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Publié par Bob Woodward

Haut-Karabagh: la guerre oubliée entre la Russie et la Turquie

Dans le conflit qui l’oppose à l’Arménie depuis près de trente ans, l’Azerbaïdjan vient de remporter une victoire. Minuscule en termes militaires, mais politiquement importante car c’est la première fois que Bakou gagne du terrain depuis sa défaite en 1994, au terme de six années d’un conflit qui avait alors fait 30 000 morts et des centaines de milliers de déplacés.
Ce fut une vraie guerre, mais qui a duré à peine trois jours et demi. Entre le 2 et le 5 avril, au cours d’opérations militaires de haute intensité, qui ont vu l’emploi massif d’artillerie, de missiles sol-sol et de blindés, l’armée azerbaïdjanaise est parvenue à percer les lignes de défense fortifiées de l’Arménie puis à conserver quelques petites parcelles de terrain. Sans doute pas plus de quelques kilomètres carrés dans le secteur d’Horadiz, au sud, et de Tap Qaraqoyunlu, au nord de la Ligne de contact qui séparent les deux belligérants.
La contre-offensive arménienne est parvenue à repousser une partie des quatre colonnes d’assaut azerbaïdjanaises, sans toutefois réussir à reprendre tout le terrain perdu. Le cessez-le-feu du mardi 5 avril en milieu de journée, pour fragile qu’il soit, fixe donc un nouveau tracé à la ligne de front, alors que celle-ci n’avait pas bougé d’un mètre depuis le 16 mai 1994.
Sur la base de sources indépendantes, nous avons pu reconstituer les grands axes de cette guerre oubliée qui oppose deux nations ex-soviétiques du Caucase pour le contrôle de la région montagneuse du Haut-Karabagh et des districts environnants, soit environ 8 000 km2, l’équivalent de l’Alsace.
Les deux pays se renvoient la responsabilité des premiers échanges de tirs au cours des premières heures du dimanche 2 avril et les sources indépendantes sont, à ce jour, incapables de trancher. Une chose est certaine : la tension militaire était déjà forte sur la ligne de contact, avec un total de douze morts depuis début 2016. L’année 2015 a été marquée par un accroissement des incidents, trois à quatre fois plus fréquents qu’auparavant et de plus forte intensité, avec l’emploi de l’artillerie là où l’on observait surtout des tirs de snipers de part et d’autre. Une autre chose est certaine : l’Azerbaïdjan était prêt à mener une offensive importante, comme il l’a fait, sur plusieurs points, d’abord au nord (Talich, Mardakert) puis au centre (Martoumi) et au sud (Horadiz). Et les forces arméniennes étaient, elles, sur le pied de guerre pour y répliquer massivement…
La posture des deux armées est assez simple à comprendre : l’Azerbaïdjan conteste le statu quo et rêve de reconquérir les terres (20 % de son territoire) qui lui appartiennent au regard du droit international. Son armée est donc organisée pour l’offensive. En face, l’Arménie souhaite conserver les territoires qu’elle contrôle et occupe depuis 1994 au nom du droit à l’autodétermination des peuples. Son armée est solidement installée dans une posture défensive, avec un réseau de tranchées fortifiées qui rappellent celles de la Première guerre mondiale. L’Arménie, installée sur les hauteurs, domine la plaine azerbaïdjanaise - un avantage stratégique important.
Dans les premières heures de la guerre, jusqu’au dimanche, les Azerbaïdjanais ont pu pénétrer de plusieurs kilomètres sur plusieurs points, avant de proposer un cessez-le-feu pour conserver le terrain reconquis. L’Arménie a refusé la trêve, choisissant la contre-offensive militaire avec l’appui de son artillerie et abattant au moins un hélicoptère. La doctrine militaire mise en œuvre par Erevan consiste à infliger des pertes plus lourdes à l’ennemi au regard du différentiel démographique entre les deux pays : l’Arménie est trois à quatre fois moins peuplée que son voisin. De leur côté, les Azerbaïdjanais semblent avoir utilisé le nouveau drone israélien Harop, qui ne délivre pas de munition, mais se précipite sur sa cible comme un kamikaze.
Les combats ont duré jusqu’à mardi 5 en milieu de journée, lorsqu’un cessez-le-feu, réclamé par la communauté internationale, a été accepté. Le bilan humain est d’une centaine de morts au total, selon des sources indépendantes. Pour leur part, les deux pays minimisent leurs propres pertes et exagèrent surtout celles de leur ennemi, fournissant des évaluations assez fantaisistes. Les observateurs notent l’absence de prisonniers des deux côtés, ce qui pourrait signifier que les blessés ont été achevés…
L’une des inconnues de la situation est de savoir si les Russes étaient au courant des préparatifs de cette offensive ou s’il s’agit d’une situation qui a subitement dérapé alors que les présidents des deux pays étaient à Washington. Allié traditionnel de l’Arménie, la Russie est liée à Erevan par un traité de défense, mais celui-ci ne s’applique qu’à la frontière internationalement reconnue, au nord du Haut-Karabagh et non à la « ligne de contact ».
Les Azerbaïdjanais ont limité leur offensive à ce seul secteur, non concerné par l’accord de défense avec la Russie. Et ils l’ont fait avec du matériel acheté récemment à Moscou. Depuis 2013, le Kremlin a adopté une posture plus équilibrée entre les deux ennemis. Si elle ne lâche pas l’Arménie, où elle maintient 6 000 militaires, la Russie s’est rapprochée de Bakou. C’est à la fois un bon client pour son industrie de défense et un partenaire potentiel dans le secteur gazier et pétrolier. Vagit Alekperov, le président de Loukoïl, la deuxième compagnie pétrolière russe derrière Gazprom, n’est-il pas d’origine azérie ?

