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Publié par Bob Woodward

Al-Qaïda et Arabie Saoudite en guerre pour les pipelines ?

À la faveur de la guerre entreprise par la « Force commune arabe » à l’initiative de l’Arabie Saoudite au Yémen contre les partisans de l’ancien président Saleh et les Houthis, Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) a reconstitué l’ancien sultanat de Qu’aiti.
Le sultanat, qui a disparu en 1966, était constitué autour des ports de Mukalla et de Shihr. Aujourd’hui, l’Émirat islamique de Mukalla est riche d’un trésor de guerre d’au moins 1,4 milliard de dollars et perçoit au moins 2 millions de dollars de taxes quotidiennes. Selon Reuters, Al-Qaïda disposerait d’au moins un millier de combattants à Mukalla.
Al-Qaïda contrôle donc désormais 600 kilomètres de côtes à la sortie du Golfe d’Aden par lequel transite un tiers du pétrole mondial. Identiquement, Al-Qaïda contrôle aujourd’hui la ligne de démarcation séparant la Syrie d’Israël, en remplacement des Forces des Nations Unies. La coalition commandée par l'Arabie saoudite a déjà annoncé des opérations contre al-Qaïda au Yémen. Mais c'est la première fois qu'elle revendique un tel succès militaire contre l'organisation jihadiste. Le groupe al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa) a été chassé de la grande ville de Mukalla, dans le sud-est du Yémen. C'est du moins ce qu'annonce la coalition arabe, qui intervient depuis plus d'un an dans le pays, en soutien aux forces loyalistes. Toujours d'après la coalition, cette offensive a coûté la vie à 800 combattants jihadistes d'Aqpa, un bilan impossible à vérifier.
A l'origine, c'est pour lutter contre un tout autre ennemi que la coalition arabe est entrée en guerre en mars 2015. Riyad et ses alliés combattent les Houthis du Yémen, une rébellion chiite qui a conquis de vastes régions du pays, chassant le gouvernement de Sanaa, la capitale.
Profitant du chaos de cette guerre sans vainqueur, les groupes radicaux se sont renforcés au Yémen. Al-Qaïda dans la péninsule arabique, mais aussi le groupe Etat islamique, ont revendiqué des attentats sanglants ces derniers mois, principalement dans les zones tenues par les forces loyalistes appuyées par la coalition.
En examinant les origines de ces mouvements terroristes, on constate plusieurs vagues : la première suit la guerre d’Afghanistan (avec le retour des combattants arabes, en Algérie par exemple). La deuxième, « la vague Al-Qaida », a culminé avec les attentats du 11-Septembre. La réponse américaine, l’invasion de l’Irak en 2003, a contribué à la troisième vague qui, elle-même, a préparé la quatrième. D’une certaine manière, l’Etat islamique est l’enfant adultérin d’une débaassification mal pensée de Paul Bremer [gouverneur de l’Irak sous occupation américaine de mai 2003 à juin 2004] et du comportement des milices chiites de l’ex-premier ministre irakien Nouri Al-Maliki. C’est cette combinaison qui a généré l’EI en Irak.
Ce qui est très dangereux, c’est non seulement que chacune de ces vagues est plus violente que la précédente, mais aussi que la dernière arrivée n’élimine pas les précédentes… On parle beaucoup de l’Etat islamique, mais Al-Qaida est bien vivante. Elle est active au Yémen. Elle est derrière la plupart des attentats commis en Afrique. Pour y remédier, il faut réfléchir aux conditions politiques qui ont créé ces vagues et apprendre de nos erreurs.
Al-Qaida occupe et gère une ville au Yémen [Al-Mukalla], mais la vision prônée par l’EI d’un califat avec une assise territoriale constitue en effet la différence la plus marquée entre les deux groupes. Cette vision porte d’ailleurs en elle les germes de la fragilité de l’EI. C’est d’abord un projet fondé sur le retour à des sources imaginaires, relevant plus de la mythologie que de la réalité. Ensuite, [l’emprise territoriale] implique une administration.
Or, dès que l’EI commence à administrer, il crée d’énormes frustrations. Certains aspects lui apportent un soutien temporaire : vivre dans une zone contrôlée par l’EI, c’est vivre dans une paix, fondée sur la terreur certes, mais qui n’est plus l’anarchie de la guerre. C’est un endroit où la vie quotidienne peut se réorganiser. Mais la Syrie est un pays éduqué, où le taux d’alphabétisation est important, bien supérieur à celui de l’Egypte par exemple. Ce taux est presque aussi élevé chez les garçons que les filles. La probabilité pour qu’une masse de Syriens soutienne un système qui met les femmes dans une situation d’infériorité totale et qui rejette l’Occident me paraît faible.
