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Publié par Bob Woodward

Corée du Nord: un ennemi bien utile ?

 

Dans les pays occidentaux, pluralistes, Satan est multiple, prenant pour chacun son visage idéal : l’Amérique pour certains, ou Poutine, Israël, Bachar al-Assad, l’Allemagne, l’Iran, l’Arabie saoudite, la Chine pour d’autres. Toutefois, le pire de ces démons extérieurs trouvera toujours chez nous quelques individus prêts à discuter : une poignée d’intellectuels français tenteront de comprendre la Russie, des parlementaires rendront visite à Bachar al-Assad, un président de la République décernera la Légion d’honneur à un prince saoudien.
Un seul démon fait l’unanimité, la Corée du Nord, régime totalitaire increvable que sa dévolution successorale de père en fils – de Kim Il-sung (le guérillero) à Kim Jong-il (l’amateur de théâtre et de cinéma) puis à Kim Jong-un (tyran à 30 ans) – semble placer hors du temps. Ses camps de concentration, ses famines, ses exécutions de citoyens et de dirigeants, ses essais nucléaires et ses tirs de missiles balistiques ont donné à cet Etat issu de la guerre froide le statut unique de Satan absolu. Aucun Occidental normalement constitué ne saurait avoir le devoir de le penser. Un cas de démence politique, c’est tout. Qui se souvient de ce que Pyongyang, capitale du régime, fut, après Manille, la ville la plus chrétienne d’Asie, la Jérusalem de l’Extrême-Orient ? Porté par les couches bourgeoises, ce christianisme a certes migré vers le Sud après la partition. Reste que le protestantisme a joué un rôle essentiel dans la naissance du nationalisme coréen et que les parents de Kim Il-sung furent de fervents presbytériens.
La mutation précoce du marxisme-léninisme en un nationalisme ethnique virulent est le trait central de l’histoire nord-coréenne. En Asie, le communisme a partie liée avec l’anticolonialisme et avec le sentiment national. Mais cette association est particulièrement puissante en Corée, nation doublement humiliée par le Japon, si proche. L’administration japonaise a laissé derrière elle une nation au bord du décollage économique, dont la branche Sud accouchera finalement de Samsung et la branche Nord, en dépit de son tragique échec, de missiles balistiques et de bombes atomiques. La Corée du Nord, par sa faible proportion d’agriculteurs et par son niveau de développement industriel, était plus proche des démocraties populaires européennes que de la Chine ou du Vietnam. C’est à la modernité relative de son agriculture intensive, forte consommatrice d’engrais et d’énergie, que la Corée doit son effondrement et la grande famine des années 1995-1998, qui fit entre 600.000 et 1 million de morts. L’exotique doctrine du "juche" [notion qui fait de l’indépendance nationale la valeur suprême, NDLR], ethnicisante, avec ses mythes de fondation dignes de l’Empire inca, émerge aussi, comme la famine, d’un degré de modernité élevé.
