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Publié par Bob Woodward

La défaite de Daech, une mauvaise nouvelle pour l'Occident ?

L'EI dont l'essor fulgurant avait sidéré en 2014 connait une série de revers significatifs dans ses trois bastions d'Irak, de Syrie, et de Libye. Comment cette inversion de tendance a-t-elle été possible? Qui sont les principaux responsables de ces défaites?
Deux ans après la fulgurante expansion de Daech, la situation semble enfin se retourner durablement pour l'organisation terroriste. En témoigne l'offensive de l'armée irakienne pour reprendre Fallouja en Irak; en Syrie, la "capitale" du groupe Etat islamique (EI), Raqqa, et la ville charnière de Manbij est menacée par les forces kurdes. Le groupe djihadiste a perdu au cours des derniers mois environ 40% des territoires tenus en Irak et 15 à 20% en Syrie. Il a aussi accumulé les défaites en Libye où il est acculé dans son bastion de Syrte. Retour sur cette accumulation de revers alors que les combattants de Daech ont un temps paru invincibles.  
La reprise de la ville syrienne de Kobané par les forces kurdes soutenues par l'aviation américaine, en janvier 2015, est d'abord apparue comme une exception. C'est plus tard dans l'année que l'emprise du groupe djihadiste a vraiment commencé à s'effriter, en Irak, avec la reprise de Tikrit, en mars, puis celle de Ramadi, en décembre.  En Irak, "les offensives conjointes de l'armée irakienne et des milices chiites soutenues par l'Iran ont été décisives", assure à L'Express le chercheur Dominique Thomas, spécialiste des mouvements djihadistes. Mais, ajoute Romain Caillet, autre expert des groupes djihadistes, "le pilonnage de l'aviation américaine a beaucoup pesé, en Irak comme sur le front kurde en Syrie". 
Dans ce pays, en effet, Daech a principalement reculé face aux combattants kurdes du Parti de l'union démocratique (PYD). Il a en revanche récemment progressé face à la rébellion syrienne dans la région d'Alep et celle de Damas "parce que, assure Romain Caillet, contrairement aux Kurdes, les rebelles ne sont pas soutenus par l'aviation américaine". Et ils ont été affaiblis depuis le début de l'intervention russe, à l'automne, par les assauts de l'armée syrienne soutenue par ses partenaires libanais, irakiens et afghans.  
Le régime de Bachar el-Assad, appuyé par l'armée russe, a en effet bien plus concentré ses efforts militaires sur la rébellion que sur l'EI. Ses principaux succès sont la reprise de Palmyre, en mars et la fin du siège de l'aéroport militaire de Kweires, près d'Alep.  
Pour Romain Caillet, "la reprise de Palmyre a été possible parce qu'elle était combinée avec la pression exercée sur l'EI par d'autres fronts et à la trêve négociée par Moscou qui a dégagé des forces de l'armée pour cette bataille.  
totalitaire et absolutiste. Ils ont été incapables de nouer des alliances avec des acteurs qui auraient pu avoir des intérêts objectifs avec eux, souligne Gilles Dorronsoro dans Le Monde: avec les Etats sunnites du Golfe contre l'Iran ou avec les Kurdes eux aussi désireux de "casser les frontières des Etats nés du démantèlement de l'Empire ottoman". 
La situation en Libye est quelque peu différente. "L'EI n'a jamais réussi à s'y implanter de manière hégémonique", constate Dominique Thomas. Il lui était difficile d'étendre le bastion de Syrte, encadré à l'ouest par les milices de Misrata et à l'est par celles des gardes pétroliers d'Ibrahim Jadhran. L'organisation a même été chassée de la ville de Derna par une alliance entre la population locale et des djihadistes autonomes au cours de l'année écoulée.  
Pour Mattia Toaldo, spécialiste de la Libye à l'ECFR, "la conjonction des efforts des milices longtemps rivales qui ont prêté allégeance au gouvernement d'union nationale de Fayez al-Sarraj a pesé dans les récents revers de Daech à Syrte. La prise de conscience des Occidentaux de la nécessité de soutenir le gouvernement d'union, après le sommet de Vienne, en mai, est pour beaucoup dans cette dynamique", se félicite l'expert.  
