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Publié par Bob Woodward

Daech: main basse sur la justice en Tunisie ?

Dans un communiqué sonore et écrit, diffusé sur Twitter, puis repris par des comptes et canaux sympathisants habituels, l'organisation Etat islamique (EI) s'attribue l'attaque du Musée du Bardo, à Tunis, mercredi 18 mars 2015.
L'assaut, affirme le groupe djihadiste, a été mené par « deux chevaliers de l'Etat du califat, lourdement armés de mitrailleuses et de grenades », surnommés « Abou Zakaria Al-Tounsi » et « Abou Anas Al-Tounsi », des noms de guerre confirmant la nationalité tunisienne des assaillants (Al-Tounsi signifie « le Tunisien »).
Le communiqué de l'EI ajoute que c'est bien le Musée du Bardo, « situé dans le carré sécuritaire du Parlement tunisien », qui était visé afin de semer « la terreur dans le cœur des infidèles ». Les « frères », se félicite-t-il, sont parvenus à prendre en otage « un groupe de ressortissants des Etats croisés ».
L'EI, qui promet dans son communiqué d'autres actions en « Tunisie musulmane » — « ce que vous avez vu n'est que la première goutte de pluie » –, affirme ainsi pour la première fois sa présence sur le sol tunisien.
Le premier ministre tunisien, Habib Essid, avait identifié plus tôt dans la journée les deux assaillants du Musée du Bardo comme étant Yassine Abidi et Hatem Khachnaoui. Le premier serait originaire d'Ibn Khaldoun, un quartier populaire de Tunis, le second de Kasserine, dans l'ouest du pays. Leurs noms et leurs photos circulaient depuis hier sur les réseaux sociaux.
Les deux auteurs de l'attentat du musée du Bardo se sont formés au maniement des armes en Libye, a affirmé le secrétaire d'Etat tunisien chargé des affaires sécuritaires. Il s'agit de « deux éléments extrémistes salafistes takfiris. Ils ont quitté clandestinement le pays en décembre dernier pour la Libye et ont pu se former aux armes en Libye » avant de regagner la Tunisie, a déclaré Rafik Chelli jeudi soir à la chaîne privée AlHiwar Ettounsi. « Nous n'avons pas les détails mais il y a des camps d'entraînement pour les Tunisiens (en Libye) à Sabratha, à Benghazi et à Derna, donc (ils ont pu se former) dans l'un de ces camps », a-t-il ajouté. M. Chelli a précisé que Yassine Abidi avait été arrêté avant son départ en Libye, sans autres précisions.
Les deux hommes étaient « des éléments suspects » faisant partie « de ce qu'on appelle les cellules dormantes, formées d'éléments présents dans les villes, connus, dont nous savons qu'ils sont takfiris, dont nous savons qu'ils peuvent mener des opérations mais il faut rassembler les indices pour pouvoir mener une arrestation », a fait valoir le responsable.
Jeudi soir, le président tunisien a par ailleurs affirmé sur TF1 que les deux assaillants portaient des ceintures d'explosif, « qu'ils n'ont pas eu le temps » de déclencher avant d'être tués par les forces de sécurité. Ils pourraient avoir bénéficié de complicité. Neuf suspects ont été arrêtés.
L'EI, qui sème la terreur dans les territoires qu'il contrôle en Irak et en Syrie, n'a jamais caché son ambition d'étendre son « califat » islamique à d'autres pays de la région arabe et à l'Afrique. Il avait appelé ses combattants à attaquer des cibles occidentales « partout dans le monde » et a revendiqué plusieurs attaques en Egypte et en Libye.
Des milliers de Tunisiens se sont enrôlés dans les rangs djihadistes en Irak, en Syrie et en Libye, notamment au sein de l'EI. Au moins cinq cents Tunisiens ayant combattu en Irak, en Syrie ou en Libye dans les rangs d'organisations comme l'EI sont rentrés au pays, et la police les considère comme la première menace pour la sécurité.
Si elle a bien été menée par des militants de l'Etat islamique, l'attaque de mercredi à Tunis serait la plus meurtrière perpétrée par le groupe djihadiste contre des ressortissants occidentaux. Selon le dernier bilan officiel, vingt étrangers ont été tués ainsi qu'un Tunisien. Une bonne partie des victimes étaient des croisiéristes descendus de leur paquebot en escale pour découvrir la capitale tunisienne. C'est la première fois depuis la révolution de 2011 que des civils sont visés en Tunisie.

