Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Bob Woodward

Transnistrie: nouvel horizon de Moscou ?

Vladimir Poutine va-t-il s’arrêter au rattachement de la Crimée? L'est de l'Ukraine pourrait être la prochaine étape dans son entreprise de lutte contre l’influence européenne et de reconstitution d’une grande Russie. Mais les regards se tournent aussi de l'autre côté de l'Ukraine, vers un territoire gros comme la moitié de la Corse et beaucoup mentionné ces derniers jours du côté du Kremlin : la Transnistrie, située géographiquement en Europe mais de fait une enclave russe en Moldavie.
Mais où est donc la Transnistrie ?
Ce petit territoire au nom comme sorti du Sceptre d’Ottokar et au décorum tout soviétique est une étroite bande de terre coincée entre le fleuve Dniestr et la frontière ukrainienne, qui se fait appeler aussi «République moldave du Dniestr». Etat fantôme, la Transnistrie, 4 200 km2 et 500 000 habitants, s’est dotée des attributs d’un Etat : elle a sa propre monnaie (le rouble de Transnistrie), son hymne, son Soviet suprême, son drapeau avec faucille et marteau. La région est entièrement tournée vers la Russie, dont elle a fait partie pendant deux siècles. Les statues de Lénine et les portraits de Vladimir Poutine font partie du décor. Deux tiers des habitants sont russophones. La moitié d’entre eux se considèrent russe, les autres ukrainiens. Le troisième tiers sont des Moldaves, qui se sont retrouvés discriminés dans leur propre pays.
En 1991, profitant de la dislocation de l'URSS, la Moldavie roumanophone a déclaré son indépendance. La Transnistrie, craignant de tomber dans l’orbite de la Roumanie, s’est alors autoproclamée indépendante de la Moldavie. Ce fut chose faite au terme d’une courte guerre d’indépendance qui a fait tout de même 500 morts. Sauf que depuis, personne n’a reconnu la micro-république – si l’on excepte l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud et le Haut-Karabakh, eux-mêmes territoires séparatistes reconnus par presque personne.
En septembre 2006, la Transnistrie a organisé une parodie de référendum. Les électeurs ont voté à 97% à la fois pour l’indépendance et pour le rattachement à la Russie. La propagande officielle a fait campagne contre «le fascisme moldave» – tout comme en Crimée la semaine dernière les électeurs ont été appelés à faire barrage aux «fascistes de Kiev».
Une région inféodée au Kremlin
La Transnistrie vit littéralement sous la perfusion de Moscou. Depuis «l’indépendance», l’enseignement se fait en russe et en cyrillique (tandis que la Moldavie, roumanophone, utilise l’alphabet latin), et on y enseigne le culte de la grande Russie. Le Kremlin ne reconnaît pas officiellement le territoire, qui ne présente pas à ses yeux le même intérêt stratégique et historique que la Crimée, mais le soutient politiquement, économiquement et militairement. La Transnistrie est pour lui un levier côté européen. Depuis 1992, plusieurs centaines de soldats russes et tout un arsenal y sont stationnés. La Russie finance les retraites des fonctionnaires transnistriens. Elle offre gaz et pétrole à bas prix, apporte aux habitants une «aide humanitaire» sous forme de produits de première nécessité et distribue des passeports russes.
Le vice-Premier ministre russe, Dmitri Rogozine, a accusé Kiev d’avoir «décrété un blocus de fait de la Transnistrie» en postant des gardes à la frontière avec l'Ukraine. Le même jour, la Transnistrie a demandé à la Douma, le Parlement russe, à être rattachée à la Russie. Deux jours plus tard, le ministre des Affaires étrangères russes, Sergueï Lavrov, a évoqué une réunion du gouvernement russe où devait être abordée la question du «soutien à la Transnistrie». «Nous insisterons pour que, dans les pays où vivent nos compatriotes, leurs droits et libertés soient pleinement respectés», a-t-il dit. Panique à Chisinau, la capitale moldave. «Nous avons des informations selon lesquelles des choses précises sont entreprises pour déstabiliser la situation» en Transnistrie, a alerté le président moldave Nicolae Timofti, qui, engagé dans le même processus que Kiev, doit signer prochainement un accord d’association et de libre-échange avec Bruxelles. L’Otan s’est aussi dit inquiet.
Vendredi, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andreï Dechtchytsia, s’est dit à son tour «très préoccupé» par la Transnistrie. «Si la Russie décide de connecter la Transnistrie avec la Crimée et l’Abkhazie [région séparatiste de Géorgie, ndlr]», cela formerait «un corridor qui créerait une zone de forte déstabilisation en Europe». «Nous devons regarder une carte et l’éviter.»Oubliée du reste du monde, la Transnistrie, étroite bande coincée entre la Moldavie et l'Ukraine, est maintenue à bout de bras par Moscou depuis un quart de siècle. Un Etat fantôme, figé dans l'ère soviétique, devenu pour ses quelques milliers d'habitants une terre d'espoirs sans lendemain.
Emmitouflée dans un châle vert qui la protège du froid glacial, Tatiana presse le pas pour rentrer chez elle. Comme tous les mardis, son fils vient déjeuner, et elle va lui préparer son plat préféré: un kapusniak, une soupe aux choux. Mais aujourd'hui, Tatiana va ajouter un ingrédient de premier choix dans son bouillon: "Du boeuf!" dit-elle avec un sourire en montrant un paquet qui sort de son cabas. 
Pour la première fois depuis cinq mois, cette babouchka âgée de 71 ans a perçu sa retraite. "Les versements s'étaient arrêtés par manque d'argent, et ça commençait à être dur, raconte-t-elle. Heureusement que mon fils m'aide à vivre, sinon je ne sais pas comment je m'en sortirais. Je plains tous ceux qui n'ont pas d'enfants..." Elle s'arrête de parler, tandis que deux ombres passent près d'elle. Il ne fait pas bon critiquer, et encore moins discuter avec des étrangers.

