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Publié par Bob Woodward

Y a-t-il un djihad breton ?

La France compte actuellement près de 10.500 individus fichés « S » car l’État les considère dangereux à sa sûreté. Dans ce nombre, certains sont des indépendantistes bretons, basques ou corses par exemple, d’autres proches de milieux identitaires ou d’extrême-gauche, royalistes militants ou supporteurs ultra. Environ la moitié des individus fichés S sont toutefois des islamistes radicalisés ou des personnes en contact avec les mouvances islamistes. Depuis les attentats,  le voile  se lève peu à peu sur leur nombre et leur répartition sur le territoire national. Plusieurs centaines se trouvent sur les cinq départements bretons.
En Bretagne, le nombre de personnes fichées pour leur proximité avec les islamistes est déjà connu dans trois départements sur cinq. En Ille-et-Vilaine, le préfet a annoncé aux maires que 50 individus étaient connus, fichés et surveillés pour leur proximité avec les mouvances djihadistes. Dans le Finistère, ils sont 60 dont 12 individus particulièrement radicalisés. Dans les Côtes d’Armor, 43 personnes sont fichées – dont plusieurs mineurs signalés par leurs familles et d’autres individus psychologiquement fragiles. Une dizaine d’entre eux afficheraient clairement leurs opinions radicales et chercheraient à convaincre d’autres personnes. En Loire-Atlantique, ce sont 40 personnes qui sont fichées pour leur proximité avec les mouvements islamistes. Enfin dans le Morbihan, au moins 10 personnes sont fichées pour la même raison. Selon nos informations, ces individus fichés vivent pour la plupart en milieu urbain, notamment dans les grandes villes bretonnes.
Les fiches S – qui comptent quinze niveaux en fonction de la dangerosité de l’individu, de S1 à S15 – sont complétées par un autre outil, le fichier des signalés pour la prévention et la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT). Ce fichier secret a été créé – et modifié en secret aussi – le 30 octobre 2015. Près de 11.400 personnes dont un quart de femmes y seraient fichées, sans qu’elles n’aient toutes nécessairement une fiche S. Un inscrit au fichier sur six est un mineur.
Les individus particulièrement dangereux ne sont pas nécessairement fichés S14 ou S15 – au plus haut niveau de risque. Le niveau S14 correspond aux vétérans du djihad – 840 individus dont 140 concernent des combattants étrangers passés par la France ou qui y résident encore. Mohamed Merah, le terroriste de Toulouse, avait une fiche S de 2006 à 2010 – deux fois deux ans- puis à nouveau S05 en 2011, Ayoub El-Khazzani (terroriste du Thalys) avait une fiche S03 depuis 2014 et un signalement par l’Espagne, Sid Ahmed Ghlam (qui projetait un attentat dans une église de Villejuif) avait une fiche S13, comme Yassin Salhi qui avait tenté et raté un attentat contre une usine chimique en Isère.
Ces fiches S sont consultables par tous les services de police et gendarmerie, mais aussi par les employés de préfecture (cartes identités, cartes de séjour, permis de conduire…) et les forces de l’ordre de l’espace Schengen. Un véhicule peut aussi être fiché S – si jamais un individu fiché S le prêtait à des amis étrangers et/ou non fichés. Plusieurs fiches de niveaux différents peuvent aussi correspondre à un même homme, notamment parce qu’elles sont éditées essentiellement par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), mais aussi par les enquêteurs de la Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP). Les fiches S sont gérées depuis Ecully (Rhône) par le service central de documentation criminel et font partie plus généralement du FPR – fichier des personnes recherchées – plus de 400.000 noms où figurent des fichés E (police générale des étrangers), IT (interdiction du territoire), R (opposition à résidence en France) , TE (opposition à l’entrée en France), AL (aliénés), M (mineurs fugueurs), V (évadés), S (Sûreté de l’État), PJ (recherches de police judiciaire) , T (débiteurs envers le Trésor) etc.
