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Publié par Bob Woodward

La BD est-elle dangereuse pour la jeunesse musulmane ?

Les comics sont-ils dangereux pour la jeunesse ? La critique est sans doute aussi vieille que l’apparition des premières publications, avant-guerre. Cette fois, c’est la jeunesse musulmane à qui est adressée plus précisément cet appel à la vigilance. Et particularité, c’est un (ex)-dessinateur de bande dessinée lui-même qui se fait le procureur : l’Amiénois Norédine Allam, auteur de la trilogie du Muslim Show.
Son blog du BDouin, qui sert habituellement de vitrine à ses productions ou à des strips gentiment moralisateurs promouvant les préceptes de l’islam, s’enrichit depuis le 26 avril d’un « modeste exposé » sur le danger représenté par ces « nouvelles idoles des temps modernes ». Mais ici, aucune fascination dans ce titre. Et c’est au sens propre, au sens religieux et au premier degré qu’il faut entendre le terme « idole »…
De fait, comme il l’écrit en préambule: « A l’aide de preuves solides, et d’arguments clairs, nous tenterons de prouver que les auteurs et producteurs de ces BD travaillent pour imposer une nouvelle mythologie dans la société moderne, notamment en mettant en scène d’anciennes idoles et croyances païennes. Nous verrons également que beaucoup d’entre eux pratiquent ouvertement la sorcellerie, et la promeuvent à travers leurs personnages... »
La mise en perspective historique qui suit, prise sous un angle très littéral, puisant dans des éléments anecdotiques ou des cases piochées au fil des parutions provoque un certain malaise. Par exemple quand Alan Moore est dépeint comme un sorcier ou lorsque Norédine Allam abou l fikar (ainsi qu’il signe son texte) souligne les origines juives du dessinateur de Superman ou le patronyme de Stan Lee.
Allam en reste néanmoins, à la fin de son texte, à une prise de position plus personnelle que prosélyte. Et certes, libre à chacun d’apprécier et de lire – ou pas – les productions Marvel et DC Comics ; tant qu’il ne s’agit pas d’imposer ce choix individuel aux autres.
Ce texte s’inscrit en tout cas dans la droite ligne de « l’autocritique » mise en ligne à l’automne dernier, dans laquelle l’auteur amiénois reniait son oeuvre précédente. Et ce qui est sûr, c’est que Norédine Allam s’éloigne là du monde de la bande dessinée et du style gentiment humoristique qui fut le sien. Noredine Allam quitte les bancs de l'école à 17 ans pour devenir dessinateur. Dans la foulée, il crée à Amiens le studio 2HB qui va d'abord se spécialiser dans le graff. La structure connait un succès rapide et les commandes affluent des municipalités et des entreprises. Plus d'une centaine de graffs et fresques murales sont réalisés dans toute la France en quelques années. Noredine Allam devient alors une des figures de proue de la culture émergente des quartiers et participe à de nombreux colloques nationaux.
En 1999, il se lance dans la colorisation. Il travaille ainsi sur les couleurs de la série Les poussières de l'infini et devient dessinateur pour la BD tirée de la série télévisée Léa Parker sur M6. Toujours chez M6 Éditions, il scénarise la série Maïsha Africa, avec Greg Blondin au dessin, qui retrace l'expérience humanitaire de l'association "Maïsha Africa" de Sonia Rolland.
En 2006, sous sa direction, le studio 2HB est choisi pour recoloriser les 33 albums d'Astérix, dans le cadre du projet "La grande collection". Il travaillera ainsi sur les couleurs de la série Les poussières de l'infini et devient dessinateur pour la BD tirée de la série télévisée Léa Parker sur M6. En 2009, il crée la série Muslim Show avec Greg Blondin et Karim Allam ; série humoristique illustrant le quotidien des musulmans vivant en Occident. La série est éditée chez les Éditions du BDouin, qu'il crée pour l'occasion, en partenariat avec l'Éditeur Dargaud.
