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Publié par Bob Woodward

La Russie, soutien des talibans ?

La Russie échange des informations avec les rebelles talibans d'Afghanistan et du Pakistan, dont les intérêts "coïncident" avec les siens dans la lutte contre le groupe djihadiste État islamique (EI), a indiqué mercredi un haut responsable du ministère russe des Affaires étrangères. "Les intérêts des talibans coïncident objectivement avec les nôtres", a déclaré à l'agence de presse Interfax Zamir Kaboulov, représentant spécial du Kremlin pour l'Afghanistan, qui dirige également un département chargé de ce pays au ministère des Affaires étrangères.
"J'ai déjà dit auparavant que nous avions des canaux de communication avec les talibans pour échanger des informations", a-t-il rappelé. "Les talibans d'Afghanistan comme les talibans du Pakistan ont déclaré qu'ils ne reconnaissaient pas (le chef de l'EI, Abou Bakr al-Baghdadi comme calife, qu'ils ne reconnaissaient pas l'EI (...) et ils portent déjà des coups durs à l'EI", a souligné Zamir Kaboulov.
Contactée par l'Agence France-Presse, la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova, a confirmé les propos de Zamir Kaboulov. "C'est lié à la lutte contre le groupe État islamique", a-t-elle ajouté. Les talibans sont considérés par la Russie comme un groupe terroriste et interdits dans le pays, tout comme l'EI.
Le groupe État islamique accroît cependant son influence en Afghanistan aux dépens des talibans, selon un rapport d'un comité d'experts de l'ONU publié fin septembre. La Russie mène depuis fin septembre des frappes aériennes en Syrie contre les "groupes terroristes", dont l'EI. Mais les pays occidentaux et arabes accusent Moscou de frapper surtout l'opposition modérée et d'autres groupes de l'insurrection sunnite. Les intérêts de la Russie "coïncident objectivement" avec ceux des Taliban dans la lutte contre l’organisation de l’État islamique, a déclaré dernièrement Zamir Kabulov, chef de département au ministère russe des Affaires étrangères. D’après ce dernier, le Kremlin a ouvert des canaux de communication avec les Taliban pour procéder à des échanges d’informations.
"Les Taliban d'Afghanistan comme les Taliban du Pakistan ont déclaré qu'ils ne reconnaissaient pas (le chef de l'EI) Al-Baghdadi comme calife, qu'ils ne reconnaissaient pas l'EI (...) et ils portent déjà des coups durs à l'EI", a justifié le diplomate. Contactée par l’AFP, la porte-parole du ministère de Affaires étrangères Maria Zakharova a confirmé l’existence d’intérêts communs entre Russes et Taliban. "Cela entre dans le cadre de la lutte contre l’organisation de l’État islamique " a-t-elle précisé.
"Il y a des raisons de penser que l’EI a fait son apparition [en Afghanistan] et les défis s’accumulent pour nous qui avions déjà beaucoup à y faire" a déclaré mercredi le ministre de la Défense russe, Sergei Shoigu.
Toutefois la Russie continue de considérer le mouvement Taliban comme une organisation terroriste, interdite sur son sol, au même titre que l’EI. D'ailleurs, Moscou le qualifie régulièrement de menace, surtout depuis que les Taliban contrôlent des territoires afghans proches de la frontière avec le Tadjikistan, ex-satellite de l’Union soviétique et allié de la Russie.
Le Kremlin a récemment renforcé sa présence au Tadjikistan, avec la livraison de nouveaux hélicoptères en octobre pour sa base militaire située à proximité de Douchanbé, la capitale tadjike.
D’après Ria Novosti, l’agence Interpol aurait alerté sur la présence de terroristes affiliés à l’EI opérant sur Internet pour recruter de nouveaux membres, particulièrement des jeunes dans la région. La Russie craint l’influence de jihadistes de l’EI opérant en Afghanistan sur de jeunes citoyens dans les anciens pays satellites de l’Union soviétique, tels que le Tadjikistan ou le Kirghizstan.
