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Publié par Bob Woodward

Faire France a-t-il encore un sens ?

Le problème de l’afflux des réfugiés en Europe ne se résume pas à l’exode des populations syriennes et irakiennes fuyant la guerre. Il est infiniment plus vaste. Il est lié aux déséquilibres démographiques et économiques et à l’interconnection du monde en temps réel, aujourd’hui généralisée. La bombe que constituent à terme rapproché les migrations venues des pays du Sahel commence à peine à être perçue.

L’avenir des flux migratoires n’est que superficiellement pensé en termes de sécurité. Le terrorisme djihadiste est devenu une menace globale non seulement dans l’immensité du monde arabo-musulman mais pour le monde entier. Gilles Kepel a distingué trois âges dans le djihad : le djihad afghan (1979-1988), le djihad planétaire d’Al Quaïda, de 1992, date des premiers attentats en Afrique orientale, à 2011, mort de Ben Laden, et enfin le djihad territorialisé de Daech, depuis que la destruction de l’Irak par les forces américaines a livré les provinces sunnites de l’Ouest irakien à la vindicte sectaire du gouvernement chiite de Bagdad. Le califat islamique proclamé à Mossoul en avril 2014 pourra bien disparaître. Daech est devenu une réalité planétaire. Gilles Kepel parle à juste titre de djihadisme « réticulaire ». Or, très peu de nos responsables politiques ont intégré l’objectif et la stratégie de Daech : porter la guerre civile au cœur même des sociétés européennes, en jouant sur leurs faiblesses.

La principale n’est peut-être pas la présence d’une immigration musulmane nombreuse, mais l’incapacité de l’Europe elle-même à agir de manière cohérente. On ne peut attendre de l’Europe que ce qu’elle peut donner, et d’abord un resserrement de la coopération entre ses Etats. Cela est vrai d’abord en matière policière. Mais l’Europe en tant que telle n’est pas en état d’adopter une politique migratoire commune. Chaque Etat a sa démographie, une immigration spécifique, un taux de chômage plus ou moins élevé. On peut certes – et jusqu’à un certain point seulement – harmoniser la politique des visas. Mais le système de Schengen a montré ses limites. On peut sans doute remédier à certaines de ses carences : Frontex ne disposait en 2015 que d’un budget inférieur à 100 millions d’euros. La faiblesse constitutive de Schengen est ailleurs : la sécurité des frontières de l’Europe ne peut reposer ni sur la responsabilité de pays périphériques insuffisamment outillés ni sur une organisation bureaucratique pseudo « fédérale » mais incapable de prendre des décisions politiques, en l’absence d’une volonté politique commune et partagée.

L’Europe est faite d’une trentaine de nations qui ont chacune leur Histoire et leurs problèmes. Et la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. Ce serait déjà bien si ces Etats étaient capables de se rapprocher et d’abord de mettre leurs problèmes sur la table : on pourrait alors commencer à les résoudre. De l’Europe on peut attendre beaucoup en matière de coopération : d’immenses progrès sont possibles. A rien ne sert de se lamenter hypocritement avec l’arrière-pensée de faire basculer vers Bruxelles de nouveaux champs de compétences que la technocratie européenne, coupée de toute régulation politique démocratique s’avèrera incapable d’exercer. Le resserrement des contrôles nationaux est aussi inévitable qu’est souhaitable celui de la coopération européenne.