Sur le plan militaire, beaucoup de combattants ont rejoint l’EI parce qu’il était plus efficace et mieux organisé. Des anciens officiers irakiens y étaient actifs, ce qui explique les succès initiaux. Ils ont choisi l’EI par opportunisme, pas après avoir lu un programme politique.
Les individus passent d’un groupe à l’autre et les alliances stratégiques varient. La qualité de l’organisation se jauge aussi selon le contexte. Quand vous êtes en guerre, ce qui compte, c’est la capacité à manier une kalachnikov. Quand la guerre s’arrête, les priorités changent : l’organisation du ramassage des ordures, le fonctionnement d’une école ou d’un dispensaire deviennent des questions plus importantes. L’arrêt des combats – outre qu’il améliore le sort des populations – contribue à l’évolution des dynamiques politiques. Un groupe comme Al-Nosra, qui tire sa vigueur de ses capacités militaires, s’est trouvé soudain menacé lors de la récente cessation des hostilités en Syrie et des manifestations de la population qui ont suivi.
En mars 2015, Anthony Cordesman, consultant spécialiste de l’armée américaine et de l’OTAN pour le Center for Strategic and International Studies, basé à Washington DC, a expliqué que « le Yémen revêt une grande importance stratégique pour les États-Unis, de même que la stabilité à plus large échelle de l’Arabie saoudite et de tous les États du golfe Persique. Malgré tous les discours sur l’"indépendance" énergétique des États-Unis, la réalité reste tout autre. Le développement du pétrole et des combustibles alternatifs en dehors du Golfe n’a pas influé sur son importance stratégique vitale pour l’économie mondiale et américaine [...] Le Yémen ne vaut pas l’importance stratégique du Golfe mais est toujours d’une grande importance stratégique pour la stabilité de l’Arabie saoudite et de la péninsule arabique. »
En d’autres termes, la guerre au Yémen consiste à protéger le principal État voyou de l’Occident dans le Golfe afin de maintenir le flux de pétrole. Cordesman poursuit en précisant que « le territoire et les îles yéménites jouent un rôle essentiel dans la sécurité d’un autre goulot d’étranglement mondial situé à l’extrémité sud de la mer Rouge, appelé Bab el-Mandeb, ou "porte des lamentations" ».
Le détroit de Bab el-Mandeb est « un goulot d’étranglement entre la Corne de l’Afrique et le Moyen-Orient et constitue un lien stratégique entre la mer Méditerranée et l’océan Indien » où passent la plupart des exportations du golfe Persique qui transitent par le canal de Suez et l’oléoduc Suez-Méditerranée (Sumed).
« Toute présence aérienne ou maritime hostile au Yémen pourrait menacer l’ensemble du trafic passant par le canal de Suez, ainsi qu’un flux quotidien de pétrole et de produits pétroliers qui est passé de 2,9 mbj [million de barils par jour] en 2009 à 3,8 mbj en 2013 selon les estimations de l’EIA [US Energy Information Administration] », ajoute Cordesman.
Toutefois, il existe ici un sous-objectif parallèle, reconnu en privé par les responsables occidentaux mais non évoqué en public : le Yémen a encore un potentiel inexploité pour former un ensemble alternatif de voies de transbordement de pétrole et de gaz afin d’exporter le pétrole saoudien en contournant l’Iran et le détroit d’Ormuz.

Al-Qaïda et Arabie Saoudite en guerre pour les pipelines ?

La réalité des ambitions du royaume à cet égard est dévoilée dans un câble secret de 2008 du département d’État émis par l’ambassade américaine au Yémen et destiné au secrétaire d’État, et obtenu par WikiLeaks :
« Un diplomate britannique basé au Yémen a indiqué [au responsable politique de l’ambassade américaine] que l’Arabie saoudite avait un intérêt à construire un pipeline entièrement détenu, exploité et protégé par l’Arabie saoudite entre Hadramaout et un port du golfe d’Aden, contournant ainsi le golfe Arabique/Persique et le détroit d’Ormuz. »
« Saleh s’y est toujours opposé. Le diplomate a affirmé qu’en soutenant le leadership militaire yéménite, en payant la loyauté des cheikhs et à travers d’autres moyens, l’Arabie saoudite se positionnait de manière à s’assurer d’obtenir à un bon prix, de la part du successeur de Saleh, les droits pour ce pipeline. »
En effet, le gouvernorat d’Hadramaout, dans l’est du Yémen, est resté curieusement immunisé contre les bombardements saoudiens. Cette province, la plus grande du Yémen, renferme la majeure partie des ressources pétrolières et gazières restantes du Yémen.