Chez les voisins normands, les deux régions abritent 305 personnes fichées pour islamisme radical, à divers niveaux. Quelques autres chiffres sont sortis, sans différencier islamistes et personnes fichées S pour d’autres motifs. Dans l’Aude, il y aurait ainsi 25 personnes fichées S et 60 dans les Pyrénées-Orientales. Dans les Alpes de Haute-Provence, 37 personnes sont ainsi fichées et 10 dans les Hautes-Alpes. D’autres chiffres ont fui : on parle ainsi de 7 fiches S à Mont-de-Marsan et son agglomération, 36 dans le Jura et près de 140 dans le Loiret dont plus de 80 pour proximité avec les milieux islamistes radicaux.
Une quinzaine de Bretons sont partis en Syrie ou en Irak depuis 2014. Dans la région, plus de 110 cas de radicalisation et/ou de candidats au jihad ont également été signalés depuis mai 2014. Les services de renseignement sont débordés.
Une garde à vue toutes les trente heures en moyenne en France. Depuis le début de l'année, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) multiplie les procédures judiciaires à l'encontre de personnes suspectées de liens avec des réseaux terroristes islamistes. Depuis janvier 2014, 1.605 Français ou résidents français ont été « impliqués » dans des filières jihadistes. Un chiffre multiplié par trois en seize mois. Selon le dernier décompte officiel, plus de 800 se sont rendus en Syrie ou en Irak. Parmi eux il y aurait une quinzaine de Bretons, soit près de 2 % des effectifs français. Aucun ne figurerait parmi les 99 jihadistes français tués en Syrie ou en Irak. « La Bretagne est relativement préservée, contrairement à d'autres régions comme Paca, l'Île-de-France, le Nord ou Midi-Pyrénées, indique une source policière. D'ailleurs, aucun départ n'a été constaté en Bretagne depuis trois mois, hormis quelques velléités dans les Côtes-d'Armor. »

Y a-t-il un djihad breton ?

Pour la Zone de Défense-ouest (Bretagne, Pays-de-la-Loire, Basse et Haute-Normandie, Centre), une soixantaine de départs ont été enregistrés. « La région Centre est la plus impactée, notamment Orléans, Montargis, Chartres et Dreux. La Seine-Maritime aussi », précise une autre source. Depuis la mise en place d'une plateforme de signalements anti-jihad, fin avril 2014 (*), 3.786 cas ont été rapportés en France, dont plus de 110 pour la Bretagne. « Il y a de plus en plus de signalements fantaisistes, relativise un haut fonctionnaire. Des règlements de comptes conjugaux ou des mauvaises interprétations, dans le style : "Mon fils s'est converti à l'islam, il ne mange plus de porc et il fait cinq prières par jour..." Cela n'a évidemment rien de radical, c'est juste l'application des préceptes de base de l'islam. »
Face à cet afflux de signalements, les services de renseignement, qui suivraient actuellement près de 70 dossiers en Bretagne, sont débordés. « Toutes les vérifications prennent un temps fou. On n'y arrive plus malgré les journées de dix-douze heures, voire plus. C'est très tendu », confirme une source. Le Finistère semble être le département le plus affecté, avec six à huit départs pour le jihad enregistrés depuis 2014, une trentaine de suivis en cours, dont une douzaine jugés « sérieux ». Parmi ces derniers, deux à trois sont qualifiés de « très inquiétants ». Les autres départements seraient moins touchés : Ille-et-Vilaine (moins d'une vingtaine de dossiers suivis), Côtes-d'Armor et Morbihan (une dizaine chacun). À l'échelle de la région, une vingtaine de cas sont jugés « sérieux », dont sept à huit concernent des détenus. Tous services confondus, une quarantaine de dossiers seraient actuellement en cours d'investigation ou en voie de judiciarisation.