Bienvenue en Transnistrie, étroite bande de terre coincée entre la Moldavie et l'Ukraine, nichée dans les méandres du Dniestr. Inutile de la chercher sur un atlas: cette république dissidente, pas plus étendue que les Pyrénées-Orientales, n'a aucune existence officielle. Ses seules "ambassades" se trouvent en Ossétie du Sud et en Abkhazie, deux autres Etats illégitimes, qui se sont eux-mêmes proclamés indépendants à la suite de la guerre entre la Géorgie et la Russie, en 2008. La Transnistrie est, elle aussi, née d'un conflit. En juin 1990, la jeune démocratie moldave - l'une des 15 républiques de l'ex-Union soviétique - n'a alors qu'un objectif: s'émanciper de la tutelle russe. Elle décide d'adopter le roumain comme unique langue officielle. En Transnistrie, région industrielle de l'est, c'est l'émeute. La population, essentiellement russophone, demande son rattachement à la Russie. 
La situation dégénère. En 1992, les forces moldaves tentent de reprendre le contrôle du territoire, mais Moscou intervient. Les forces moldaves sont défaites, et la 14e armée du général Lebed s'installe dans ces plaines désolées. Un quart de siècle plus tard, elle n'en a pas bougé. A l'entrée de la "capitale", Tiraspol, leur chapka enfoncée sur la tête, des soldats russes battent la semelle devant un brasero. Officiellement, cette "force d'interposition", composée de 1500 hommes, assure la paix entre les deux camps. 
"En réalité, elle sert surtout à gêner le gouvernement moldave, décrypte un diplomate occidental. Le Kremlin supporte mal l'idée que la Moldavie se tourne vers l'Union européenne; il a très mal vécu la signature d'un accord de libre-échange, en 2014, entre Bruxelles et Chisinau. En maintenant des forces armées en Transnistrie, Poutine empêche la Moldavie d'adhérer à l'Otan."

Transnistrie: nouvel horizon de Moscou ?