Le juge d’instruction de l’attentat du Bardo du 18 mars 2015 a-t-il libéré indûment des suspects cinq mois après le carnage ? Ces derniers auraient été élargis en raison d’aveux extorqués sous la torture. Faux, écrit le site d’information "B3zero" qui révèle avoir eu accès au dossier d’instruction top secret. Autre interrogation relayée par la presse tunisienne : le magistrat afficherait des sympathies pour les islamistes.
L’avocat des victimes françaises de l’attentat du Bardo, qui causa le 18 mars 2015, la mort de 21 personnes dont quatre Français, déplore ne pas être informé du déroulement de l’instruction conduite tant à Paris qu’à Tunis.

Mais surtout, le site B3zero, dirigé par le  journaliste Michel Despratx,  qui a obtenu une partie du dossier d’instruction, affirme que six suspects ont été  libérés abusivement le 6 août 2015, soit cinq mois après l’attentat, par le juge d’instruction de Tunis.
Le magistrat les aurait élargis parce qu’ils auraient été torturés par la police antiterroriste, et donc leurs aveux extorqués. Ce que dément un ancien gardien de prison fondateur d’une association qui lutte contre la torture.
La remise en liberté des suspects trouverait sa source dans les sympathies islamistes dont ferait preuve le juge d’instruction.


Daech: main basse sur la justice en Tunisie ?

