son cas et qui souhaite rester anonyme : le jeune homme a en réalité officié chez Daech. Aujourd’hui, M.F dit regretter énormément "le mal qu’il a pu faire à sa famille".
Mais tous les djihadistes ne font pas tous leur mea culpa. A quelques kilomètres de Kaçanik, dans le village de Elez Han, Muxhahid, qui refuse de s’exprimer, laisse comprendre qu’il ne regrette rien de son passage chez Daech : "Notre gouvernement nous a dit qu’il fallait se battre contre Assad et une fois là-bas on se fait bombarder par les Américains, vous trouvez ça normal?", lâche-t-il avant de tourner les talons.
Quel danger représente ces djihadistes non repentis? "Le Kosovo est davantage une terre de recrutement que d’opération pour Daech. Le niveau d’alerte reste modéré", estime Florian. Reste que le pays a eu aussi droit à des menaces de ses ressortissants via des vidéos postées par l’EI depuis le Levant. En juillet, une panique s’est emparée du pays quand la police a arrêté cinq individus, liés à l’EI, qui auraient envisagé d’empoisonner le lac qui approvisionne une partie du pays en eau. Le pouvoir de nuisance des takfiristes et autres radicaux reste certain. T.D., le djihadiste repenti, raconte ainsi qu’il est menacé par d’anciens compagnons d’armes. Ceux qui travaillent de près sur le sujet le sont aussi. D’autant que tous les djihadistes ne sont pas repérés à leur retour du djihad. Ainsi cet ancien de combattant de l’UCK, devenu très croyant, parti se battre en Syrie est passé sous le radar des services secrets. Aujourd’hui, il se cache dans la région de Prizren, la deuxième ville du pays.
Comment contrer efficacement ce radicalisme? Florian Qehaja estime que le gouvernement kosovar devrait faire davantage. "Aujourd’hui, c’est l’option sécuritaire qui est privilégiée. Or, il faudrait aussi agir dans les domaines de l’éducation ou de la culture. Mais pour l’instant, rien n’est fait."

Le Kosovo, bastion européen du djihad ?

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