En dépit de la contribution modeste de la guérilla communiste à la libération, la Corée du Nord fut au départ plutôt plus légitime du point de vue national que sa sœur ennemie du Sud. Un peu parce que les Soviétiques furent plus habiles dans leur gestion des susceptibilités locales que les Américains. Beaucoup parce que l’égalitarisme du Nord et ses succès économiques initiaux lui apportèrent le soutien de la population. Surtout parce que la Corée du Sud fut d’emblée prise dans un système d’alliance américain dont la pièce maîtresse était le Japon honni. Après la partition, nous voyons donc une surprenante migration d’intellectuels se réfugiant au Nord. Washington a refusé toutes les ouvertures et encouragé la perpétuation d’une mentalité de siège. Irrationnelle, vraiment, la volonté de se doter d’une arme nucléaire ? Depuis plus d’un demi-siècle, les Etats-Unis menacent à intervalles réguliers la Corée du Nord d’une frappe nucléaire préventive. Ils ne peuvent qu’être pris au sérieux par une population coupée du monde qui se souvient des bombardements qui ont rasé Pyongyang et les autres villes du Nord, quelques années à peine après le largage de deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki dans le pays voisin.
Voir Bush et son équipe inclure à la dernière minute, dans un souci de mensonge équilibré, la Corée du Nord à l’"axe du Mal", donne envie de pleurer. Et que dire du scandale financier inventé en 2005 à Macao par on ne sait trop quelle officine de Washington pour saborder un accord en cours de négociation ? Le résultat de l’intransigeance américaine, c’est que la Corée du Nord possède aujourd’hui la bombe atomique. Le régime semble épuisé mais a résisté à tout et le jeune despote ressemble physiquement, moralement peut-être, au grand-père fondateur.
La famine y a dans les faits déverrouillé l’économie centralisée. Le retour du marché a permis dans un premier temps la survie de la population. Puis le régime a compris qu’il ne pouvait plus s’en passer. L’économie est désormais hybride. L’érosion des croyances a commencé, la montée des inégalités aussi. La Chine, parfois exaspérée par sa minuscule voisine, ne veut cependant en aucun cas d’un effondrement qui pourrait semer le trouble chez les Coréens de Chine (la 3e Corée) et mener l’armée américaine à sa porte. Elle veille donc à la bonne marche de la transition nord-coréenne. La Corée du Sud, libéralisée, démocratique et nationale, ne veut pas non plus d’une réunification sauvage et dévastatrice. En pleine évolution, protégée par ses voisins, la Corée du Nord risque bien de survivre. L'histoire bégaie à Pyongyang. Le 10 octobre 1980, une foule de six mille officiels en uniforme applaudit à tout rompre les deux hommes en costume sombre qui montent à la tribune surplombée d'un immense drapeau rouge. « Manse ! Manse ! » rugit l'assistance bardée de médailles militaires. « Longue vie ! » Le fondateur du régime nord-coréen Kim Il-sung prononce un discours interminable de cinq heures à la gloire du « Juche », l'idéologie nationaliste autarcique qui lui permet d'affirmer sa différence dans le monde communiste. Mais le véritable clou du spectacle est ailleurs. Tous les regards se tournent vers le jeune homme de 36 ans assis au côté du « président éternel ».  Le sens véritable de ce sixième congrès du Parti des travailleurs est l'adoubement de son fils Kim Jong-il comme successeur. Une consécration publique pour valider une irrésistible ascension en coulisse lancée sept années plus tôt, éliminant tour à tour les opposants de la vieille garde ulcérée par le tournant dynastique pris par un régime se réclamant du communisme.