Le profil de ces Bretons ? « Il n'y en a pas, tranche un habitué de ces dossiers. Nous avons des médecins, des ingénieurs, des chômeurs, des voyous... Le seul lien commun, pour 80 % d'entre eux, c'est la consultation de sites radicaux islamistes. » « Mais l'idée selon laquelle tout commence par internet est une bêtise, précise une source antiterroriste. Même s'il y a quelques cas d'autoradicalisation, le basculement commence toujours dans le monde réel : par un contact avec un ami, une relation de travail, de loisirs, un voisin, un(e) petit(e) ami(e)... » Il n'y aurait pas ou peu de « filières » jihadistes organisées. « Il y a plutôt des gens qui s'organisent pour partir », précise une autre source. L'un des derniers exemples en date : au Mans, début mars, un homme est venu signaler la disparition, quinze jours plus tôt, d'une dizaine de membres de sa famille, trois jeunes couples et leurs enfants âgés d'un à dix ans. Tous partis en Syrie, via la Turquie. Un départ peut en susciter d'autres et faire tache d'huile. « On a des petits foyers un peu partout en France. Il suffit d'une mosquée très salafisée ou de fratries très actives », indique la même source. C'est le cas de figure d'une ville bretonne de taille modeste. Plusieurs départs y ont été observés. Tous se sont produits au sein de deux familles de convertis très radicalisés. Rares sont les Bretons à avoir défrayé la (discrète) chronique judiciaire antiterroriste au cours des derniers mois. Dernier en date : Émilie, 25 ans, originaire de Brest, mère de deux enfants âgés de quatre et six ans, ex-compagne de Sid Ahmed Ghlam, l'homme qui avait planifié l'attaque d'églises catholiques à Villejuif (Val-de-Marne) il y a quelques semaines, et assassin présumé de la jeune professeur de fitness, Aurélie Châtelain.

Interpellée à Saint-Dizier (Haute-Marne) où elle réside, la jeune Bretonne a notamment dû expliquer pourquoi elle communiquait avec son ex-compagnon à l'aide d'un téléphone réservé à leurs seuls échanges et par messages codés. Elle a finalement été laissée en liberté à l'issue de sa garde à vue. Influencée par une amie, Émilie se serait convertie à l'Islam trois ans plus tôt à Brest. Issue d'une famille catholique, elle se serait radicalisée au contact de son compagnon d'alors, un jeune Français « bien connu des services de police et de la justice », qui se serait lui-même converti à l'Islam en prison, à Brest. La jeune femme a résidé deux ans dans le quartier de Pontanézen où elle fréquentait la mosquée Sunna qui prêche un islam rigoriste. Son imam, Rachid Abou Houdeyfa, confiait au Télégramme, il y a quelques jours, ne pas connaître la jeune femme. « Les gens qui sombrent dans l'islam radical ne nous fréquentent pas. Ils ne supportent pas certains prêches. » En février dernier, des gendarmes de Gouesnou avaient verbalisé la jeune femme, de passage dans l'agglomération brestoise, alors qu'elle faisait ses courses en niqab dans une grande surface.

Toujours en février, sans lien avec la précédente affaire, un jeune Costarmoricain « souhaitant faire le jihad et mourir en martyr », âgé de 19 ans, était interpellé à Saint-Martin-des-Prés (Côtes-d'Armor). Au cours de l'été 2014, c'est dans le sud-Finistère qu'une jeune convertie, âgée de 14 ans, était arrêtée. Selon nos informations, constatant l'impossibilité de partir en Syrie, l'adolescente prévoyait de rencontrer deux autres filles domiciliées à Tarbes et à Villeurbanne pour passer à l'acte en France : récupérer des armes à feu (le père d'une des ados en possédait) et attaquer la grande synagogue de Lyon. Partie de la région parisienne, en juin, l'enquête avait également établi des connexions avec Brest, où de discrètes interpellations ont eu lieu les mois suivants. Il semble que deux noyaux de filles radicalisées se soient agrégés dans le département, en lien avec une jeune Finistérienne partie en Syrie.