Blaguer sur le ramadan, taquiner les musulmans français et railler l'islamophobie, tel était le pari que s'était lancé Noredine Allam, auteur et scénariste du Muslim' show. Mais si la BD connaît un véritable engouement dans les pays du Moyen-Orient et en Asie, elle reste boudée par une majorité de Français.
Le Muslim' show, ce n'est pas une histoire, mais des centaines de scènes. Toutes décrivent le quotidien et les traditions des musulmans français avec humour et respect. Ces strips, Noredine Allam en a eu l'idée «à un moment où [il] désirait [s]e rapprocher de [s]a religion». Et c'est «sans trop se poser de questions» que l'auteur des bandes dessinées Léa Parker se lance dans cette nouvelle série, la seule dans le genre en France. Noredine Allam est aux manettes du scénario, Greg Blondin se charge des dessins. Les premières vignettes sont publiées sur Facebook. Le succès est immédiat.
Avec plus de 437.000 abonnés sur la page Facebook francophone et plus de 656.000 sur sa version en anglais en février 2015, Muslim' show dépasse le million de lecteurs. La BD est lue du Magreb à l'Indonésie, en passant par le Moyen-Orient, et traduite en 15 langues sur Internet. Six ans après son lancement, Muslim' show plaît toujours autant, si ce n'est plus.
Chaque jour ou presque, Noredine Allam met en ligne une ou plusieurs vignettes, en réaction à l'actualité. Il reconnaît qu'il ne saurait plus se passer des réseaux sociaux, où tout a commencé.
«Depuis le début, nous avons pris l'habitude de diffuser nos histoires sur Internet. [...] Cela nous permet de tester nos idées avant de les éditer et de voir la réaction des lecteurs.»
Ces idées, elles lui viennent de son «quotidien» et de «celui de ses proches». «Le concept est toujours le même», précise cet ancien graffeur amiénois. Il s'agit d'«exagérer des situations pour en tirer plus facilement une morale, et tenter de vulgariser les idées». Et c'est bien cette morale religieuse qui gêne.
La publication aux éditions Dargaud du tome 1, Le mois sacré du ramadan, se révèle un succès mitigé, avec seulement 13.000 exemplaires vendus en France. «Les résultats n'étaient pas à la hauteur», souligne Thomas Ragon, directeur de collection chez Dargaud. «Ça s'est mal vendu dans les boutiques classiques.» Le deuxième tome, Mariage, est un échec pour la grande maison d'édition, qui accepte de laisser Noredine Allam continuer seul cette aventure, en créant sa propre maison d'édition, BDouin.
«Dargaud l'avait repéré sur le Net, avec ses scores d'audience importants», précise Thomas Ragon.
«C'est quelque chose qu'on fait souvent, transformer un blog, par exemple de mode, en bande dessinée. Mais alors que pour la mode, qui est elle aussi destinée à une communauté précise, l'accueil en librairie est bon, il n'a pas été le même pour Muslim' show.»
Cette différence de comportement des lecteurs, Thomas Ragon a du mal à l'expliquer. «L'islam reste un sujet sensible», suppose-t-il, soulignant qu'il existe peu de bandes dessinées traitant de ce thème en France.
«Il est intéressant de voir que quand un éditeur publie une énième biographie de Jésus, on en parle à peine. Mais s'il s'agit de musulmans, c'est critiqué de tous les côtés.»
Car c'est bien de toutes parts que cette bande dessinée est attaquée. Noredine Allam, qui ne cache pas que la BD s'adresse surtout à des lecteurs musulmans, reconnaît que «Muslim' show est un peu à contre-culture». Ici, «pas de violence gratuite», précise-t-il, «que de la morale!». Outre l'humour, on y trouve des femmes voilées, des moments de prière et un rappel régulier des valeurs de l'islam.
