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Publié par Bob Woodward

Trump-Sanders: le traumatisme du Vietnam

En tout, deux à quatre millions de Vietnamiens perdirent la vie durant les combats, dont 1,3 million de soldats vietnamiens. Les puissants États-Unis payèrent eux aussi un prix élevé: presque 60'000 soldats américains tombèrent, et la guerre coûta à Washington ce qui équivaudrait aujourd'hui à environ 662 milliards de dollars. La guerre du Vietnam est aujourd'hui encore la défaite militaire la plus importante de l'histoire des États-Unis.Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France a essayé de ramener son ancienne colonie, l'Indochine, sous son autorité. Quand cette tentative échoua suite à la résistance du peuple et d'une armée populaire soutenue par la Chine, le pays fut divisé en 1954 entre le nord communiste et le sud, orienté vers l'Occident. Étant donné que la France avait perdu son intérêt colonial pour l'Indochine, les États-Unis intervinrent pour éviter que le Sud du pays entre-temps baptisé Vietnam ne tombe aux mains des communistes.
Le seul intérêt qu'avaient les Américains au Vietnam à ce moment était d'empêcher une prise de pouvoir communiste. Selon la «théorie des dominos» dominante à l'époque, cela aurait causé la chute de tous les régimes non communistes des États alentours. C'est pourquoi les USA étaient prêts à soutenir tout régime dictatorial ou corrompu au Vietnam du Sud, du moment qu'il était contre le communisme.

En 1961, le président des États-Unis, John F. Kennedy, envoya 400 militaires au Vietnam pour soutenir l'armée du Vietnam du Sud en tant qu'instructeurs. Le MACV (Military Assistance Command Vietnam) fut lancé à peine un an plus tard. Il avait été conçu uniquement en tant que soutien des conseillers militaires, mais fut chargé à partir de 1964 de commander toutes les forces militaires au Vietnam.
Les conseillers militaires américains souhaitaient certes former l'armée du Vietnam du Sud à utiliser des armes modernes et moderniser leur organisation, mais ils ne parvinrent jamais à comprendre la mentalité des Vietnamiens et à transformer leur armée en une troupe disciplinée, motivée et puissante. Du côté de leurs opposants, la situation était inversée: ni les rebelles du Viêt-Cong ni l'armée nord-vietnamienne normale ne disposaient de système armé hautement technique, mais on misait beaucoup plus sur la ténacité, la discipline de fer et l'abnégation des troupes comme des officiers. Et contrairement à l'armée du Vietnam du Sud menée par les conseillers américains, avec sa caste d'officiers corrompus, les cadres militaires communistes se déplaçaient parmi le peuple «comme un poisson dans l'eau», selon le slogan de Mao Zedong.

En 1964, 16'000 conseillers militaires américains se trouvaient déjà au Vietnam, mais la situation menaçait de devenir incontrôlable tant du point de vue militaire que du point de vue politique, bien que 5'000 hommes supplémentaires aient été envoyés. Un incident dans le golfe de Tonkin au large de la côte du Vietnam du Nord, offrit au Président et aux militaires américains une opportunité bienvenue pour entrer en guerre contre le Vietnam du Nord. Grâce à une décision du Congrès du 7 août 1964, il n'eut même pas besoin d'une déclaration de guerre cautionnée par le Congrès.
Le Vietnam allait dorénavant être la cible d'attaques aériennes américaines. L'opération «Rolling Thunder» commença en février 1965. Il s'agissait d'un bombardement stratégique contre l'armée nord-vietnamienne, mais également contre la population civile. Quand l'opération termina en 1968, 750'000 tonnes de bombes avaient été larguées lors de plus d'un million de vols.
Sous les ordres du général William C. Westmoreland, que le Président des États-Unis Johnson avait nommé commandant en chef des forces américaines au Vietnam en 1964, le nombre de membres de l'armée américaine stationnés au Vietnam passa à plus de 530'000 en 5 ans. Depuis le 8 mars 1965, il ne s'agissait plus de conseillers, mais également d'unités de combat normales
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Trump-Sanders: le traumatisme du Vietnam