Au moins deux Bretons ont fait parler d'eux en Syrie. Emilie, convertie âgée de 30 ans, s'est fait remarquer dans sa ville, à Lorient, en 2012. En mai 2013, elle est en Syrie et se fait appeler « Ummu Tawwab » (mère de Tawwab) ou « Zajetu Abu Mohammed » (femme de Abu Mohammed). Sur plusieurs vidéos, on la voit tirer avec une arme à feu ou encore adresser des messages à ses deux enfants qu'elle « n'oublie pas ». Dans un post, elle indique que si son mari, un converti français originaire du sud de la France, meurt au combat, elle fera « une opération martyre ». Sur Facebook, la jeune femme est également aperçue, en septembre 2014, doigt en l'air (devenu un signe d'allégeance à Daesh) et kalachnikov à la main, affichant une photo de pistolet 7.65 mm à vendre 300 dollars. Avec ce commentaire (non corrigé) : « Pour les soeurs interaissees, contacter moi. Et LS frères, contactez mon mari ». Depuis, « Ummu Tawwab » ne donne plus signe de vie sur les réseaux sociaux.

Y a-t-il un djihad breton ?

David Drugeon, alias « Daoud », s'est converti à l'âge de 13 ans après le divorce de ses parents. Ce Vannetais âgé de 25 ans a rejoint les rangs d'al-Qaïda en Afghanistan en 2010. Il y reste trois ans et demi et devient un expert en explosifs. Une première fois donné pour mort après une attaque de drone en Afghanistan, le jeune homme est à nouveau annoncé décédé dans une autre attaque de drone, en novembre dernier, en Syrie cette fois. Là-bas, il aurait été chargé d'entraîner des volontaires européens pour commettre des attentats à leur retour dans leur pays d'origine. Selon plusieurs sources, malgré de sérieuses
blessures, « Daoud » aurait survécu. Le Vannetais est considéré comme l'un des jihadistes les plus influents et dangereux d'Europe. Il est l'une des cibles prioritaires des Américains.
La région longtemps la plus chrétienne est un nid de convertis salafistes. Au grand désespoir de leurs familles. 
«Soit tu es dans le camp des mécréants, soit tu es dans notre camp… » Ce samedi 14  novembre, la France émerge d’une nuit d’attentats cauchemardesque quand deux jeunes hommes à la barbe fournie et longue tunique arpentent un centre commercial lyonnais. Ils alpaguent les vigiles d’origine maghrébine. « Les Français ne nous aiment pas. Il faut être sans pitié avec eux », martèlent-ils, comme le rapporte le PV de police qu’a pu consulter Paris Match. « Ils ne nous feront pas de cadeaux. » Le plus virulent des deux fait partie de ces jeunes Bretons qu’on rencontre avec une fréquence étonnante dans les dossiers de terrorisme, de djihad ou de radicalisme. Julien Le Prado est né à Paimpol, en 1989, il s’est récemment converti à l’islam. C’est même l’un des traits saillants de cette guerre : la nette surreprésentation des Bretons.
En première ligne, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian – né à Lorient – chapeaute les espions de la DGSE, mais aussi les opérations militaires extérieures. Grand spécialiste du renseignement, Jean-Jacques Urvoas, ministre de la Justice et ex-député de Quimper, est né à Brest. Et si Bernard Cazeneuve est élu du Cotentin – péninsule voisine de la Bretagne –, son directeur du renseignement intérieur, le chef de la DGSI Patrick Calvar, est, une fois de plus, armoricain.
