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Publié par Bob Woodward

La Sibérie: entre ennui et intégrisme

S’immisçant au cœur d’une communauté musulmane qui manque de fondements théologiques, les hommes du groupe État islamique enrôlent des jeunes jusque dans les fins fonds de la toundra sibérienne… Et mettent en avant leur nouvelle recrue, «Djihad Tolik», devenu bourreau de Daech.
Devant les habitants de Noïabrsk, la simple évocation du nom d’Anatoly Zemlianka provoque un mouvement de recul. Dans cette ville russe de 100.000 habitants, le jeune homme de 28 ans était connu comme un garçon poli, réservé, inoffensif, jusqu’au moment où, le 2 décembre, son visage poupon au regard métallique est apparu à la télévision, avant d’être diffusé sur Interpol dix jours plus tard. Sur la vidéo de l’État islamique relayée par les chaînes russes, c’est un adolescent trapu, vêtu d’une parka et portant un collier de barbe marron qui apparaît à l’écran, les bras ballants. À sa main droite, il porte un couteau. Agenouillée devant lui, sa future victime, russe également, porte une tunique orange, selon une mise en scène devenue classique. Ce dernier, Magomed Khassiev, un ancien orphelin originaire de l’Oural et converti à l’islam, est présenté par Daech comme un espion opérant en Syrie pour le compte de Moscou. «Écoute-moi, chien Poutine, et que tes suppôts m’écoutent aussi. Vos bombardements n’ont rien apporté, si ce n’est la mort de musulmans pacifiques, d’enfants, de femmes et de vieillards. Nous tuerons vos enfants pour chaque enfant tué ici», harangue Anatoly Zemlianka avant de décapiter son compatriote.
Depuis, le jeune homme est surnommé en Russie «Djihad Tolik» (Tolik étant un diminutif familier d’Anatoly), le nouveau bourreau de l’État islamique, le successeur – slave – de«Djihad John», le Britannique qui décapitait les Britanniques. Une figure totalement nouvelle de l’islam radical russe. Pour Macha, son ancienne camarade de classe et d’université, qui regardait la télé ce soir-là, ce fut un choc. «Je ne peux rien dire de mal sur lui. C’était un type ordinaire, sauf qu’il y avait des rumeurs en ville selon lesquelles il était quelque part en Syrie et professait non pas l’islam, mais une foi radicale», explique la jeune femme, sous couvert d’anonymat. Sa mère, Irina, en pleurs, se dit également stupéfaite: «Je comprenais que quelque chose se passait avec lui, mais je ne pouvais pas penser qu’il irait là-bas.» La maman est partie en Turquie pour essayer de le ramener, en vain. Ici, la surprise est d’autant plus grande que la ville natale d’Anatoly Zemlianka se situe aux antipodes des républiques musulmanes du Caucase qui monopolisent depuis plus d’un siècle la violence islamiste.
Noïabrsk, c’est le cœur de la Sibérie, situé à 2 250 km au nord-est de Moscou. Jusqu’à la chute de l’URSS, la cité était interdite d’accès en l’absence de laissez-passer, car son sol renfermait des hydrocarbures. Sur des centaines de kilomètres à la ronde, la seule toundra, déserte. La ville, qui vit cinq mois sous la neige, a émergé du désert blanc il y a seulement quarante ans, drainant dans la foulée le personnel des compagnies pétrolières et une population soviétique aventurière prête à affronter la rigueur du climat en échange de meilleurs salaires. Parmi eux, une diaspora musulmane métissée composée d’Azéris, de Tadjiks, de Tatars, de Daguestanais ou de Tchétchènes. La ville affiche la richesse traditionnelle des cités pétrolières russes, bénéficiant de la rente du gaz et de la générosité du principal sponsor, Gazprom. La compagnie d’État finance les jardins d’enfants, les salles de sport ainsi que la mosquée, élégant bâtiment construit en 2004 à la périphérie de la ville.
À l’origine, Anatoly Zemlianka n’a rien en commun avec cette petite communauté religieuse. Il est né à Noïabrsk dans une famille orthodoxe. Sa mère est infirmière dans une institution publique. Le fils fréquente l’église comme un Russe ordinaire, sans conviction religieuse apparente. Un authentique slave. En dehors de l’école numéro 3, où il poursuit sa scolarité, l’adolescent, décrit comme «discret et bien éduqué», fréquente un club de karaté. Sur le tatami, «il n’était pas assez agressif et volontaire, il ne frappait pas avec suffisamment de dureté», se souvient Artem Silinn, un entraîneur qui l’a côtoyé et doutait de sa motivation sportive. Seule une photographie montrant le grand échalas blond en train de faire le salut nazi pourrait témoigner d’une possible excentricité. «En réalité, ils l’ont zombifié», répète-t-on à Noïabrsk pour tenter de comprendre sa brutale métamorphose. Selon plusieurs connaissances, cette dernière se serait opérée à Tioumen, la grande ville universitaire du sud de la Sibérie où Anatoly Zemlianka a étudié à la faculté des Douanes et où les recruteurs de Daech seraient très actifs. Une page animée émanant de «l’Islam à Tioumen» hébergée sur la messagerie russe VKontakte et rédigée à la fois en russe et en arabe témoigne aujourd’hui dela radicalité de cette communauté sibérienne. Au-dessus du drapeau de Daech, les auteurs s’interrogent sur les «récompenses» à accorder à une «femme combattante» et ordonnent à leurs «followers» : «Quand vous rencontrez un infidèle sur le champ de bataille, coupez-lui la tête!» Anatoly Zemlianka devient rapidement familier de ces tréfonds de l’Internet.
«Après la licence, il est devenu plus discret, ne bavardait plus avec nous après les cours, et s’est mis à bouder les événements universitaires», explique son ancienne camarade Macha, qui ne lui connaissait aucune petite amie. Lorsqu’il revient à Noïabrsk en 2009, sa conversion est devenue irrévocable. Il fréquente une organisation baptisée Ikhsan, rapidement dissoute car qualifiée d’extrémiste ainsi qu’une maison transformée en mosquée, qui sera détruite sur décision de justice. En décembre 2010, il ouvre sa page sur VKontakte, où il ergote sur «l’armée des infidèles». En juillet 2011, il s’extasie devant le «cristal des femmes», évoque la vie après la mort. Et, dans ses derniers posts, il constate: «J’ai de moins en moins d’amis, mais ceux qui restent sont de plus en plus proches.» Quelques jours après, il disparaît, laissant sa mère sans nouvelles durant six mois, à l’exception d’un SMS: «Tout va bien.» Il se trouve alors en Syrie en compagnie d’un camarade de Noïabrsk, Rouslan Saïfoutdinov. Ce dernier reviendra six mois plus tard en Sibérie et sera condamné à trois ans de prison. Preuve que les vocations ne se tarissent pas, un orthodoxe également converti à l’islam et soupçonné de vouloir partir pour la Syrie, Alexeï Piatichine, a été interpellé cette année par le FSB (services secrets) et laissé en liberté après avoir reçu un avertissement.