La reconquête complète de toute la région aux mains de l'EI pourrait toutefois se heurter à l'intransigeance des djihadistes étrangers -nombreux dans ce réduit-, qui contrairement aux djihadistes locaux, n'ont aucun issue à espérer d'une négociation. 
Le degré de résistance de l'organisation à ces différents assauts varie d'une ligne de front à l'autre et illustre les priorités de l'EI: en Irak, berceau du mouvement, la lutte a été acharnée, et les villes reprises ont été quasiment rasées. Ailleurs, la rapidité de son recul est parfois interprétée comme un choix tactique. Les djihadistes protègent leurs bastions, tels Mossoul et Raqqa, quitte à abandonner des positions moins cruciales que sont à leurs yeux Palmyre en Syrie ou Al-Shadadi et Sinjar en Irak. 
En Syrie, en cédant rapidement du terrain aux forces dominées par les Kurdes, les FDS, Daech aurait plusieurs objectifs, estiment certains experts: forcer Ankara à réagir et donc à accentuer la pression militaire sur les combattants Kurdes, proches du PKK, ennemi juré du président Recep Tayyip Erdogan; provoquer des tensions avec le régime syrien -avec lequel les Kurdes entretiennent une relation ambiguë au détriment des rebelles, compte tenu de leurs intérêts communs. Il s'agit peut-être aussi de mettre les Kurdes au défi de tenir un front aussi large. 
Difficultés financières et de recrutement
Assailli de toutes parts, le groupe djihadiste connaît une saignée de ses effectifs et de son trésor de guerre. Ses reculs territoriaux ont enclenché un cercle vicieux qui accélère ses difficultés. La chute de ses revenus pétroliers, après la perte ou la neutralisation de raffineries en Irak, l'a obligé à diminuer les soldes de ses combattants et à augmenter les impôts dans les zones qu'il contrôle.  
L'EI a perdu un nombre élevé de partisans dans les combats ou lors des frappes aériennes. "Quelque 22000 fantassins de l'EI auraient été tués depuis 2014 sur le front irako-syrien", rappelle Dominique Thomas, tandis que les recrues étrangères se raréfient. En cause, la fermeture de la frontière turque et l'attrait terni d'une organisation moins conquérante qu'elle ne l'avait promis. "Ces problèmes d'effectifs ont une incidence sur la formation des combattants, ajoute Dominique Thomas. Leur temps de formation est plus court. Ils sont moins aguerris."  
L'EI s'efforce toutefois de compenser ces pertes par le recrutement et la formation de combattants locaux. Mais l'organisation, qui a prospéré en se faisant le défenseur des sunnites malmenés en Syrie et en Irak, peine à convaincre. "Elle avait promis de restituer le pouvoir aux sunnites et de leur garantir la prospérité, observe Myriam Benraad. Non seulement, elle n'a pas tenu promesse, mais elle prend les populations civiles en otage". Désormais, "Les populations sunnites rejettent autant l'EI que les milices chiites et leur mentor, l'Iran." L'EI connait, deux ans après sa fulgurante apparition, une série de revers notables. Quelles peuvent être les conséquences de ce recul, en Irak, en Syrie, en Libye mais aussi en Europe?
Deux ans après sa fulgurante expansion, la situation semble enfin se retourner durablement pour Daech, qui a longtemps apparu invincible. Le groupe djihadiste connait une série de revers en Irak et en Syrie. Acculé dans son bastion de Syrte en Libye, il a perdu au cours des derniers mois environ 40% des territoires tenus en Irak et 15 à 20% de leur base syrienne. 
Ces défaites réservent-elles des surprises? Qui occupera l'espace abandonné par l'organisation? En Irak, l'épisode actuel ressemble au cycle de 2007-2009, lorsque l'administration Bush avait réussi à affaiblir l'ancêtre de l'EI, Al-Qaïda en Irak, en mobilisant les tribus sunnites. "Pourtant, dès 2009, les djihadistes étaient revenus en force, profitant de la dégénérescence du pouvoir à Bagdad", note Myriam Benraad, chercheure à l'Iremam, spécialiste de ce pays. 