Pour Chisinau, la Transnistrie reste une partie intégrante du territoire. Mais, à Tiraspol, on n'envisage guère de retour en arrière. "Divorçons plutôt à l'amiable!" propose le président de Transnistrie, Evgueni Chevtchouk.
Au fil des années, Tiraspol a tout fait pour s'affranchir de son "grand frère moldave". Cette république fantoche s'est même dotée des attributs régaliens d'un "vrai" Etat. Elle a créé sa police, son service postal et même sa monnaie, des drôles de jetons colorés en guise de pièces. De l'argent en plastique dans un pays qui n'existe pas... Mais qui s'en étonnerait? 
A Tiraspol, rien n'a changé depuis Leonid Brejnev. Devant le bâtiment massif du Soviet suprême se dresse la statue conquérante de Lénine. Sur les places, des monuments granitiques glorifient les héros de l'Armée rouge, tandis que des Lada et des trolley-bus poussifs descendent la magistrale avenue du 25-Octobre décorée aux couleurs nationales, une bande verte entre deux bandes rouges, frappées de la faucille et du marteau.
Moscou n'assure pas qu'un soutien militaire, il maintient le pays sous perfusion: plus de 70% du budget national proviendrait de l'"aide humanitaire russe", comme on l'appelle ici. Le gaz est presque gratuit et les retraites - deux fois plus élevées que dans le reste de la Moldavie - ont longtemps été payées rubis sur l'ongle. Depuis quelques mois, toutefois, la chute du cours du pétrole et l'embargo occidental ont plongé la Russie dans la crise.
Le rouble a perdu près de 60% de sa valeur, et Moscou a bien du mal à maintenir ses engagements, estimés à plus de 20 millions d'euros annuels. Du coup, le travail manque, et beaucoup de "Transnistriens" partent tenter leur chance en Russie ou en Europe. Dans le centre-ville, des panneaux "A vendre" barrent les façades des maisons. Officiellement, 40000 habitants se sont exilés à l'étranger, mais le chiffre réel serait largement supérieur: près de 200000 sur 500000. Dans la rue, les passants sont rares, les visages fermés.
"Les gens ont peur de parler, ils ne font confiance à personne", commente Nikolaï, 30 ans, entraîneur adjoint de l'équipe de foot de Tiraspol, rencontré dans un parc, sous l'imposante silhouette d'un vieux chasseur Soukhoï datant de la guerre froide. Sans cesse, Nikolaï balaie du regard les alentours. Le MBG, l'équivalent local du KGB, est très actif, et mieux vaut rester discret - ce qui n'empêche pas ce jeune père de critiquer vertement le régime.
"Le gouvernement nous dit que nous vivons dans une démocratie, mais c'est faux! réfute-t-il. En réalité, nous ne sommes rien. Nous n'existons pas. Rejoignons la Moldavie ou la Russie, peu importe, mais nous devons avoir un statut officiel pour attirer les investisseurs et créer des emplois. La situation actuelle ne peut plus durer. Je ne peux pas mettre mon fils au jardin d'enfants, car ça me coûte une fortune, tout comme mon forfait téléphonique, certainement le plus élevé d'Europe. Il n'y a qu'un seul opérateur sur le marché, alors il en profite!" 
Fondé par deux anciens militaires, le groupe Sheriff est un monopole omniprésent : téléphonie, supermarchés, équipe de foot, stations-service, alcool, cigarettes... "Il faut d'urgence réformer l'économie", s'exclame Andreï Safonov. Pour ce député du Soviet suprême, candidat à la prochaine élection présidentielle, prévue à la fin de l'année, le président Chevtchouk n'est pas à la hauteur. 

"Il a par exemple augmenté de 67% le prix du gaz pour les entreprises, dit-il. Prétextant que les Russes lui auraient demandé de payer la facture du gaz. Sauf qu'ils n'ont jamais vu l'argent! Cette mesure a eu un effet désastreux: les actionnaires russes, découragés, ont fermé les usines. Afin de les relancer, le président s'est rendu aux Emirats pour trouver des crédits, mais ça n'a rien donné." Selon plusieurs observateurs, la carrière politique d'Evgueni Chevtchouk serait déjà scellée. "Poutine fait la pluie et le beau temps en Transnistrie, rappelle l'un d'eux. Or Chevtchouk a commis deux erreurs: il a fait fuir les investisseurs russes et il s'est prononcé en faveur de l'accord de libre-échange avec l'Europe, au début de janvier, alors qu'il s'y était opposé, quelques mois plus tôt. Poutine ne lui pardonnera pas d'avoir voulu s'émanciper. Il va le remplacer."
Pas question, pour le nouveau tsar de Russie, de relâcher la pression sur cet avant-poste, situé aux portes de l'Union européenne. Pourquoi, d'ailleurs, n'a-t-il jamais cherché à annexer ce territoire, comme il l'a fait de la Crimée? Le prétexte était tout trouvé: le président du Parlement de Transnistrie, Mikhaïl Bourla, avait en effet envoyé, en mars 2014, à son homologue russe une demande officielle de rattachement.

"Poutine veut plutôt favoriser la création d'une Fédération de Moldavie, dans laquelle il prendrait progressivement le contrôle, en se servant de la Transnistrie comme d'un cheval de Troie, analyse un diplomate européen. S'il y parvient, il tentera alors d'imposer ce modèle en Ukraine, où il reproduit déjà ce schéma avec les Républiques du Donbass."
Empêtré dans des scandales de corruption, plongé dans une crise politique majeure, le gouvernement moldave ne montre guère d'intérêt pour un tel projet. Il préférerait que cette terre de nondroit, réputée pour servir de base arrière à de nombreux trafiquants, revienne dans le giron national, "tel un fruit mûr", selon l'expression d'un politicien local. 
Le scénario est improbable, car Poutine dispose d'un atout: le gaz. Le jour où le conflit entre la Moldavie et la Transnistrie se réglera, Moscou demandera le paiement de cette dette, qui se chiffre en milliards d'euros et que la Moldavie est bien incapable de régler. Au grand désespoir de ses habitants oubliés de l'Europe, la Transnistrie, pays fantôme, n'est pas près d'exister.

Transnistrie: nouvel horizon de Moscou ?
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article