Ces  informations ont été souvent relayées dans la presse tunisienne.
Me Philippe de Veulle est avocat à Paris. Depuis un an, il a l’impression d’être une sorte de Don Quichotte du barreau qui se bat contre des moulins à vent. Oui, depuis un an, il se bat pour ses clients parmi lesquels Françoise Thauvin, originaire du Loiret,  dont la mère, Huguette Dupeu, a été assassinée lors de l’attentat du 18 mars 2015 au Bardo de Tunis, revendiqué par l’organisation de l’Etat islamique. Il se bat pour obtenir des informations sur l’état d’avancement de l’information judiciaire conduite sous la direction du juge Ahmed Rahmouni, en poste à la 13ème chambre  du Tribunal de Tunis  C’est en effet  ce magistrat, que l’on dit plutôt favorable aux islamistes, qui mène les investigations sur les dessous de cet attentat qui a coûté la vie à 21 personnes, parmi lesquelles 4 Français, 3 Japonais, 3 Polonais, 2 Britanniques, 3 Italiens, et blessé 45 personnes, alors qu’elles avaient  fait une halte au musée du Bardo à l’occasion d’une croisière. On dénombrera également la mort d’un policier, ainsi que celle des deux assaillants du musée du Bardo,  Yocine Labidi et Yaber Kachnaoui, qui, avec leur kalachnikov, ont fait un carnage.  Le jour même de l’attentat, dans un enregistrement audio, Labidi et Kachnaoui seront qualifiés de "chevaliers de l’Etat islamique". Plus d’un an a passé. Me de Veulle dit n’être toujours pas informé du contenu du dossier. Aussi s’agace -t-il de plus en plus face à  une justice qui, à ses yeux,  se hâte lentement. Or, du côté de Tunis, un connaisseur du dossier nous a affirmé que l’instruction touchait à sa fin. Pour Me de Veulle, celle-ci est imparfaite. Il a même la désagréable impression que la justice en a fait beaucoup plus après les attentats de Paris en janvier et novembre 2015 ou ceux de Bruxelles le 22 mars dernier.
Quelques heures à peine après ce drame, le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, déclarera sur la chaine France 24 : "C’est un acte sans précédent dans l’histoire de la Tunisie[…]Ces gens-là ont voulu nous attaquer sur le plan du tourisme et de la culture[…]Je remercie tous les chefs d’Etat m’ayant contacté pour me présenter leurs condoléances et m’assurer de la solidarité de leur pays[…]Les terroristes salafistes ont été identifiés[…] Nous allons prendre toutes les mesures pour que cette éventualité ne se reproduise pas. Cette attaque n’a pas de lien  avec la situation actuelle en Libye. Une intervention militaire internationale en Libye n’améliorerait par le problème et ne peut que l’aggraver." Le 29 mars, une marche réunissant le président tunisien, François Hollande, Matteo Renzi chef du gouvernement italien, et Abdelmalek Sellal, son homologue algérien, avait lieu,  longeant le Parlement et le musée du Bardo.  Avec un slogan : "Le monde est Bardo", sur le modèle de la marche du 11  janvier 2015, "Je suis Charlie"…  Quarante-huit  heures après l’attentat, qui a valu aux chefs de la police de Tunis et du Bardo d’être limogés,  deux suspects ayant joué un rôle-clé  sont arrêtés. Le premier, âgé de 26 ans, tenancier d’un fast -food dans un quartier populaire de Tunis, s’appelle Mohamed Al Kibli. Le second a pour nom Othman Ben Arbya. D’autres personnes, en tout, plus d’une dizaine, seront également interpellées et placées en détention provisoire.  Peu de choses filtrent du dossier d’instruction. Tout au plus, apprend-on, qu’au bout de cinq mois de détention, six inculpés sortent de prison et sont placés en liberté conditionnelle. Parmi les libérés figurent  Al Kibli et Ben Arbya. La raison de leur élargissement ? Mystère… Galopent les mois.
Quand le 17 mars 2016, le site d’information B3zero, animé par le journaliste d’investigation Michel Despratx, qui a réalisé plusieurs enquêtes pour Canal Plus -dont une interview de Gustavo, présenté comme l’assassin de Pierre Goldman- apporte des réponses à la libération des  auteurs de l’attentat du Bardo. Despratx a en sa possession, nous-a-t-il dit, des éléments qui ne plaident guère en faveur d’une instruction menée à charge et à décharge par le juge Rahmouni. Et Despratx d’affirmer trois choses :
1- Al Kibli et Ben Arbya  n’ont jamais avoué sous la contrainte. Leurs aveux n’ont pas été extorqués.
2- La preuve : dès leurs premiers interrogatoires, au tout début de l’enquête, dans des lieux différents de la police, ils diront exactement la même chose. Tant sur les préparatifs de l’attentat, qui duraient depuis un an,  que sur le rôle de telle ou telle personne mêlée au dit attentat.
3-Contrairement, à ce que Al Kibli et Ben Arbya prétendent, ils n’ont pas été torturés par les policiers. En guise de preuve,  Michel Despratx s’appuie sur le témoignage de Walid Zarrouk, ancien gardien de prison  qui a fondé Morakeb,(veille), association qui a pour but de combattre la torture et les violences dont peuvent avoir été victimes des détenus. S’il est patent que la torture en Tunisie n’avait rien d’exceptionnel, depuis la Révolution, les interrogatoires, confrontations et reconstitutions avec les accusés sont désormais filmés.  Or Zarrouk  aurait pu visionner, grâce à des fuites, les interrogatoires filmés de Mohamed Al Kibli  et Othman Ben Arbya. Or, voici ce qu’il déclare au journaliste : "Je peux aujourd’hui affirmer sous serment : rien dans ces interrogatoires  que j’ai visionnés, ne me permet de soupçonner qu’il y ait eu un acte de torture ou quelconque pression visant à extorquer des aveux sous la menace. " ( Despratx nous a bien indiqué qu’il n’a pas visionné les interrogatoires.)  Et le fondateur de l’association Morakeb de certifier : "L’accusation de torture est devenue une stratégie de défense systématique des avocats de djihadistes tunisiens."