Haut-Karabagh: la guerre oubliée entre la Russie et la Turquie

Alors que la Turquie soutient l’Azerbaïdjan, « jusqu’à la fin du monde » selon les mots du Premier ministre Davutoglu, la Russie s’active surtout à trouver une solution politique dans cette crise qui touche son étranger proche. Le Premier ministre Dmitri Medvedev est particulièrement impliqué pour tenter de relancer des discussions qui avaient failli réussir à Paris en 2002. Reste à savoir quel prix l’Azerbaïdjan serait aujourd’hui prêt à payer à la Russie pour que celle-ci fasse pression sur l’Arménie ?
La Russie, comme la France et les États-Unis, sont en effet très impliquées dans la résolution de ce conflit caucasien, au sein du « groupe de Minsk » de l’Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe (OSCE). Une base de règlement a été définie, sous le nom de « principes de Madrid ». L’idée essentielle serait que l’Arménie se retire des districts qu’elle occupe à la périphérie du Haut-Karabagh et qu’en échange l’Azerbaïdjan accepte que cette région peuplée d’environ 100 000 Arméniens rejoigne l’Arménie.
Pour l’heure, on en est loin et dans les deux pays, le climat est à l’exaltation nationaliste. Les deux gouvernements en tirent bénéfice et une légitimité renouvelée : l’Azerbaïdjan est durement frappé par la baisse du prix du pétrole alors qu’en juin dernier, des manifestations antigouvernementales, contre la hausse du tarif de l’électricité, avaient secoué l’Arménie.
Dimanche, dans l’émission C Politique (France5), Caroline Roux recevait Jacques Attali, à l’occasion de la sortie de son livre-projet « 100 jours pour que la France réussisse ». Ce dernier, évoquant la crise des migrants, s’est d’abord dit “honteux de l’accord de l’Union européenne avec la Turquie“, avant d’affirmer, citant plusieurs exemples, que l’on pouvait s’attendre à une nouvelle guerre mondiale, notamment si une étincelle enflammait “l’Arménie et l’Azerbaïdjan, qui sont d’une certaine façon manipulés par la Turquie et la Russie“. La Russie désire travailler avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan a affirmé le président russe Vladimir Poutine lors d’une émission en direct à la télévision russe. Selon Valdimir Poutine la Russie soutient le règlement pacifique du conflit du Haut Karabagh. Et des « concessions mutuelles » doivent être réalisées selon le président russe, pour la résolution du conflit du Haut Karabagh. « Il y a quelques années, je pensais qu’on était proche de ces concessions, mais il s’est avéré que ce n’était pas le cas“ dit V. Poutine qui a ajouté que la Russie tente par tous les moyens de trouver une solution de règlement du conflit acceptable par les deux patries. Le président russe a une nouvelle fois affirmé que le règlement du conflit du Haut Karabagh ne peut être que par la voie politique et non militaire. Vladimir Poutine a également affirmé que la Russie avait des liens d’amitié tant avec l’Arménie qu’avec l’Azerbaïdjan mais le règlement final du conflit du Haut Karabagh devra s’effectuer entre les deux parties Erévan et Bakou.
Deux semaines après la brusque escalade du conflit du Haut-Karabakh, le gouvernement arménien a accéléré vendredi 15 avril l’achat de nouvelles armes de fabrication russe, grâce au prêt russe de 200 millions $ accordés l’année dernière.
Le Premier ministre Hovik Abrahamyan a chargé le ministère de la Défense de “déterminer“ la liste de ces armes et de négocier des contrats d’approvisionnement correspondants avec les agences gouvernementales russes. Il a déclaré que les contrats doivent préciser “les volumes, les prix et les dates des livraisons.“
Le gouvernement a également demandé à la Banque centrale d’Arménie (CBA) d’accélérer rapidement les opérations bancaires nécessaires à l’utilisation du prêt de 200 millions $ alloués par le gouvernement russe en juin dernier.