« L’intérêt principal du royaume dans le gouvernorat est la construction éventuelle d’un oléoduc. Ce pipeline est depuis longtemps un rêve du gouvernement saoudien », observe Michael Horton, spécialiste du Yémen à la fondation Jamestown. « Un pipeline traversant le gouvernorat de l’Hadramaout donnerait à l’Arabie saoudite et ses alliés des pays du Golfe un accès direct au golfe d’Aden et à l’océan Indien ; cela leur permettrait de contourner le détroit d’Ormuz, un goulot d’étranglement stratégique susceptible d’être bloqué au moins temporairement par l’Iran dans un futur conflit. La perspective d’obtenir un tracé pour un futur pipeline traversant le gouvernorat de l’Hadramaout figure probablement dans la stratégie à long terme plus vaste de l’Arabie saoudite au Yémen. »
Les responsables occidentaux sont soucieux d’éviter de porter à la connaissance du public la géopolitique énergétique qui sous-tend l’escalade du conflit.
L’an dernier, une analyse tranchante de ces problématiques a été publiée par Joke Buringa, conseillère principale en matière de sécurité et de primauté du droit au Yémen, au ministère néerlandais des Affaires étrangères, sur son blog personnel, le 2 juin 2015.
« La crainte d’un blocus iranien du détroit d’Ormuz et de ses conséquences potentiellement désastreuses pour l’économie mondiale existe depuis des années », a-t-elle écrit dans son article, intitulé « Diviser pour mieux régner : l’Arabie saoudite, le pétrole et le Yémen » (« Divide and Rule: Saudi Arabia, Oil and Yemen »). « Les États-Unis ont donc fait pression sur les États du Golfe pour que ces derniers développent des alternatives. En 2007, l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, Oman et le Yémen ont lancé conjointement le projet d’oléoduc trans-arabe. Des nouveaux pipelines devaient être construits de la ville saoudienne de Ras Tanura, sur le golfe Persique, et des Émirats arabes unis, jusqu’au golfe d’Oman (un pipeline dans l’émirat de Fujaïrah et deux à Oman) et au golfe d’Aden (deux pipelines au Yémen). »
En 2012, la liaison entre Abou Dhabi et Fujaïrah, à l’intérieur des Émirats arabes unis, est devenue opérationnelle. Pendant ce temps, l’Iran et Oman ont conclu leur propre accord de pipeline. « La méfiance quant aux intentions d’Oman a augmenté l’attrait de l’option du gouvernorat de l’Hadramaout au Yémen, un souhait de longue date de l’Arabie saoudite », a écrit Buringa.
Néanmoins, le président Saleh représentait un obstacle majeur aux ambitions saoudiennes. Selon Buringa, Saleh « s’est opposé à la construction d’un pipeline sous contrôle saoudien sur le territoire yéménite. Depuis de nombreuses années, les Saoudiens investissent auprès des chefs tribaux dans l’espoir de mener à bien ce projet sous le successeur de Saleh. Les soulèvements populaires de 2011 menés par des manifestants demandant la démocratie ont bouleversé ces plans. »
Buringa est la seule représentante de haut rang d’un gouvernement occidental à avoir reconnu publiquement cette question. Toutefois, lorsque je l’ai contactée pour demander une interview le 1er février, j’ai reçu quatre jours plus tard une réponse de Roel van der Meij, porte-parole pour les affaires institutionnelles au ministère des Affaires étrangères du gouvernement néerlandais : « Mme Joke Buringa m’a demandé de vous informer de son indisponibilité pour l’interview. »
Le blog de Buringa, auparavant consultable à l’adresse www.jokeburinga.com, avait été complètement supprimé entre-temps.
Une version archivée de son article sur la géopolitique énergétique de la guerre saoudienne au Yémen est disponible dans la Wayback Machine.
J’ai demandé à la fois à Buringa et à van der Meij pourquoi le blog de Buringa avait été complètement supprimé aussi rapidement après ma demande d’interview et si elle avait été forcée de le faire sous la pression du gouvernement pour protéger les liens néerlandais avec l’Arabie saoudite.
