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Publié par Bob Woodward

Goma, ville de tous les dangers

Jadis, Goma était un paradis. Depuis que la rébellion du M23 a été vaincue, la capitale provinciale sort de l'enfer. L'activité économique redémarre, mais la population reste sur le qui-vive. C’est une petite route, qui part du centre-ville de Goma pour descendre vers les hôtels et les restaurants chics de la rive du Kivu. S’il n’est pas encore goudronné, le bandeau de terre fraîchement refait est à nouveau praticable. Au bout du chemin, Le Chalet. En ce soir de semaine, ce bar-restaurant très couru, avec vue imprenable sur les eaux du lac, est déjà bondé. On y croise toutes les nationalités et les autorités de la capitale provinciale. On y échange en français, en anglais et en dollars. Dans cette bulle, on pourrait croire que la ville, prise par les rebelles du Mouvement du 23-Mars (M23) il y a tout juste deux ans, a retrouvé sa prospérité d’antan.
Jusqu’au milieu des années 1990 et le début d’un cycle de guerres qui peine à se terminer, Goma était un petit paradis pour les expatriés et un lieu de villégiature prisé par l’élite du pays. Avec ses abondantes ressources naturelles, son climat tempéré, sa faune variée et ses terres fertiles, cette région située au pied du volcan Nyiragongo possède tous les atouts nécessaires à un développement économique diversifié et rapide. Frontalière avec le Rwanda et à moins de 75 km de l’Ouganda, la capitale provinciale a toujours été une ville d’échanges, de passage, de commerce… Mais un coup d’oeil au parking du Chalet donne une idée de l’origine des consommateurs aisés qui se bousculent dans l’établissement : il déborde de 4 x 4 blancs, siglés « UN ».
Après l’humiliation subie lors de l’invasion des rebelles, la Mission de l’organisation des Nations unies pour la stabilisation en RD Congo (Monusco) a réagi. Avec le renfort de soldats venus d’Afrique du Sud, de Tanzanie et du Malawi, et en appui d’une armée congolaise remaniée, elle a pu vaincre le M23 en novembre 2013 et, depuis, elle a fait de Goma son quartier général. La plupart des réfugiés qui survivaient aux abords de la ville ont pu rentrer chez eux. C’est Goma, la grande ville du Nord-Kivu, qui a hérité du nouveau siège de la Monusco et de la plupart de ses fonctionnaires. Ils sont désormais plus d’un millier à vivre sur la rive sud du lac Kivu, dans une province qui, depuis vingt ans, a vécu guerres et déplacements de population – sans compter les contingents militaires, déployés dans toute la région mais dont la base est à Goma. Au total, admet la Monusco, 95 % de ses Casques bleus et les trois quarts de ses civils sont désormais positionnés au Katanga, dans la Province-Orientale et dans les deux Kivus.
Il était temps de prendre des décisions fortes pour montrer que l’ONU ne restait pas les bras croisés à Kinshasa.
La décision avait été prise en mars 2013 par le Conseil de sécurité. Quatre mois plus tôt, incapables d’empêcher la prise de Goma par les rebelles du Mouvement du 23-Mars (M23), les Casques bleus avaient une nouvelle fois été humiliés. Il était temps de prendre des décisions fortes pour montrer que l’ONU ne restait pas les bras croisés à Kinshasa. La plus importante fut la création de la Brigade d’intervention avec ses soldats sud-africains, malawites et tanzaniens.
Dotée d’un mandat offensif inédit, elle allait fournir un appui déterminant à l’armée congolaise pour venir à bout des rebelles. "Mais nous avions aussi besoin de civils pour restaurer l’autorité de l’État dans les zones reconquises", explique le général nigérien Abdallah Wafy, le chef adjoint de la Monusco. Lui-même s’est installé à Goma dès novembre 2013 pour donner l’exemple.
Selon le gouverneur de la province du Nord-Kivu, l’opération est un succès. "Le commandement s’est rapproché du terrain, ce qui permet de prendre des décisions sans passer par Kinshasa, qui est à plus de 2 000 kilomètres, affirme Julien Paluku. Et puis il y a eu un effet dissuasif sur les groupes armés : maintenant, ils savent que les chefs de la Monusco sont ici et qu’ils réagiront vigoureusement en cas d’attaque."
Au-delà du considérable défi logistique (en l’absence de route reliant Kinshasa à Goma, le matériel lourd a dû être transporté par les airs), il a fallu affronter les réticences du personnel. "L’ONU est très bureaucratique, confirme Wafy. En quatorze années d’existence, elle avait pris ses aises à Kinshasa. Certains n’avaient pas envie de s’installer dans une zone instable, où l’état des routes et des réseaux d’eau et d’électricité laisse à désirer. Et puis, c’est une première étape avant un retrait total. Cela a fait réfléchir sur la pérennité des carrières…"