Après une rencontre avec le Premier ministre russe Dmitri Medvedev à Erevan le 7 avril, Abrahamian s’est plaint d’un « certain ralentissement » dans la mise en œuvre de l’accord de prêt par Rosoboronexport, exportateur d’armes d’Etat de la Russie. Il a demandé à Medvedev de demander à Rosoboronexport de “conclure les contrats“ avec l’Arménie.
La demande est venue deux jours après qu’un cessez-le-feu, grâce à une médiation russe, a interrompu les pires combats entre les forces arméniennes et les forces azerbaïdjanaises au Haut-Karabagh depuis 1994. Beaucoup en Arménie estiment que l’offense azerbaïdjanaise du 2 avril au Karabakh a été rendue possible à cause des armes offensives russes achetées par Bakou.
Il y a près de deux mois, le gouvernement russe avait révélé la liste de matériel militaire qu’Erevan serait autorisé à acheter avec le crédit de 200 millions $. La plus meurtrière de ces armes est le système de tir multi-lancement Smerch, qui a un champ de tir allant jusqu’à 90 kilomètres. La liste comprend également les TOS-1A (systèmes de lance-flammes lourds).
La Russie aura vendu 18 lanceurs Smerch et autant de lance-flammes TOS-1A à l’Azerbaïdjan. L’armée arménienne affirme que l’armée azerbaïdjanaise a utilisé les deux systèmes pendant les hostilités du 2 au 5 avril sur la ligne de contact du Karabakh.
L’Arménie serait également en mesure d’acheter des armes de fabrication russe anti-chars, des missiles sol-air tirés à l’épaule, des équipements de déminage, des véhicules blindés et des camions militaires lourds.
L’ex-président et chef de l’opposition actuelle Levon Ter-Petrosyan croit que la guerre du Karabagh va bientôt passer des champs de bataille à un “front diplomatique“, dans lequel, dit-il, l’actuel président Serge Sarkissian “devrait se sentir fort et avoir le soutien du peuple ».
Ter-Petrosyan, qui a initié une rencontre avec Sarkissian le week-end dernier pour discuter de la dernière escalade de la violence dans le Haut-Karabagh, a donné une interview sur le site Ilur.am, exhortant l’opposition arménienne à mettre de côté ses différences avec l’actuelle administration devant ce qu’il croit être d’importantes négociations avec l’Azerbaïdjan.
“Maintenant n’est pas le moment d’accuser les autorités et essayer de les tenir responsables des erreurs et des défauts,“ a-t-il dit.
Dans le même temps, Ter-Petrosyan a souligné que Sarkissian et son gouvernement devraient également prendre quelques mesures positives et “se tourner vers le peuple » par « commencer à lutter véritablement contre la corruption, la permissivité des organes répressifs, les monopoles, la fraude électorale et l’arrogance des fonctionnaires “.
“Vous ne pouvez pas ignorer l’opposition et les gens dans les temps sans problème et vous attendre à leur soutien dans les moments difficiles », a déclaré Ter-Petrosyan.
Contrairement à Ter-Petrosyan, le prédécesseur immédiat de Sarkissian, Robert Kocharyan, a dit qu’il n’a pas l’intention d’initier une rencontre avec le chef d’Etat actuel. Parlant à Tert.am, Kocharyan a dit qu’il ne pensait pas que les réunions de l’actuel président avec les ex-présidents peuvent avoir un impact sur les solutions aux tâches prioritaires.
Au sommet des affrontements au Karabagh plus tôt ce mois-ci, Robert Kocharyan, selon son porte-parole, était cependant « en contact » avec l’actuel président du Karabagh Bako Sahakyan.
Avant de devenir premier ministre, puis président en Arménie, Kocharyan a servi comme Premier ministre (1992-1994) et président (1994-97) dans le Haut-Karabagh.

La Russie va-t-elle continuer à défendre l'Arménie ou va-t-elle tenter de se rapprocher de la Turquie en facilitant un accord avec l'Azerbaïdjan ? Les relations tendues entre Moscou et Ankara sur le terrain syrien ne facilite pas la signature d'un accord de paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan...L'évolution de la situation politique et militaire en Syrie peut jouer sur le futur du Haut-Karabagh...

Haut-Karabagh: la guerre oubliée entre la Russie et la Turquie

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