Corée du Nord: un ennemi bien utile ?

Trente-six ans plus tard, le « dirigeant suprême » Kim Jong-un marche sur les traces de son père, reprenant à son profit l'aura dynastique léguée par son grand-père Kim Il-sung. Vendredi 6 mai s'est ouvert à Pyongyang un nouveau congrès exceptionnel du Parti aux allures de sacre pour l'héritier de la « lignée du mont Paektu », du nom de cette montagne à l'origine de la nation coréenne où la propagande a opportunément fait naître Kim Jong-il. Presque cinq ans après la mort de ce dernier dans son train blindé, ce congrès marque la fin de la période de transition dynastique et l'entrée de plain-pied dans l'ère Kim Jong-un. Un pied de nez à tous les analystes qui prédisent depuis plus de vingt ans la chute du « dernier régime stalinien » de la planète.
L'événement, haut en couleur, à coups de manifestations de masse, vise à signaler la mainmise totale sur l'appareil du jeune dirigeant âgé d'environ 33 ans. Comme son père avant lui, il a fait le « ménage » en purgeant ces dernières années les personnalités capables de lui tenir tête. L'exécution brutale de son oncle Jang Song-thaek, fin 2013, marque avec fracas la détermination du jeune dirigeant élevé en Suisse. Elle sera suivie de purges d'ampleur au sein du Parti, et surtout de l'Armée populaire de Corée (APC), devenue un véritable État dans l'État, sous le règne de Kim Jong-il. Plus de la moitié des cadres du Parti auraient été renouvelés, plaçant des hommes « sûrs » devant tout au jeune « Maréchal ». Le chef de l'armée Ri Young-gil en personne aurait été exécuté au début de l'année, accusé de « factionnalisme », avancent plusieurs sources. Un chef d'accusation déjà utilisé dans les années 70 par Kim Jong-il pour éliminer ses rivaux. Car la transmission héréditaire ne va pas de soi dans un système qui se réclame du « marxisme-léninisme ». Le congrès du Parti doit offrir un habillage idéologique inscrivant la geste des Kim dans la marche irrésistible vers la « révolution ».
Pour s'affirmer, le jeune dirigeant s'inscrit dans la continuité de ses aïeux, puisant dans le charisme nationaliste de son grand-père, héros de la lutte pour la libération nationale contre le colonisateur japonais dans les années 40 et placé au pouvoir à Pyongyang par les Soviétiques, avant de leur échapper. D'où l'importance des grands rendez-vous orchestrés par la propagande. « Les rituels commémoratifs ne font qu'affirmer la perpétuité nationale, ils identifient celle-ci à une lignée, reportant le charisme du fondateur sur ses descendants, dépositaires de sa légitimité et, à ce titre, encensée pareillement puisqu'ils poursuivent son œuvre », analyse Philippe Pons dans son nouvel ouvrage Corée du Nord, un État guérilla en mutation (Gallimard), qui fera référence. Le roi est mort, vive le roi !
L'accélération du programme atomique, symbole de la volonté d'indépendance nationale tracée par son père, est donc le meilleur moyen pour le jeune Kim d'asseoir sa légitimité. Un facteur qui nourrit les spéculations sur un possible cinquième essai atomique à l'occasion du congrès. Ces dernières semaines, la Corée du Nord a conduit plusieurs tests, manqués, de missiles balistiques, indiquant sa volonté d'atteindre dès que possible son Graal : une force de frappe crédible, grâce à une ogive nucléaire montée sur un missile intercontinental capable de menacer les États-Unis. Une capacité dont se targue déjà la propagande, mais qui laisse sceptiques nombre d'experts occidentaux, qui notent néanmoins les progrès rapides du programme nord-coréen. La politique des sanctions orchestrée par Washington semble sans effet.
Par-delà les discours louangeurs à la gloire de Kim, les spécialistes scruteront toute inflexion indiquant une possible ouverture économique lors du congrès. Depuis son arrivée au pouvoir, l'héritier a mis sous le boisseau le Songun, la politique de « priorité à l'armée » décrétée par son père pour favoriser la ligne dite « byung jin », plaidant pour le développement en parallèle de l'arme nucléaire et de l'amélioration des conditions de vie.
Alors que la majorité des 23 millions de Nord-Coréens s'est de fait convertie à l'économie de marché pour survivre depuis la grande famine des années 90, le régime affirme vouloir relancer l'activité, suscitant les spéculations sur de possibles « réformes » sur le modèle de la Chine des années 80. Dans les rues de Pyongyang, les taxis, de petites boutiques et des embouteillages témoignent de l'élévation du niveau de vie dans cette capitale de privilégiés. Mais les experts cherchent toujours un signal de la volonté réelle de réforme d'un système dont l'emprise totalitaire est menacée par le retard économique. Un dilemme capital pour l'avenir d'un jeune dictateur isolé sur la scène diplomatique, et qui doit tester sans cesse la loyauté de ces nouvelles élites enrichies, à l'ombre d'un grand frère chinois, chaque jour plus ulcéré par ses incartades. L'ère Kim Jong-un ne fait que commencer…

Corée du Nord: un ennemi bien utile ?

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