Au contraire de la Seconde Guerre mondiale où les troupes des États-Unis combattaient contre un ennemi fortement équipé avec des formations normales, il y avait durant la guerre du Vietnam une certaine confusion sur l'identité de l'ennemi et le lieu où il se trouvait. Étant donné que l'adversaire n'avait pas de char ni d'artillerie lourde, il n'y avait pas de grands combats de chars ou de grands duels d'artillerie. Le plus souvent, les Viêt-Cong et Vietnamiens du Nord se cachaient dans les bois ou se mêlaient de manière inaperçue au peuple local, pour ensuite attaquer par surprise.
La réponse américaine aux tactiques de guérilla de l'ennemi s'appelait «Search and Destroy» (chercher et détruire). Lors de telles actions, des groupes américains de taille relativement réduite se rendaient avec des unités vietnamiennes composées de locaux à la recherche de l'ennemi, le suivaient et le détruisaient. L'unité d'évaluation cynique avec laquelle on mesurait le succès de ce type d'opération était le «bodycount», c'est-à-dire le nombre de cadavres que l'opposant laissait sur le champ de bataille.
La nature de la guerre du Vietnam exigeait de pouvoir déplacer rapidement de petites unités. Les hélicoptères se révélèrent être un excellent moyen pour cela. Les troupes qui étaient transportées par hélicoptère dans la zone d'opérations et recherchées après la fin des combats étaient appelées «air mobiles». En hommage à la guerre indienne du XIXe siècle, on donna à l'infanterie aéroportée le nom de «cavalerie aérienne».
Maintenir les effectifs élevés des troupes au Vietnam demandait un effort important. Aux États-Unis, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, de jeunes hommes furent incorporés au service militaire en grand nombre et envoyés au Vietnam pendant un an pour la plupart. La plus grande partie de ces soldats ne participait pas aux combats et restait à l'arrière. On essayait d'y organiser la vie en pays étranger de manière aussi confortable que possible. Cependant, pour ceux qui devaient s'avancer dans la jungle, l'opération armée devenait une expérience frappante et traumatisante. Durant cet affrontement, les deux côtés ne se faisaient pas de cadeaux.