La dérive des institutions européennes a conduit à une situation où la Chancelière allemande s’autorise à prendre des initiatives solitaires, au prétexte de devancer les risques de paralysie. Cela s’est vu en matière énergétique (sortie unilatérale de l’Allemagne du nucléaire en 2011) ou plus récemment de politique migratoire. En août 2015, Mme Merkel annonce l’accueil sur trois ans, d’un million de réfugiés par an, sans s’être concertée avec les autres Européens : les accords de Dublin donnant en matière d’asile compétence au pays d’accueil passent ainsi à la trappe. Deux mois plus tard, la Chancelière ferme la frontière austro-allemande, puis, après les incidents de Cologne (décembre) nouveau changement de pied : elle négocie directement avec la Turquie la réadmission dans ce pays de tous les réfugiés sur la base d’un engagement de reprendre autant de demandeurs d’asile syriens qu’il en aura été refoulés. Curieux pacte avec la Turquie de M. Erdogan dont la faisabilité pratique n’est pas plus démontrée que la conformité au droit international. Mars 2016 : les autres nations européennes, placées devant le fait accompli, acceptent, « par consensus », ce qui risque bien de n’être qu’un « marché de dupes ». L’Europe est « le ventre mou » du monde. M. Erdogan, pour prix de sa coopération, a obtenu de l’Europe la libéralisation des visas en provenance de la Turquie, à l’heure même où il a choisi de réprimer les Kurdes et de bâillonner son opposition. Est-ce bien raisonnable ?

Faire France a-t-il encore un sens ?

Cette faiblesse de l’Europe se ressent en d’autres lieux et en d’autres domaines. Elle achève de dresser les peuples européens contre des institutions censées les unir, quand ce n’est pas contre eux-mêmes. La crise politique intérieure se dessine non seulement en Grèce, mais dans de grands pays comme l’Espagne, l’Italie et la France. Les forces centrifuges l’emportent, comme on le voit en Grande-Bretagne aussi avec la crise du Brexit. Il n’est pas jusqu’à l’Allemagne dont l’équilibre intérieur ne soit compromis par la montée d’un parti comme l’AFD, compliquant la formation des alliances gouvernementales et avivant les tensions internes, au risque de rompre le traditionnel consensus allemand. Ainsi le défi migratoire, comme la menace du terrorisme djihadiste, ont-ils tendance à déplacer le centre de gravité de la vie politique européenne vers la droite et l’extrême-droite tandis que la crise de l’euro suscite dans certains pays un nouveau paysage contestataire (Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, Mouvement Cinq Etoiles en Italie).

L’intrication de tous les problèmes – diplomatiques, sécuritaires, migratoires, de politique intérieure et européenne enfin – explique la difficulté des gouvernements à dégager des politiques claires et cohérentes, et d’abord à se fixer des objectifs accessibles.
a) C’est ainsi qu’au Moyen-Orient, les diplomaties occidentales, au lieu de jouer la carte de l’intégrité territoriale des Etats, en cherchant à amender leur comportement par une magistrature d’influence, ont préféré sacrifier à des effets de communication (ne pas rater le train des révolutions arabes) voire à l’ingérence caractérisée : c’est ainsi qu’a été importée en Syrie une guerre par procuration entre l’Iran et « l’axe chiite » d’une part et les puissances sunnites (Arabie Saoudite, Qatar, Turquie) d’autre part. Avec quel effet, sinon la prolongation d’une guerre ravageuse, au risque de radicaliser toujours plus l’opposition au régime syrien ?


b) Les maux d’aujourd’hui résultent des inconséquences d’hier. En matière de politique extérieure, comme en matière d’immigration ou de politique de l’intégration, l’Europe a trop longtemps pratiqué la politique de l’autruche. Elle n’a pas vu venir le coup qui mijotait depuis plus de trente ans, avec la montée de l’islamisme radical au Moyen-Orient aussi bien que dans nos banlieues abandonnées aux prédicateurs salafistes, au prétexte de la paix sociale.


c) Il y a bien longtemps que les ingérences commises dans le monde arabo-musulman au prétexte d’y défendre ou d’y promouvoir les « droits de l’Homme », au mépris bien souvent des droits des citoyens et des peuples, ont été critiquées. En 1999, a été créée une Consultation des musulmans en vue d’encourager, face à la montée du fondamentalisme, la naissance d’un Islam de France, compatible avec les principes de la République et avec la laïcité, conçue comme espace commun de débat civique. Un temps innommable a été perdu, faute qu’une volonté politique ferme se soit manifestée dans la durée. La politique d’Obama au Moyen-Orient a été beaucoup plus sage que ne le disent ses contempteurs. Ceux-ci, il est vrai, sont bien souvent des néoconservateurs qui persistent dans leurs erreurs, simplement recouvertes d’un badigeon « droit de l’hommiste ».