Une partie des expatriés a obtenu une mutation vers le Mali ou la Centrafrique, où se créaient, au même moment, de nouvelles missions promises à un long avenir. Mais c’est surtout chez les employés locaux, dont les contrats ont été rompus, que les réactions ont été les plus vives. "Cela s’est mal passé, continue Wafy. Quand vous employez des gens depuis plus d’une décennie et que des liens se sont tissés, il est très difficile de les mettre à la porte du jour au lendemain. D’un autre côté, les gens de l’Est n’auraient pas compris que l’on arrive avec des employés kinois sans recruter chez eux."
Et lorsque la Monusco, avec son budget annuel de 1,4 milliard de dollars (1 milliard d’euros), se déplace, c’est un pan de l’économie congolaise qui voyage. À Kinshasa, la disparition des salaires des fonctionnaires expatriés, qui avoisinent fréquemment les 10 000 dollars par mois, a forcément des retombées locales : employés de maison et chauffeurs se retrouvent sans emploi, tandis que les restaurants, bars et boîtes de nuit ont vu leurs recettes diminuer.
A contrario, "la fin de la guerre et l’arrivée des employés de l’ONU font que le Nord-Kivu connaît en ce moment un véritable boom économique, affirme le gouverneur Paluku. Nos recettes fiscales ont triplé au cours du premier semestre 2014, passant de 5 à 15 millions de dollars par mois." Ihusi, l’hôtel le plus emblématique de la ville, fait construire un nouveau bâtiment de plusieurs étages, à deux pas du camp de la Monusco.
Mais cette arrivée a aussi des effets pervers à Goma : les prix des maisons confortables du centre-ville ont flambé – comptez désormais 2 500 dollars par mois. "Il y a parfois des manifestations hostiles à la Monusco, reconnaît Paluku. On l’accuse de profiter du conflit. Mais les habitants ont tendance à tout attendre des organisations internationales. S’ils subissent des coupures d’eau ou d’électricité, ils vont le leur reprocher, alors que cela relève de la responsabilité de l’État."
À Kinshasa, de belles villas se sont vidées, et leurs loyers redeviennent abordables. Seuls les services en contact permanent avec le gouvernement congolais (le département des affaires politiques notamment) sont restés. Même les deux unités de police stationnées dans la capitale ont été envoyées dans l’Est. Alors que les échéances électorales approchent, avec le risque de tension qui y est associé dans cette ville frondeuse, le moment était-il opportun ?
"Personne n’imagine que nous quittions le pays avant au moins 2016 [date théorique de la prochaine présidentielle], répond Wafy. Nous avons gardé des antennes dans tout l’Ouest pour nous tenir informés et faciliter un redéploiement si nécessaire." En tout cas, "le pouvoir n’est pas mécontent de voir les 4×4 de l’ONU s’éloigner, assure un diplomate européen. À Kinshasa, la Monusco est appréciée quand elle fournit un soutien militaire et logistique. Beaucoup moins lorsqu’elle se montre critique sur la démocratie ou les droits de l’homme."
Gage de stabilité, la présence de la Monusco a aussi fait venir les gros salaires d’un bon millier de fonctionnaires onusiens. Elle a relancé l’hôtellerie, la restauration, les services et, surtout, l’immobilier. Dans le centre-ville, qui compte plus de 1 million d’habitants, une belle maison peut facilement se louer plus de 2 000 dollars (environ 1 580 euros) par mois. Une aubaine pour les propriétaires, même si cela a chassé quelques-uns des (rares) Congolais qui pouvaient y prétendre. « C’est un plus conjoncturel, confirme Singoma Mwanza, le président de la section Nord-Kivu de la Fédération des entreprises du Congo (FEC). Mais je mets aussi en garde ceux qui veulent lancer des projets immobiliers : la présence [de la Monusco et des fonctionnaires onusiens] est temporaire. Elle pourrait ne pas durer plus de trois ans… »
D’ailleurs, les Casques bleus ne règlent pas tous les problèmes. Dans certains quartiers règne une insécurité meurtrière, qui a provoqué des manifestations d’habitants inquiets. Mal équipées, les forces de l’ordre semblent impuissantes à la juguler (la police ne dispose que d’une seule jeep en état de marche pour toute la ville). Quand elles n’en sont pas carrément à l’origine : les abords des camps militaires et policiers, qui disposent d’armes plus ou moins bien contrôlées, font partie des endroits les moins sûrs de la capitale provinciale.
Surtout, le spectre de la guerre hante les esprits. En octobre et en novembre, dans la région de Beni (à 300 km au nord de Goma), des groupes rebelles ont massacré plus de deux cents civils. Un drame que la Monusco et les soldats congolais ne sont pas parvenus à empêcher. Un tiers de la province échapperait au contrôle des autorités. Et la crainte qu’une rébellion menace à nouveau Goma est dans toutes les têtes.