Outre la présence russe sur le territoire tadjik, Sergei Shoigu a déclaré prêter main forte à l’armée kirghize en envoyant des armes afin de contrer la présence de l’organisation de l’État islamique dans la région. "Nous faisons notre possible pour accélérer le processus de réarmement des forces kirghizes afin qu’elles puissent neutraliser toutes menaces provenant d’Afghanistan", a-t-il prévenu lors d’une rencontre avec le chef de l’armée kirghize à Moscou, rapporte Ria Novosti. "La menace est réelle" a-t-il ajouté. Certains Taliban nient l'échange d'informations contre les djihadistes de Daech, d'autres parlent d'échanges à un très haut niveau. Les Russes, quant à eux, minimisent aujourd'hui leurs relations avec les rebelles afghans. Quoi qu'il en soit, des informations venant de différentes sources, occidentales et autres, confirment ce qui est dit ouvertement depuis fin 2015 : la Russie a bien des contacts en Afghanistan avec le gouvernement de Kaboul, mais aussi avec les Taliban.
Pourtant, serait-il vraiment honnête de parler, cette fois pour la Russie, de double jeu? On a déjà critiqué, ce type d'analyse, forcément simpliste, et caricaturant une situation géopolitique complexe. En fait, dans le cas de la Russie, ou de tout autre pays contre lequel on lance cette accusation, il n'y a pas 'double jeu', parce qu'aucun pays n'a pour objectif de défendre forcément les intérêts d'autres États. Ce type de politique est plutôt associé à une défense classique des intérêts nationaux, en tout cas tels qu'ils sont conçus par les élites des pays concernés. Cela peut vouloir dire parler à différents protagonistes opposés dans un conflit donné, comme c'est le cas des Russes ici.
En fait, la Russie suit la même logique diplomatique que la Chine, les Etats-Unis, l'Iran, ou le Pakistan. L'Empire du Milieu cherche à aider à la pacification de l'Afghanistan en parlant au gouvernement légal et aux Taliban, pour mieux protéger le Xinjiang et ses intérêts économiques dans la région. La politique pakistanaise a toujours mis en avant le fait que les Taliban sont une partie de l'expression politique des Pachtounes d'Afghanistan, qu'on ne pouvait pas faire disparaître juste en niant leur existence. Et depuis 2010, l'administration américaine, mais aussi le pouvoir légal à Kaboul, et les Iraniens, ont également accepté cette approche, et se sont montrés ouverts à la discussion avec les Taliban, ou en tout cas certains d'entre eux. Les priorités de Moscou sont très claires : lutter contre Daech; et tout mettre en œuvre pour éviter qu'un danger terroriste, partant d'Afghanistan, ne déstabilise l'Asie Centrale. Malgré ce qui a pu être dit par certains analystes, cette dernière crainte ne relève pas (uniquement) de la propagande des régimes autoritaires locaux. Elle peut même être considérée comme tout à fait légitime. Quant à Daech, cette entité est considérée par Moscou comme un ennemi prioritaire direct, autant au Moyen Orient que sur son propre territoire. Dans une vidéo de septembre 2015, le groupe a juré de 'libérer' l'ensemble du Caucase du Nord. Le président Poutine l'a lui-même reconnu lors d'une intervention il y a quelques mois : au moins 7000 citoyens russes et centrasiatiques combattraient pour Daech en Syrie. En fait, parmi les étrangers combattant pour l'EI, les Russes seraient les plus nombreux. Le retour d'une partie d'entre eux signifierait forcément des attentats en Russie : les djihadistes du 'Califat' ont clairement fait savoir qu'ils se vengeraient des Russes. En comparaison, les néo-Taliban, post-2001, n'ont jamais proféré de telles menaces contre Moscou. Au contraire, surtout avec l'arrivée de Daech, ils insistent plus encore sur le fait que leur combat se limite à l'arène nationale.