Si aucun de ces immenses problèmes n’est soluble séparément, plus encore que la vision d’ensemble, manque le sens qui permettrait d’ordonner leur solution en surmontant le nihilisme en lequel ces maux s’enracinent : la perte d’un horizon non pas seulement spirituel mais tout simplement humain ; le désespoir de masses miséreuses interdites de développement ; la peur de populations confrontées là-bas à des guerres sans fin, et ici, à la hantise de perdre leur âme et leurs repères ; l’absence d’espoir de la jeunesse en une vie meilleure qui jette certains dans une radicalisation mortifère. C’est ce grand vide qu’il faudrait avant tout combler. Le néolibéralisme n’est pas la fin de l’Histoire, mais il pourrait être, à défaut d’une telle vision, celle de l’Humanité.

Les problèmes migratoires sont devant nous. L’accueil ne peut qu’être proportionné à la capacité d’intégration de nos sociétés. La vraie réponse est dans le co-développement, à condition que celui-ci ne soit pas qu’un mot.
Les terroristes djihadistes veulent nous détruire. Leur moyen est de nous précipiter dans une guerre civile. On ne peut répondre à ce défi que par une stratégie de rassemblement en vue du salut public. La réponse est dans le civisme. Or, il n’y pas de civisme sans patriotisme. La France a la chance de sentir se ranimer dans son peuple le patriotisme républicain. Celui-ci n’est pas le « patriotisme constitutionnel » cher à Habermas. Il plonge beaucoup plus loin ses racines : c’est le patriotisme français qui nous vient des anciens temps, mais dont le couronnement a été la Révolution française et la proclamation de ses « immortels principes » qu’il convient de faire revivre, à condition d’abord de les comprendre : droits de l’homme oui, mais inséparables de ceux du citoyen. Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et donc refus de l’ingérence, seule l’ONU fixant ses limites à la « responsabilité de protéger ». Séparation des pouvoirs oui, mais à condition qu’ils coopèrent. Laïcité conçue comme la recherche en commun par tous les citoyens de ce qu’est le bien public, ceux-ci s’efforçant, au-delà de leurs différences, de trouver un langage argumenté qui ne soit pas d’abord l’affirmation de leur croyance religieuse, dont ils sont libres, à condition de ne pas vouloir l’imposer dans l’espace public. Laïcité signifie donc dépassement.
L’intégration de nos concitoyens de tradition musulmane est une priorité. Il faut la vouloir de part et d’autre.
De leur part d’abord : ils ont parfaitement le droit de conserver leur quant à soi, leur lien avec leur culture d’origine. L’intégration à la France répond au souci de leur donner l’accès aux codes sociaux qui sont la clé de leur liberté. C’est donc leur intérêt.
Et il faut aussi que les Français de souche plus ancienne veuillent cette intégration : nous ne chasserons pas les cinq millions d’habitants de tradition musulmane qui vivent en France et dont la plupart sont maintenant des citoyens français. L’amour de la France doit nous porter vers eux. Nous n’oublions pas notre Histoire commune, certes souvent faite de violences, mais aussi de combats et de réalisations partagées. La conscience est meilleure conseillère que la repentance.

La France est une communauté de citoyens : Assumons ensemble cette Histoire, avec ses contradictions. « Faire France » à nouveau, voilà le grand défi. Pour l’avenir de ce grand continuum humain qui va de l’Afrique aux Flandres, il faut que le « bateau France » tienne la mer, car son naufrage serait la noyade de tous.

Faire France a-t-il encore un sens ?

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