Aux États-Unis, la population vivait la guerre d'une manière inédite jusqu'alors: les reporters, photographes et cameramen pouvaient se déplacer presque sans entrave au Vietnam du Sud et n'étaient soumis à aucune censure militaire. Ainsi, des images choquantes arrivèrent à la nation. La télévision, en particulier, est l'une des raisons pour lesquelles une partie du peuple douta du sens de cette guerre. Nombreux sont ceux qui se sont posés des questions en voyant les GI morts ou blessés: qu'avons-nous à faire au Vietnam? Pourquoi nos gars doivent-ils mourir là-bas?
De nombreux jeunes hommes refusèrent de faire le service militaire et s'exilèrent au Canada. Les étudiants étaient exemptés de service militaire la plupart du temps, mais ils s'engagèrent cependant dans un mouvement d'opposition brutale contre la guerre de plus en plus violente menée en Asie du Sud-Est. La popculture née dans les années 60 prit un ton clairement politique à la fin de la décennie. Lors de manifestations aux États-Unis, le drapeau du Viêt-Cong flottait et on portait des images du dirigeant nord-vietnamien Ho Chi Minh. Quand, en mai 1970, des étudiants de l'université de Kent State protestèrent contre l'extension de la guerre au Cambodge, quatre d'entre eux furent abattus par balle et neuf blessés. La guerre avait maintenant un front local. La question de la raison pour laquelle les États-Unis n'ont pas gagné la guerre du Vietnam malgré leurs immenses effectifs en hommes et en techniques est débattue de manière controversée depuis 1975. Le général Westmoreland resta convaincu jusqu'à sa mort (en 2005) que les États-Unis avaient gagné la guerre d'un point de vue militaire, mais l'avaient perdue d'un point de vue politique. D'autres voix avançaient que les États-Unis étaient littéralement aveugles aux besoins du peuple vietnamien, ce que l'opposant communiste utilisait pour donner une image d'occupant étranger aux Américains, qui se répandit.
Sous le Président Richard M. Nixon et son conseiller à la sécurité Henry Kissinger, une solution qui permettait aux Américains de «vietnamiser la guerre» et de retirer leurs troupes petit à petit fut trouvée suite à de dures négociations L'engagement militaire direct des États-Unis prit fin en 1973. Cela ouvrit le chemin de Saigon aux Vietnamiens du Nord. En 1975, ils prirent la capitale sud-vietnamienne. Les Américains qui étaient restés durent s'enfuir précipitamment. Les images de cette fuite furent retransmises par les télévisions du monde entier et montrèrent les États-Unis comme le perdant humilié de cette guerre.
Comment expliquer qu’un businessman qui multiplie les outrances et insulte les Latinos et les femmes (deux électorats que son parti se doit de séduire) et qu’un sénateur se proclamant socialiste, un label jusqu’ici fatal dans le pays phare du capitalisme, rassemblent les foules les plus enthousiastes et fassent trembler l’establishment ? Sinon par l’anxiété suscitée par les mutations des Etats-Unis au cours des dernières décennies et par la colère qu’elle a fini par instiller envers un personnel politique incapable de la dissiper.
Depuis le Vietnam et le premier « choc » pétrolier, en effet, les grandes certitudes des Etats-Unis n’ont cessé de se voir ébranlées. Les certitudes économiques, tout d’abord, tandis que, sous l’impact de la robotisation, des délocalisations et de la financiarisation, le « rêve » américain se désenchantait : les revenus ont stagné, la mobilité sociale s’est rétractée et les inégalités se sont envolées. Les certitudes identitaires ensuite, tandis que les classes moyennes blanches se sentaient prises en étau entre un afflux de population immigrée (16,5 % des salariés sont nés à l’étranger) et des élites multiculturelles de plus en plus indifférentes à leurs intérêts. Les certitudes géopolitiques enfin tandis que le 11 septembre, les déboires en Irak et en Afghanistan et l’ascension de la Chine suggéraient que si leur pays restait toujours « le premier », le « Siècle américain » appartenait au passé.