La défaite de Daech, une mauvaise nouvelle pour l'Occident ?

"Les différentes forces anti-EI n'ont pas le même agenda", ajoute Dominique Thomas, expert de la mouvance djihadiste. Jusqu'à présent, l'organisation a beaucoup profité de ces divisions." Une défaite de l'EI ne pourra être durable que si les erreurs qui ont permis son apparition ne sont pas reproduites. Or, "depuis la reprise de Ramadi et de Tikrit, en Irak, il n'y a ni formule politique claire, ni plan de reconstruction", explique Myriam Benraad. Tout manque; l'eau, l'électricité, la voirie. De quoi poser les jalons de la même instabilité qu'après 2008. "Même chose en Libye où il faudra du temps pour reconstruire un semblant d'Etat et de services publics", complète Mattia Toaldo, spécialiste de l'ECFR.  
Le rôle essentiel des milices chiites dans la reprise de territoires en Irak pose aussi problème alors que le fossé confessionnel et ethnique n'a cessé de se creuser pendant les années de guerre. "Seule nouvelle positive, nuance Myriam Benraad, l'ayatollah Sistani, principale autorité religieuse des chiites d'Irak, a lancé une directive demandant aux combattants de traiter les sunnites comme des frères." 
En Syrie, si les opposants au régime d'Assad l'emportaient,la population, libérée de Daech verrait les horreurs du groupe djihadiste, "comme un atroce cauchemar qui a heureusement pris fin" avance le chercheur Gilles Dorronsoro dans Le Monde. Mais si les territoires de l'EI étaient repris par le régime et à nouveau soumis à sa terreur, les Syriens se souviendraient de l'ère Daech comme d'une période "finalement pas si terrible, en comparaison..." 
Les offensives contre le groupe Etat islamique (EI) et ses défaites ont déjà donné lieu à des représailles terroristes. L'EI a multiplié les attentats sanglants, à Bagdad, notamment, ou à Tartous en Syrie. Tous les experts craignent une augmentation de ces attaques à mesure de sa difficulté à conserver ses territoires. "Les assassinats et les attentats confessionnels risquent de se multiplier si les combattants de l'EI retournent dans la clandestinité", prévient Romain Caillet, spécialiste de la mouvance djihadiste. 
Selon lui, en Syrie, "l'EI dispose d'un vivier de futurs kamikazes: "Si les principaux auteurs d'attentats suicides ont longtemps été des militants étrangers, précise-t-il, les Syriens sont désormais les plus nombreux". La propagande de Daech et le fait que beaucoup ont perdu tout leur entourage en raison de la guerre peut contribuer à créer des vocations de suicidaires.  
En Europe, les attaques de Bruxelles ou de Paris ne sont pas directement liées aux défaites de l'EI, puisqu'il faut plusieurs mois de préparation pour mener de telles opérations. Elles n'en n'ont pas moins été revendiquées comme des mesures de rétorsion aux frappes de la coalition. "L'EI communique d'ailleurs régulièrement sur sa volonté de s'attaquer aux Occidentaux", fait valoir Dominique Thomas, autre expert des groupes djihadistes. "Ils vont tenter de frapper là où on ne les attend pas". 
A mesure que le territoire de l'EI rétrécit au Proche-Orient, nombre d'Européens du "califat" auront du mal à se fondre dans la population comme ont pu le faire les djihadistes irakiens ou syriens lors du reflux de 2007-2009 en Irak. "L'actuel chef de Front al-Nosra, Abu Mohammad al-Jolani ou Abou Mohammed al-Adnani, porte-parole de l'EI, tous les deux Syriens, avaient réussi à se faire passer pour des Irakiens, rappelle Romain Caillet, chose impossible pour des Français ou des Belges". Il en va de même en Libye où les combattants étrangers sont nombreux dans la poche de Syrte. "Beaucoup reviendront enragés", assure l'expert.  
L'attrait du mouvement dirigé par Abou Bakr Al-Baghdadi auprès des combattants de la région mais aussi des étrangers s'appuyait sur une expansion éclair et une apparente invincibilité. Ce fulgurant succès avait ringardisé Al-Qaïda.  
Retour de manivelle, la réputation écornée de l'EI pourrait profiter à la branche d'Al-Qaïda en Syrie, le Front Al-Nosra, ou à d'autres branches de l'organisation fondée par Oussama Ben Laden.  
"Al-Qaïda pourra proclamer qu'il avait raison, souligne Dominique Thomas, que l'instauration du califat ne peut se faire que de manière progressive, dans le temps long." Si l'éventualité d'une réconciliation avec Al-Qaïda dans l'adversité semble peu probable, compte tenu du fossé idéologique qui les sépare, certains transfuges de l'EI pourraient être amenés à changer de bannière, estime Dominique Thomas, mais il est encore tôt pour constater ce type de recomposition.

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