Une partie des nombreuses pièces de procédure a été traduite et publiée le 17 mars 2016 par le site de Michel Despratx. Ce dernier peut-il avoir été victime d’une manipulation, autrement dit, avoir récupéré des documents tronqués, hypothèse que l’on ne peut occulter dans ce genre de dossier ? Despratx est formel. Il a enquêté, des mois durant. Il a recoupé et recoupé ses informations. D’ailleurs, il n’est pas le seul à émettre des doutes sur les investigations conduites par le juge Rahmouni.

Des journaux, des sites tiennent des propos peu amènes à son égard. L’accusent même d’avoir des sympathies pour les djihadistes, ce qui expliquerait sa décision d’avoir libéré indûment six inculpés de l’attentat du Bardo, au prétexte qu’ils auraient été torturés. Un journal n’a-t-il pas écrit que le juge Rahmouni était un "Daechien en cravate ?" Un clash violent  a même éclaté  le 11 février dernier lors d’une émission télévisée à Tunis où se sont retrouvés, face à face, le ministre de l’Education, Neji Jalloul, et le magistrat, le premier laissant entendre que le second  cherchait à blanchir les terroristes. Ce qui a valu au ministre d’être traité d’insolent et de quitter le plateau. 
Un mot sur Neji Jalloul. Homme politique très respecté, auteur d’ouvrages historiques de qualité, ce professeur d’université a effectué ses études à la Sorbonne, ponctuées par un doctorat en archéologie. Il n’a jamais cultivé l’ambiguïté, puisqu’il fut un opposant aussi bien au régime de Bourguiba qu’à celui de Ben Ali, ce qui lui confère un label de courage. Ce dernier a confirmé le clash avec le magistrat, et a déclaré : "Le terrorisme, c’est le contraire de la civilisation. Nous sommes en guerre contre le terrorisme. Il existe un  courant de pensée dans notre pays qui veut nous faire oublier l’époque romaine ou celle au cours de laquelle la France était présente. C’est absurde." Et de poursuivre : "La convention de Genève ne doit en aucun cas, s’appliquer à ces gens –là [ Les terroristes]. Quant à la magistrature, c’est vrai qu’elle compte en son sein des éléments qui ont été des supporters de Ben Ali, mais ils demeurent peu nombreux. Hélas, il y encore quelques minorités agissantes."  Les ministres de l’ensemble du gouvernement partagent-ils le point de vue de leur collègue Jalloul ? La question comporte en elle-même la réponse…
D’autres personnalités du monde judiciaire ont refusé de donner leur point de vue sur la façon dont est conduite l’instruction du Bardo. Par gêne ou peur ? Mystère. Sans doute règne -t-il encore un climat guère propice aux confidences... Il est vrai qu’ici et là, quelques  poches allergiques au printemps arabe pourraient éclater et faire plonger le pays vers l’inconnu et la violence. A cet égard, l’attentat terroriste islamiste survenu à Sousse le 26 juin 2015 - 38 morts- a montré que les autorités tunisiennes avaient encore beaucoup à faire dans le domaine de la déradicalisation…

Aujourd’hui, Me de Veulle, se demande si on connaitra la vérité sur la massacre du Bardo. Il y des choses qu’il ne comprend pas : "Je n’ai aucun soutien de quiconque, y compris de la classez politique française. Je ne cesse de rencontrer des tirs de barrage pour obtenir des explications aussi bien de la justice tunisienne que française." Et de poursuivre, désabusé : "Quand je pense que pour ma cliente, Mme Thauvin, une proposition provisoire d’indemnisation de 10 000 euros lui a été proposée… Et 37 000 pour le préjudice affectif."

Daech: main basse sur la justice en Tunisie ?

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