La « filière bretonne » a notamment grandi dans le sillage du groupe interdit Forsane Alizza,
« les cavaliers de la fierté », le groupuscule islamiste nantais dissous en mars 2012 pour incitation à la lutte armée. Plusieurs de ses membres ont rejoint les rangs de Daech. Dont Erwan G., un ancien militaire du 1er régiment de chasseurs parachutistes, qui, en avril 2014, pose à Raqqa dans une vidéo de propagande intitulée « Une journée passée avec les moudjahidine de France ». Considéré comme particulièrement radical et dangereux, il a été coincé par les douanes françaises lors de son retour en catimini. Depuis presque deux ans, il végète à l’isolement dans une prison de la banlieue parisienne… « Je ne sais pas si, statistiquement, il y a tellement plus de Bretons dans le djihad, analyse le juge Marc Trévidic, spécialiste de l’antiterrorisme et lui aussi d’origine bretonne. Mais ce qui est frappant, c’est leur nette surreprésentation parmi les convertis. Peut-être est-ce lié au vieux fond religieux d’une région où, longtemps, l’Eglise catholique a régenté les âmes et les comportements ? L’envie de djihad vient-elle du côté “bonnet rouge” et révolutionnaire ou encore de l’esprit aventurier des marins au long cours ? » dit-il, prenant pour exemple le marin Gilles Le Guen, engagé auprès d’Al-Qaïda à Tombouctou.
David Drugeon, né à Vannes, est devenu au Pakistan un expert en explosifs non métalliques. Ceux qui permettent de glisser des bombes dans les avions. Dans le salon de la maison de Patrice, son père, en face d’un portrait en noir et blanc de la grand-mère en coiffe, trône une grande photo de David : il fait cuire une brochette. Rien d’extraordinaire, si ce n’est que la scène se déroule en plein califat salafiste autoproclamé, quelque part en Syrie. « Il me l’a envoyée en juillet 2014 via Skype, dit son père. Il avait écrit : “Je dors bien, je mange à ma faim.” Il semble heureux. » Patrice, 52 ans, contrôleur de bus depuis plus de vingt ans, n’en revient pas. Jamais dans cette famille catholique pratiquante on n’aurait pu imaginer histoire pareille.
Sur la table, des coupures de presse et des clichés de David, adolescent, avec son maillot fétiche de l’OM. « En 2002, lorsque sa mère et moi avons divorcé, David et Cyril, son frère aîné, baptisés, se sont convertis à l’islam, raconte Patrice. David avait 13 ans. Pour moi, c’était une crise d’ado… » Mais dans le quartier de Ménimur, où il vit chez sa mère, David a rencontré Mustafa, un imam salafiste rigoureux et envoûtant. Il se met à prier dans des sous-sols humides et se fait appeler « Daoud ». « Au lycée, c’était un très bon élève, jusqu’au jour où il a été surpris priant au pied de l’escalier du dortoir. Son proviseur lui demande alors de choisir entre les études et la religion. David a choisi sans hésiter, il a basculé. » Aux terrains de foot il préfère désormais les mosquées, passe un BEP de mécanique, puis arrête les études pour apprendre l’arabe. Les premiers signes d’activisme religieux apparaissent. L’antenne rennaise de la DCRI (le renseignement intérieur) note sa radicalité. A la maison, David fuit les messes, interdit l’alcool à table, à peine accepte-t-il de célébrer Noël. Entre 2008 et 2010, il voyage trois fois en Egypte « pour parfaire son arabe dans une école coranique ». Mais Patrice ne soupçonne toujours rien. « Quand il revenait en Bretagne, il travaillait dans l’intérim. David était toujours adorable, serviable, affectueux. Fan de balades sur la plage et en forêt. »
Le 17 avril 2010, David prétend retourner en Egypte. Son père ignore qu’il le voit pour la dernière fois. En réalité, David débarque à Miranshah, dans un camp d’entraînement
d’Al-Qaïda, au Waziristan, zone tribale à la frontière pakistano-afghane. Il intègre Jund Al-Khalifat, « les soldats du califat ». Patrice reçoit une lettre de lui le 10 juin 2010, puis silence radio jusqu’en juillet 2014. « Jamais je n’aurais cru qu’il était parti faire le djihad, répète-t-il. Sinon j’aurais plus parlé avec lui. » Pendant ces quatre années de silence, David a gagné son nom de guerre : Souleiman. Il est devenu un expert en explosifs dangereusement doué. Il aurait croisé Mohammed Merah en septembre 2011, et peut-être aussi un an plus tôt, en Egypte. Personne ne le confirme. On sait, en revanche, qu’en 2013 David rejoint la Syrie et s’engage auprès de Khorasan, le noyau dur terroriste d’Al-Qaïda, focalisé sur une attaque contre les Etats-Unis. Au bout de plusieurs mois, Patrice est remis en contact avec son fils par l’intermédiaire de son ex-femme. Elle-même est devenue salafiste et s’est entièrement voilée. « Je ne sais pas quelles étaient ses fonctions, ni ses activités. Je n’osais pas poser de questions, j’avais peur que David rompe le contact. »