Dans un e-mail, Buringa a nié avoir subi des pressions du ministère néerlandais des Affaires étrangères afin qu’elle supprime le blog : « Désolée de vous décevoir, mais je n’ai pas subi de pressions du ministère. La mise en page du blog me dérangeait depuis le départ et j’avais l’intention de la changer depuis plusieurs mois [...] Votre question m’a rappelé que je voulais changer mon site et repenser ce que je souhaite en faire. N’y cherchez rien de plus. »
Cependant, van der Meij, le porte-parole pour les affaires institutionnelles du gouvernement néerlandais, n’a pas répondu aux demandes de commentaires faites par e-mail et par téléphone au sujet de la suppression du blog.
De nombreuses compagnies néerlandaises sont actives dans le royaume et y entretiennent des investissements conjoints, notamment le géant du pétrole anglo-néerlandais Shell. En raison de la position de passerelle vers l’Europe des Pays-Bas, deux multinationales saoudiennes, la compagnie pétrolière nationale Aramco et le géant de l’industrie pétrochimique SABIC, ont installé leur siège européen aux Pays-Bas, à La Haye et Sittard. Les exportations néerlandaises vers l’Arabie saoudite ont également augmenté de façon spectaculaire au cours des dernières années, observant une hausse de 25 % entre 2006 et 2010.
En 2013, l’Arabie saoudite a exporté près de 34 milliards d’euros de combustibles minéraux aux Pays-Bas et importé des Pays-Bas un peu plus de 8 milliards d’euros de machines et de matériel de transport, 4,8 milliards d’euros de produits chimiques et 3,7 milliards d’euros de denrées alimentaires et d’animaux.
Parmi les principaux bénéficiaires de la stratégie saoudienne au Yémen figure al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA), le même groupe qui a revendiqué le massacre de Charlie Hebdo à Paris.
« Le gouvernorat de l’Hadramaout est une des rares zones où la coalition dirigée par l’Arabie saoudite n’a effectué aucune frappe aérienne, avait noté Buringa. Le port et l’aéroport international d’al-Mukalla sont dans un état optimal et sous le contrôle d’al-Qaïda. En outre, l’Arabie saoudite livre des armes à al-Qaïda, [qui] étend sa sphère d’influence. »
L’alliance saoudienne avec les terroristes affiliés à al-Qaïda au Yémen a été mise en lumière en juin dernier, lorsque le gouvernement « transitoire » d’Abd Rabbo Mansour Hadi soutenu par l’Arabie saoudite a dépêché un délégué officiel à Genève pour les pourparlers des Nations unies.
Il s’est avéré que ce représentant n’était nul autre qu’Abdel Wahab al-Humayqani, identifié en tant que « terroriste mondial expressément désigné » (« Specially Designated Global Terrorist » – SDGT) en 2013 par le département du Trésor des États-Unis pour des activités de recrutement et de financement pour le compte d’AQPA. Humayqani aurait également été à l’origine d’un attentat à la voiture piégée perpétré par al-Qaïda qui a tué sept personnes dans une base de la Garde républicaine yéménite en 2012.
D’autres analystes sont du même avis. « AQPA peut aussi bénéficier du fait qu’il pourrait bien être considéré comme un intermédiaire utile par l’Arabie saoudite dans sa guerre contre les Houthis », commente Michael Horton dans la publication Terrorism Monitor de la fondation Jamestown. « L’Arabie saoudite et ses alliés sont en train d’armer une multitude de milices disparates dans tout le sud du Yémen. Il est presque certain qu’une partie voire une grande partie du financement et du matériel arrivera jusqu’à AQPA et très probablement jusqu’à l’État islamique. »
Tout en proclamant la guerre contre l’État islamique en Irak et en Syrie, l’Occident ouvre la voie à la résurgence d’al-Qaïda mais aussi de l’État islamique au Yémen.
« L’Arabie saoudite ne veut pas d’un pays fort et démocratique de l’autre côté de la frontière longue de plus de 1 500 kilomètres qui sépare les deux pays [l’Arabie saoudite et le Yémen] », avait remarqué la responsable du ministère néerlandais des Affaires étrangères Joke Buringa dans son article désormais censuré. Un avis que partagent également les États-Unis et le Royaume-Uni, semblerait-il. « Ces pipelines en direction d’al-Mukalla devraient finalement voir le jour », avait-elle ajouté.
Cela ne sera probablement pas le cas, mais il y aura toujours des contrecoups.

Al-Qaïda et Arabie Saoudite en guerre pour les pipelines ?

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