Trump-Sanders: le traumatisme du Vietnam

En macérant au fil des années, ces frustrations ont engendré une polarisation partisane qui a largement paralysé le jeu politique et rendu l’Etat encore plus impuissant à répondre aux défis. Se sentant exclus et ignorés, un nombre croissant d’Américains s’en sont désintéressés tandis que les lobbies et l’argent s’engouffraient dans le vide ainsi créé. C’est cette dérive vers un système toujours plus ploutocratique qui inspire aujourd’hui ces deux insurrections populistes. Chacune d’entre elles n’en est pas moins spécifique.
La contestation, au sein du parti démocrate, représente la version « soft » - essentiellement socio-économique et inclusive - du populisme. Elle répond à l’orientation prise par le parti dans les années 1990. L’accent mis, sous Bill Clinton, sur l’ouverture des frontières (l’ALENA, l’Uruguay Round, l’entrée de la Chine dans l’OMC) et sur l’expansion de la finance avait été tant bien que mal toléré par une base qui le réprouvait dans la mesure où 23 millions d’emplois avaient alors été créés. Mais la « Grande Récession » et les dénonciations d’Occupy Wall Street ont souligné à quel point le jeu était « truqué » et en ont rappelé les dangers : à commencer par le formidable creusement des inégalités entre les « 1 % » des Américains les plus aisés et la grande majorité. Auprès d’une partie des militants démocrates, cette évolution a renforcé le handicap que, pour Hillary Clinton, ses liens avec Wall Street représentaient tout en minimisant celui que le « socialisme » de Bernie Sanders constituait : fin 2011 si, dans l’ensemble de la population, le socialisme continuait de provoquer des réactions négatives, 59 % des démocrates « progressistes » et presque 50 % des jeunes Américains en avaient une vision positive.
Chez les républicains, la rébellion est ancienne. Elle s’inscrit dans une version « hard », c’est-à-dire identitaire et nativiste, du populisme, mue autant par le ressentiment face à l’évolution culturelle (la révolution sexuelle et le modernisme) et démographique (la perspective de voir un jour les Blancs minoritaires en Amérique) que par les frustrations économiques. Depuis le vote en 1964 et 1965 des grandes lois sur les droits civiques et, plus encore, sa conversion au néolibéralisme dans la seconde moitié des années 1970, la stratégie du parti a, en effet, largement reposé sur la conquête du Sud. Pour mobiliser les troupes susceptibles de lui assurer une majorité (en particulier les Evangéliques sudistes mais aussi les « cols-bleus » du Midwest), les stratèges conservateurs ont très vite embrassé une rhétorique antimoderniste, subliminalement raciste et, par la suite, nativiste. Cette rhétorique a progressivement pris le pas sur leur projet politique : impuissants à répondre aux attentes de leurs militants, ils ont choisi, pour les fidéliser, de leur instiller une haine des démocrates accusés de faire preuve de « faiblesse » à l’extérieur, d’encourager la décadence des mœurs et de conduire, via l’étatisme, le pays à la ruine. La dénonciation du tout-Etat (Big Government) a été au cœur de ce combat : elle avait pour mérite de répondre à l’attente des milieux économiques (dérégulation, baisse de la fiscalité pour les plus riches et les grandes sociétés, ouverture des marchés) tout en détournant la colère des classes moyennes blanches que ces politiques lésaient contre les programmes sociaux accusés d’enrichir les minorités.
Pour mesmériser des électeurs désemparés de voir malgré tout leur statut continuer à se dégrader, le mouvement conservateur a créé ses propres vidéosphère (avec Fox News pour pilier) et blogosphère chargées de diffuser sa vision biaisée de la science et des faits. Ce sont elles qui, lorsque la crise de 2007-2008 a menacé de le discréditer, ont fait le lit de la Tea Party : en répandant l’idée que le problème était moins la cupidité de Wall Street ou la corruption et le dysfonctionnement du Congrès que le tout-Etat, l’immigration et la présence d’un Africain-Américain à la tête du pays.
En 2010, les républicains se sont ainsi assuré un éclatant succès, tant au sein des Etats qu’au Congrès. Mais le coup de fouet en retour n’a pas tardé. La course à l’extrémisme s’en est, en effet, trouvée accélérée : aujourd’hui, pour être adoubés, les candidats du parti sont conduits à adopter des positions (sur les droits des femmes, les armes à feu) minoritaires au sein du pays et à tenir sur l’immigration un discours ravageur pour la stratégie nationale du parti. De plus, ces postures se révélant fatalement irréalistes (comme celle sur l’abrogation de l’Obamacare), la base s’est toujours plus sentie trompée : à l’été 2015, 62 % des électeurs républicains se disaient trahis par les élus du parti. Il a, du coup, été facile à Trump de déborder ses rivaux « modérés » sur le terrain qu’ils avaient labouré : en multipliant les propos outranciers (sur l’immigration en particulier), mais aussi en dénonçant l’ouverture des marchés, il a séduit des salariés blancs frustrés et exaspérés.
Ces insurrections vont-elles durer ? Presque toujours, les grands partis finissent par désigner un candidat sinon centriste, du moins assez consensuel pour préserver leur chance de l’emporter. Mais si les jeux sont loin d’être faits, rien ne va plus dans une Amérique en colère et désabusée.

Trump-Sanders: le traumatisme du Vietnam

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