Autant d'ingrédients qui lui valurent des accusations de prosélytisme, notamment de la part de Sébastien Naeco, critique du Monde, qui affirme que «plusieurs planches relèvent clairement du prosélytisme en tentant de magnifier les vertus de la visite régulière à la mosquée et l’épanouissement qu'apporte une pratique de la prière». Une accusation également menée contre l'agenda Muslim' show, produit dérivé de la bande dessinée, édité à l'intention «étudiants musulmans», comme on pouvait le lire sur la page d'accueil de Bdouin, et qui a valu à plusieurs enfants, selon Noredine Allam, de «se faire convoquer par la direction de leur école».

La BD est-elle dangereuse pour la jeunesse musulmane ?

Pourtant, c'est pour une toute autre raison qu'Apple a refusé de publier les trois tomes du Muslim' show au sein d'une application. En 2009, Laurent Roussel lance IGoMatik, une application qui édite des bande dessinées en plusieurs langues. Pour sa première, il décide de proposer Muslim' Show. «Apple refusait l'activation d'une application sans aucune explication parfois, d'un simple e-mail, mais pour cette occasion, ils se sont fendus d'un appel téléphonique pour nous aviser que le propos constituait "une offense à la religion musulmane"», se souvient le créateur de l'application, qui précise qu'Apple étant diffusé dans 140 pays, le géant du web refuse de prendre des risques. «On tablait sur un bon buzz avec cette première mondiale, une BD d'humour faite par et pour les musulmans, (…) mais on peut presque dire que ça nous a coûté le bon lancement de notre start-up.»
Christophe Monnot, spécialiste en sociologie des religions et passionné de bandes dessinées, assure de son côté qu'on ne peut parler de prosélytisme dans le cas de Muslim' show. «Cette bande dessinée n'est pas bien méchante!», s'exclame-t-il lorsqu'on aborde la question.
«Elle offre un point de vue de bons fidèles et il est toujours difficile de définir une frontière entre gags, point de vue sympathisant et prosélytisme.»
Il dresse un parallèle avec Robert Crumb, l'auteur américain d'une adaptation de la Genèse, célèbre pour ses bandes dessinées de type «underground».
«Muslim' show est plus engagé que Crumb, avec une graphisme plus ordinaire, mais je ne pense pas qu'il y ait des intentions de racolage religieux, sinon celle de faire comprendre que le musulman est un individu comme ses autres concitoyens. Tout en étant traditionnel, ce n'est pas non plus un islam rigoureux ou extrémiste, puisqu'on y rit de soi-même.»
Pour lui, Muslim' show «n'est pas tellement différent» des bandes dessinées catholiques et protestantes. Ce qui change, «c'est que l'on reprend les recettes du gag pour les transposer à la vue des musulmans pratiquants vivant en Occident». Il souligne toutefois que cette bande dessinée s'inscrit dans un nouveau genre, celui de la «dérision musulmane», né au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. «C'est une forme de communication à double détente, qui vise autant les préjugés projetés sur les musulmans que les virtuosités type salafistes», explique Christophe Monnot, rappelant que l'un des titres pionniers de ce genre est La petite mosquée dans la prairie, série télévisée diffusée au Canada en 2007.
Comment expliquer alors qu'elle soit boudée par les Français?
«Les BD religieuses font toujours un flop en France, assure le spécialiste. Muslim' show n'échappe pas à cette règle.»
«Un lecteur non-musulman comprendra la dérision, mais il ne rira pas toujours ou trouvera certains points de vue trop religieux ou exagérés», ajoute-t-il, précisant que cette vision sera la même pour de nombreux musulmans occidentaux, souvent peu pratiquants. Ce qui explique que la BD de Noredine Allam remporte surtout un succès au Moyen-Orient.