Goma, ville de tous les dangers

« Nous sommes contre tous les mouvements armés, assure un membre influent de la communauté tutsie, au sein de laquelle le M23 recrutait principalement. Mais j’ai peur que, dès le départ de la Monusco, les affrontements reprennent. Il n’y aura pas de solution durable tant que nous aurons autant de réfugiés dans les pays voisins… » Notamment au Rwanda, accusé d’avoir soutenu les rebelles du M23. « Ils ont goûté aux richesses de la région. Ils ne pourront pas s’en détourner », affirme un entrepreneur qui préfère garder l’anonymat, au cas où…
Ces risques hypothétiques n’ont pas empêché un certain redémarrage de l’activité économique. Ainsi, selon le président de la FEC, la production dans la province a non seulement repris, mais a dépassé le niveau d’avant 2012. C’est notamment visible dans le secteur de la finance, avec l’ouverture de quatre établissements bancaires ces derniers mois. « Pendant la crise, les banquiers s’étaient réfugiés avec leurs devises de l’autre côté de la frontière [au Rwanda] et il n’y avait plus ici que les fonds nécessaires pour de petites transactions, rappelle Naasson Kubuya Ndoole, le maire de Goma, qui a été nommé à cette époque. Aujourd’hui, ils sont revenus et leurs fonds aussi. Ils peuvent financer l’économie. »
Selon Julien Paluku, le gouverneur du Nord-Kivu, qui parle de « boom économique », les revenus fiscaux de la province ont été multipliés par trois depuis le début de l’année : la réouverture des voies de communication (notamment vers l’Ouganda) a été profitable – résultat, également, de compromis et d’assouplissements accordés aux entrepreneurs locaux pour le paiement des taxes. « On sent qu’il y a du changement au niveau du gouvernement de Kinshasa, reconnaît Menelas Kyriakides, un entrepreneur d’origine grecque installé ici depuis plusieurs dizaines d’années. Mais ici, nous sommes si loin… » Coffeelac, l’entreprise de ce patron peu porté à l’optimisme, vient tout de même d’investir plus 1,5 million de dollars pour créer une petite usine de séchage de café afin de pouvoir exporter la production locale.
Le Nord-Kivu reste principalement agricole. Cependant, les grandes richesses minières, qui ont pendant longtemps échappé au secteur formel et au contrôle des pouvoirs publics, repassent peu à peu sous leur contrôle et devraient contribuer à la relance économique de la province dans les années à venir.
Pourtant, si l’on excepte les filières minière et pétrolière (le britannique Soco explore dans la région), les investissements étrangers demeurent extrêmement rares dans le Nord-Kivu. « Outre les troubles, il y a un gros problème de sécurité juridique, déplore un diplomate européen en poste à Goma. Les entreprises étrangères redoutent l’arbitraire et le manque de professionnalisme de la justice, qui est en plus mauvais état ici qu’à Kinshasa. Rebâtir un État, avec des forces de l’ordre et une justice bien formées et équipées, reste un préalable à la normalisation de la province. »
Et il y en a d’autres. À commencer par la mise à niveau des infrastructures. L’état des routes entre Goma et les riches territoires de Masisi et de Rutshuru est déplorable – sans compter que les barrages routiers imposant des taxes non légales sont encore nombreux. Surtout, le déficit énergétique est abyssal. La société nationale d’électricité (Snel) n’alimente certains quartiers que quelques heures par mois, ce qui oblige les entreprises à avoir recours à de coûteux groupes électrogènes.
Cependant, là aussi, il y a de l’espoir. La fondation américaine Howard Buffett a annoncé le financement de deux barrages d’une puissance de 16 MW à Rutshuru. Cela pourrait permettre d’améliorer la situation, sans pour autant résoudre définitivement le problème. La piste de l’aéroport de Goma, en cours de rénovation, devrait enfin pouvoir accueillir des avions cargos et des vols long-courriers à partir de décembre. Même dans un climat apaisé, Goma doit désormais surmonter les mêmes difficultés que les autres grandes villes du pays.

Goma, ville de tous les dangers

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