La Russie, soutien des talibans ?

En bref, dans sa politique afghane, le Kremlin cherche à éviter que des forces déstabilisatrices qui détruisent déjà l'Irak et la Syrie, prospèrent en Afghanistan, et se propagent en Eurasie, jusqu'au territoire russe. Et dans ce but, les Russes auraient fait... ce que tous les acteurs influents font déjà, à savoir établir un dialogue limité avec certains Taliban. Ces derniers n'ont pas pu être éradiqués malgré une guerre de quatorze ans, les opposant à la première puissance mondiale. Ils restent des acteurs politiques clés dans une bonne partie de l'Afghanistan. Leurs capacités militaires, mais aussi leur enracinement local (par un mélange de propagande, de nationalisme ethnique, et de terreur) ont fait d'eux des acteurs incontournables, pour l'instant. On peut le regretter dans les milieux qui n'ont pas de responsabilité gouvernementale. Mais à Moscou, comme à Téhéran, à Islamabad, à Washington, à Beijing, les hommes d'État ne peuvent pas se permettre de nier les faits au nom des bons sentiments. Et leur responsabilité est de lutter contre le terrorisme pouvant toucher leur pays, et déstabiliser leur territoire ou celui de leurs voisins. C'est le sens de la politique russe en Afghanistan. Une politique qui, on l'espère, ne sera pas caricaturée, pendant cette année 2016, par celles et ceux qui réduisent la diplomatie du Kremlin à une vision du monde de type 'Guerre froide'...
Des troupes spéciales des talibans créées début octobre dernier pour lutter contre Daech comptent actuellement plus de 1.000 combattants. Ces troupes sont mieux préparées et équipées que des troupes ordinaires talibanes et leur objectif principal est d'écraser l'EI.
Les "commandos talibans" agissent dans toutes les provinces afghanes où Daech est présent et dont il peut s'emparer, y compris les provinces de Nangarhâr, de Farâh, de Helmand, de Zabol. Ils sont prêts à affronter l'Etat islamique n'importe où tandis que les autres talibans vont lutter contre l'armée afghane et contre le contingent international.
Les deux groupes terroristes, Daech et le Taliban se sont proclamé la guerre en janvier 2015 après la création d'une cellule de Daech dans le "Grand Khorasan", une région historique comprenant l'Afghanistan, le Pakistan, l'Iran et l'Asie centrale. C'était à ce moment-là que l'Etat islamique qui n'avait auparavant fait la guerre qu'en Syrie et en Irak, a franchi les frontières du monde arabe. Daech est devenu le premier groupe terroriste qui a traité le chef taliban Mohammad Omar sans aucun respect. A l'époque, des chefs d'Al-Qaïda trouvaient asile chez mollah Omar et reconnaissaient son autorité. Mais Daech s'est opposé au mouvement des talibans et a révoqué en doute la légitimité du mouvement.
Les talibans ont appelé les djihadistes de l'EI à ne pas créer "un front djihadiste parallèle" et, dans une lettre adressée au chef de l'EI Abou Bakr al-Baghdadi le 16 juin dernier, ils ont prévenu qu'ils étaient prêts à défendre tout ce qu'ils avaient gagné. En réponse, Daech a ordonné aux djihadistes d'agir "impitoyablement" et sans une "goutte de compassion" contre ceux qui n'avaient "pas fait pénitence" et n'avaient pas adhéré au califat.
Quand Daech a décidé de pénétrer en Afghanistan, les chefs des talibans ont ordonné à leurs commandants de faire tout leur possible pour résister aux djihadistes de l'Etat islamique. De nombreux affrontements entre les talibans et les djihadistes de Daech ont eu lieu depuis avril dernier: les uns cherchaient à s'emparer de nouveaux territoires, les autres à les garder sous leur contrôle. De principales batailles aux pertes humaines considérables se déroulent dans les provinces de Nangarhâr, de Farâh, de Helmand, de Zabol. Selon des données provisoires, les talibans ont tué des dizaines de combattants de l'Etat islamique depuis octobre.
La position dominante des talibans n'a jusqu'ici jamais été ainsi contestée par d'autres extrémistes. Ils ont dû faire face à un vrai cauchemar de désertion en masse de leurs combattants qui se mettent sous les drapeaux de l'Etat islamique. Pour régler cette situation, les talibans luttent contre leur adversaire de deux côtés — sur le champ de bataille et en matière d'idéologie.
L'Etat islamique pour sa part mène une campagne agressive contre le mouvement taliban embauchant des commandants d'autres groupes terroristes qui ont été exclus des rangs des talibans. Daech séduit également de jeunes chômeurs par des salaires de 500 dollars par mois. L'avenir de Daech en Afghanistan dépend pour une grande partie de ses succès en Syrie et en Irak mais aussi du comportement de certains représentants des commandants pakistanais, accusés de support aux talibans.
Daech est une organisation panislamique cherchant à créer une formation politique qui comprendrait tous les pays et territoires musulmans. Pour cela elle est prête à faire le djihad à l'échelle mondiale. Le chef de l'Etat islamique Abou Bakr al-Baghdadi demande l'allégeance des musulmans du monde entier. Il souligne que l'existence simultanée de deux califes n'est pas possible. Les talibans au contraire ne tentent que "libérer l'Afghanistan de l'occupation internationale" ce qui sous-entend le départ immédiat des forces internationales du territoire afghan. D'autres différences concernent le domaine de la théologie. Les talibans confessent le hanéfisme qui est la plus ancienne des quatre écoles sunnites. Ils respectent également le soufisme et c'est pour cela qu'ils cherchent à éviter des conflits avec les chiites.
Daech par contre confesse le salafisme d'une branche sunnite mais il ne croit pas au soufisme et qualifie les chiites de "faux croyants".
L'apparition de Daech en Afghanistan est une grande menace à la dominance des talibans. Les chefs talibans ont déjà entamé des négociations avec d'autres pays de la région les assurant que les talibans ne permettraient pas à Daech de se tailler un fief en Afghanistan et de mettre en danger la stabilité dans les pays voisins.
L'Iran, la Chine et la Russie doivent réexaminer leur politique envers les talibans parce qu'avant toutes les négociations avec ce groupe considéré comme terroriste par Moscou, ont été impossibles.
Actuellement, les talibans font la guerre contre Daech et contre le gouvernement afghan et ses alliés occidentaux. La BBC estime que Daech a du mal à devenir la force principale parmi d'autres groupes radicaux. Mais s'il arrive à le faire, cela rendrait impossible le processus de paix en Afghanistan. Dans ce cas-là, l'instabilité pourrait répandre aux autres pays. Si les pays de la région n'acceptent pas un programme d'actions communes, leur avenir s'imagine assez morne.

La Russie, soutien des talibans ?

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