Le père et le fils discutent longuement dans la nuit du 6 au 7 novembre 2014, jusqu’à 23 h 26. Quatre heures seize plus tard, une frappe américaine touche le véhicule de David aux alentours d’Alep, en Syrie. Il est grièvement blessé. Presque un an plus tard, en juillet 2015, une seconde frappe le cible. Cette fois, il est déclaré mort par le Pentagone comme pour Sanafi Al-Nasr, l’un des responsables d’Al-Qaïda en Syrie. Patrice, lui, n’y croit toujours pas. « Tous les mois, je mets un message sur Skype : “Je t’aime, je pense à toi.” J’attends qu’il me réponde… »
Julien Le Prado, accusé d’être un rabatteur des grandes surfaces, n’est jamais allé jusqu’en Syrie ; il a été interpellé début février avec cinq complices présumés. L’homme qui appelait à
être « sans pitié » avec les Français au lendemain du 13 novembre est impliqué dans un complot visant des clubs échangistes, selon la presse lyonnaise. « Pour l’instant, on n’en est qu’au stade de la suspicion », tempère son avocat, Alexandre Luc-Walton. Selon le PV de police, Le Prado et son complice avaient été arrêtés une première fois en novembre, après le signalement des vigiles du centre commercial. Mais ils ont été remis en liberté le soir même, sans autre forme de procès. Julien était pourtant connu pour sa brutalité. C’est en prison, alors qu’il purgeait une peine de quatre ans pour violences conjugales aggravées contre sa compagne, qu’il s’est converti puis radicalisé. En mars 2014, il a tenté de s’enfuir, via la mosquée, lors d’une permission de sortie. Selon les policiers, il projetait de se rendre en Syrie pour combattre. Kevin Guiavarch, lui, a rejoint le califat en 2012. Il a été repéré par la police française en 2014, après avoir appâté et radicalisé sur Internet une adolescente, rattrapée in extremis par sa famille, en Allemagne, après avoir quitté Troyes pour rejoindre l’EI. Kevin, d’origine bretonne, a été élevé par sa mère, aujourd’hui la compagne d’un chanteur de raï. En enquêtant sur elle, la police a détecté de nombreux « dons » suspects, plusieurs milliers d’euros, expédiés du monde entier par mandats postaux. Des sommes qu’elle envoyait sur les injonctions de son fils, par Western Union, vers la Turquie où il se chargeait de les récupérer. Kevin est aujourd’hui suspecté d’être l’une des chevilles ouvrières du financement de l’EI, dont les ressources s’étiolent depuis que l’Otan bombarde ses installations pétrolières.
Agressive, bagarreuse, déterminée : c’est aussi à l’école de Forsane Alizza qu’Emilie König s’est forgé le caractère. Le 18 janvier 2012, elle est arrêtée pour provocation et attroupements à la sortie du métro, à Saint-Denis, à quelque 500 kilomètres de son Lorient natal. Une frasque de plus pour Christina*, sa mère, qui, elle, n’a jamais quitté l’appartement coquet où elle a élevé seule — après une séparation « chaotique » — ses quatre enfants. Christina est petite, la taille marquée par les années. Autour d’elle, des photos de famille. Celles où apparaît Emilie, la benjamine, née en décembre 1984, sont dans un carton. « C’est trop dur de voir ce qu’elle était : une gamine câline, douce. Et de regarder ce qu’elle est devenue ! s’écrie Christina, le regard clair brouillé de larmes. C’était ma princesse. » Emilie a en effet terriblement changé. A l’adolescence, elle exprime une colère grandissante qui vire à la haine féroce contre son père absent. A 19 ans, munie d’un CAP de vente, elle quitte le domicile familial pour s’installer à Paris. Avec qui ? Christina n’en sait rien. « Elle est revenue en 2005, amoureuse, enceinte d’un homme emprisonné pour trafic de drogue. Elle s’était convertie à l’islam. » Une provocation de plus pour contrarier une mère athée et une famille catholique, pense Christina. Mais le mal est plus profond… Emilie se fait appeler « Samra ».