S'il reste traditionaliste, Noredine Allam s'inscrit toutefois dans une nouvelle ère de la bande dessinée, qui s'ouvre de plus en plus à des sujets liés à l'islam. «Les BD qui traitent de l'islam sous un angle ou sous un autre sont en augmentation», souligne Christophe Monnot. Même Marvel s'y est mis. Après la sortie en 2009 de The 99 de Naïf al-Mutawa, l'histoire d'autant de héros qui incarnent les 99 valeurs d'Allah, le géant des comics et de la testostérone a créé en 2014 un nouveau personnage, Kamala Khan, une jeune femme originaire du Pakistan de confession musulmane. Mais loin d'interroger la société, cette dernière ressemble plus à un coup de communication de Marvel, dont les super-héros ont pris quelques rides depuis les années 1960.
Tout cela semble donc du passé.
Pour ceux qui ne connaissent pas encore le Muslim Show, il s’agit d’une bande dessinée mettant en scène avec humour et parfois avec un ton moralisateur l’islam et les musulmans. Elle est réservée principalement à ce public. Le compte FB francophone est suivi par plus de 400 000 personnes. Super-héros : nouvelles idoles des temps modernes c’est un texte de 17 pages écrit par Norédine Allam Abou-I-Fikaar qui présente le danger des comics. L’article est jugé par son auteur comme « très sérieux sur le danger des superhéros pour la jeunesse musulmane » et se divise en trois parties. Il revient sur l’origine de ces bandes dessinées américaine, la nouvelle mythologie qu’incarnent ces figures et les « écrivains sorciers ». De nombreuses sourates du Coran sont utilisées pour un curieux argumentaire.
On y découvre une analyse critique de Superman et des héros en tout genre. Norédine Allam Abou-I-Fikaar précise que les auteurs du Kryptonien à la cape rouge et aux collants bleus (Jerry Siegel et Joe Shuster) sont juifs. Cette information peu utile sous-entend peut-être un problème ou une preuve d’un complot mondial. Ce qu’on reproche à Captain America, Batman ou Wonder Woman c’est d’être des nouveaux dieux imaginaires. Certains ont des pouvoirs proches du prophète ce qui équivaut à une trahison et une insulte. « Cela devrait suffire aux musulmans à détester ces histoires ou d’autres auteurs vont encore plus loin dans le blasphème en donnant à leurs personnages des attributs divins. » Le vrai problème est expliqué plus loin, si vos enfants aiment ces idoles païennes, c’est un véritable danger, car les comics « utilisent des techniques de sorcellerie ».
Plusieurs pages concernent cette grande extrapolation qui influencerait les scénaristes et les lecteurs. On reproche à Allan Moore et à Grant Morisson les thématiques de l’occultisme, du mysticisme dans leurs œuvres ainsi que leurs intérêts présumés pour la magie. Ces deux auteurs seraient soi-disant disciples d’Aleister Crowley (1875-1947) le grand sorcier sataniste et occultiste du XXe siècle. Un parallèle troublant est fait avec le personnage de la sorcière rouge dans Avengers qui après avoir été ennemie devient une alliée : « Le message est donc clair pour les enfants : Toi aussi tu peux faire de la sorcellerie tant que c’est pour le bien de l’Amérique ». Enfin, le constat est apocalyptique, les comics sont partout : dans les jouets, les affaires d’écoles, les séries TV, les vêtements. Les dernières phrases de l’article concluent bien une vision paranoïaque : « Donner son argent à ces marques, ou même les cautionner publiquement, c’est encourager et promouvoir l’idolâtrie, la pratique de la sorcellerie et le blasphème religieux ».
Sur Facebook, c’est l’interrogation générale où de nombreuses personnes contestent et commentent l’article. Beaucoup réfutent les différents arguments de l’auteur. Les comics sont des œuvres de fictions. Marvel et DC n’ont jamais opposé les religions. Les films sont produits pour toucher un public particulièrement large. Les accusations de Norédine Allam Abou-I-Fikaar paraissent surprenantes et sans fondement.

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