La Sibérie: entre ennui et intégrisme

Il suffit de se rendre à la mosquée de la ville pour constater les tentatives d’entrisme des radicaux islamistes qui marquent de leur empreinte l’islam local traditionnel. «Regardez dans la salle de prières: il y a un de leurs recruteurs agenouillé au premier rang», nous glisse à l’oreille un jeune fidèle inquiet. Leurs futures proies se laissent volontiers approcher, tel Oumar, 18 ans. Ce garçon qui s’appelait Valekh dans son autre vie et fut baptisé à Noïabrsk, a embrassé l’islam il y a huit mois à l’invitation de son cousin, également converti. Depuis, il fréquente la mosquée jusqu’à trois fois par jour. Le reste du temps, il effectue des «travaux d’appartement». Son père, musulman non pratiquant, a salué sa décision, dit-il, tandis que sa mère, de confession orthodoxe, «a été choquée». «Les musulmans m’ont davantage convaincu que les chrétiens. Leurs arguments sont plus solides. Ils sont plus logiques et font preuve de davantage de bon sens», explique cet élégant garçon blond qui, malgré son mètre quatre-vingt-dix, paraît frêle. Que pense-t-il d’Anatoly Zemlianka, le bourreau de Daech? «En aucun cas je ne peux le condamner. Il est allé en Syrie pour aider, car il pense que c’était juste. Lui, au moins, il se trouve sur place et il voit comment, chaque jour, ils bombardent les enfants et les gens pacifiques», explique «Oumar», qui n’envisage pas pour autant de partir en Syrie.
Assis à côté, deux autres fidèles écoutent le monologue sans dissimuler leur gêne. «Il est inutile de parler avec ces jeunes, ils ne comprennent rien et ne nous écoutent plus», constate, désabusé, Ramazan Almatov en évoquant ces garçons qui échappent à leur contrôle. Cet aide du mufti de Noïabrsk, qui est arrivé il y a un an de la république musulmane du Daguestan pour diffuser «l’islam traditionnel», dit se heurter à une communauté musulmane sibérienne qui manque de fondements théologiques. «C’est pourquoi les recruteurs travaillent plus facilement ici qu’au Daguestan», constate Ramazan, qui ne cache pas son impuissance. Chasser les radicaux de la mosquée? «Ce n’est pas possible, car ils viennent malgré tout pour prier.» Les défaillances des services de sécurité russes, notamment du FSB, sont également montrées du doigt. «Ils ne savent que punir et sont incapables de prévenir. Jamais ils ne se sont adressés à moi à propos de mon fils et n’ont rien fait pour l’empêcher de partir», dénonce Irina, la mère d’Anatoly Zemlianka, qui dit avoir été informée du départ syrien de son fils seulement après que son propre appartement a été perquisitionné.
Il y a seulement un mois, un autre natif de Noïabrsk est parti en Syrie, accompagné de sa femme et de ses deux enfants, explique Mohammed, un de ses compatriotes du Daguestan. Récemment, l’épouse a appelé la mosquée pour prévenir que son compagnon était mort. Il avait 26 ans. Sa veuve est restée là-bas.

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