Sur les quais du port de Lorient, au milieu des marins, son niqab et ses mains gantés détonnent. Cet extrémisme religieux, dont personne ne peut élucider les raisons profondes, les policiers le datent de 2010. Cette année-là, les services de renseignement repèrent Emilie près de la mosquée de Lorient. Elle tente déjà de distribuer des tracts appelant au djihad. En octobre 2011, ils la suivent lorsqu’elle déménage dans un tout petit appartement à Boulogne-Billancourt,
avec ses deux jeunes fils. Elle a trouvé un emploi dans une agence d’assurances et confié à un voisin qu’elle fuyait son compagnon, Smaïl, contre lequel elle a déposé plainte en 2007. La jolie brune aux yeux noirs et au teint cuivré ne passe pas inaperçue. Un jour, on la croise en jean moulant et Perfecto en cuir. Le lendemain, on la voit dans la rue insulter les passants qui la regardent. Le voisinage la croit folle. « Son comportement pouvait être ambigu, mais elle était plutôt brillante, attachante et généreuse, jure Mérième, une amie proche. C’était une provocatrice, manipulatrice. Une meneuse robuste, avec une forte poigne et des convictions religieuses enragées. » Depuis l’étroit couloir de son immeuble, on entend les chants religieux qu’elle impose à ses fils, âgés de 5 et 7 ans. Quand elle ne prie pas avec d’autres « sœurs », Emilie surfe sur Internet. « Elle regardait Dieudonné, continue Mérième, et discutait toute la journée sur les réseaux sociaux. »
Quand elle est renvoyée de son emploi, elle s’engage à plein temps dans l’association Forsane Alizza et ne cache plus ses intentions : « Partir au front faire la guerre sainte ou organiser un attentat. » Islamiste engagée, elle milite dans les lieux de culte, parfois même devant l’école maternelle de son fils. Les renseignements notent sa frustration sociale et sa haine du monde occidental. Un cocktail explosif : Emilie devient « une cliente sérieuse ». Elle est l’une des premières femmes à partir combattre en Syrie, au printemps 2012. Le 11 juillet de la même année, ses avoirs sont gelés, mais les sanctions ne l’empêchent pas de repartir rejoindre son nouveau mari, Axel, un Nîmois, en novembre à Alep. Elle réapparaît, sur YouTube, dans une vidéo datée du 31 mai 2013 où elle s’entraîne au maniement d’un fusil à pompe. Emilie König devient alors un « objectif notable » pour les services français. Le 2 juin suivant, elle adresse un
message de propagande à ses enfants, dont un juge a attribué la garde à leur grand-mère. « Je les ai récupérés juste à temps. Ils commençaient à être sous l’emprise de ma fille. Ils sont très marqués. Encore aujourd’hui, l’aîné mouille son lit chaque nuit et Mohamed hurle lorsque j’évoque sa mère. » En août 2013, pourtant fichée, elle revient sans encombres à Lorient et veut les récupérer. Christina l’en a dissuadée. Elle a aussi tenté de la convaincre de rester, sans succès. Depuis la Syrie, la Bretonne est devenue une recruteuse influente et puissante. Elle appellerait ses contacts en France pour les encourager à commettre des attentats. Ses cibles ? Des institutions, des épouses de militaires. En septembre 2015, les autorités américaines l’ont ajoutée à leur liste noire des « combattants terroristes étrangers » ciblés comme objectifs prioritaires de la CIA.

Y a-t-il un djihad breton ?

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