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Publié par Bob Woodward

Somalie: l'enlisement

Quelque 150 combattants islamistes auraient péri dans une attaque de l’aviation américaine, qui ne ressemble pas aux frappes récentes contre l’organisation. L’aviation américaine a conduit ce week-end “des frappes parmi les plus meurtrières de l’histoire récente”, a rapporté Foreign Policy le 7 mars. D’après le Pentagone, plusieurs drones et appareils américains ont tué environ 150 combattants chebabs, l’organisation islamiste somalienne filiale d’Al-Qaida. Les frappes auraient été lancées sur un camp d’entraînement après réception d’informations indiquant que les combattants préparaient une attaque, peut-être contre des soldats de l’Union africaine (UA) et des forces spéciales américaines présentes dans le pays.
“Ce fut l’attaque la plus meurtrière contre les chebabs en plus de dix ans de campagne américaine contre l’organisation, explique The New York Times, et elle contrastait fortement avec les précédentes frappes américaines, qui visaient les leaders de l’organisation et non les combattants de la base.” Selon le quotidien, l’attaque serait une réponse aux craintes des autorités américaines, inquiètes d’une résurgence des chebabs qui avaient perdu beaucoup de territoires et de combattants ces dernières années.
Depuis octobre 2011, l’armée kényane intervient en Somalie, sous la bannière de l’Union africaine (UA), pour combattre les chebabs sur leurs terres. Mais, malgré l’appui des soldats éthiopiens, burundais et djiboutiens, elle s’enlise. Depuis le début de l’année, les chebabs se signalent de nouveau par leur puissance de feu. Le quotidien kényan The Daily Nation révélait, il y a dix jours, les conclusions accablantes d’un rapport d’experts somaliens. “Les troupes de la mission de l’Union africaine ne peuvent pas vaincre Al-Chebab, faute de moyens et de stratégie”, soutiennent les experts de ce think tank installé à Mogadiscio. Lundi dernier, un éditorial titrait sans équivoque : “La Somalie a besoin de plus d’aide”. Le journal explique que “l’UA devrait demander une plus grande implication des Nations unies pour combattre la menace régionale d’Al-Chebab et de ses alliés étrangers.” 

Depuis l’effondrement du gouvernement central, en 1991, la Somalie est ravagée par la violence. En 1992, déjà, les Etats-Unis étaient intervenus pour sauver la Somalie de la dérive. C’est la célèbre opération militaire Restore Hope (Restaurer l’espoir). Un échec retentissant. Depuis, la Somalie est en guerre. 
Du point de vue américain, ces frappes sont un nouveau signe de l’importance croissante de l’Afrique dans “la guerre contre le terrorisme” menée par le gouvernement Obama, note The New York Times. “L’arrivée de l’Etat islamique en Libye a fait craindre que l’organisation étende son emprise à d’autres pays d’Afrique du Nord”, indique le journal. 

Somalie: l'enlisement

L’annonce du Pentagone (qui ne communique pas toujours sur ses frappes) correspond peut-être à la volonté annoncée par le gouvernement Obama de se montrer plus transparent sur le nombre de victimes de frappes antiterroristes en dehors des zones de guerre déclarée, explique The New York Times. Lisa Monaco, conseillère du président pour la politique antiterroriste et la sécurité intérieure, a fait savoir qu’un rapport sur le nombre total de victimes de frappes depuis l’arrivée au pouvoir d’Obama serait publié “dans les prochaines semaines”. Comment faut-il « lire » le raid aérien auquel les Américains ont procédé, samedi 5 mars, en Somalie - et qu’ils ont dévoilé lundi 7 mars - tuant « plus de 150 » combattants du groupe Al-Chabab ? Qu’est-ce que cette frappe, d’une ampleur inédite, traduit de l’état du pays et de l’évolution de la capacité d’action des insurgés somaliens ?
L’opération visait un camp d’entraînement, le camp Raso, situé à un peu moins de 200 kilomètres au nord de Mogadiscio. Selon les informations données par le Pentagone, les combattants du groupe Al-Chabab étaient réunis en masse à l’occasion d’une cérémonie de « remise de diplômes » faisant suite à leur entraînement et s’apprêtaient à quitter leur base pour mener une opération de « grande ampleur ».
Ils « représentaient une menace imminente pour les Etats-Unis et les forces » de l’Union africaine (Amisom), a expliqué un porte-parole du Pentagone, Jeff Davis. « On avait le sentiment que la phase opérationnelle était sur le point d’être mise en œuvre », a-t-il ajouté. Le bombardement américain a été mené par drones et par avion.
Le raid aérien a été confirmé, mais avec un bilan minimisé par un porte-parole des Chabab, qui affirme que « pour des raisons de sécurité, nous ne réunissons jamais 100 combattants en un seul lieu ». Les Chabaab ont confirmé  qu'un de leurs camps d'entraînement a bien été visé le week-end dernier en Somalie par un raid aérien tout en contestant le bilan de plus de 150 morts dressé hier par le Pentagone.

"Les Etats-Unis ont bombardé une zone contrôlée par les Chabaab. Mais ils ont exagéré le nombre de victimes. Pour des raisons de sécurité, nous ne réunissons jamais 100 combattants en un seul lieu", a déclaré le Sheikh Abdiasis Abu Musab, porte-parole militaire de la milice islamiste.

Le Pentagone a annoncé hier qu'un raid mené notamment par des drones a visé le camp d'entraînement de Raso, à environ 200 km au nord de la capitale somalienne et a avancé un bilan de plus de 150 morts dans les rangs des combattants islamistes. Les Chabaab ont évacué Mogadiscio en 2011, chassés par une intervention de l'Union africaine, et un gouvernement somalien permanent a été mis en place en 2012.

Mais le mouvement reste actif, à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières de la Somalie. Il est notamment à l'origine du massacre du 2 avril 2015 sur le campus universitaire de Garissa, une ville du nord-est du Kenya, où 148 étudiants ont été tués.
Cette attaque américaine apparaît comme l’opération la plus significative en Somalie depuis la mort d’Ahmed Abdi Godane, leader du groupe et à l’époque homme le plus recherché d’Afrique, tué lors d’un bombardement en septembre 2014 et celle d’Adan Garar, l’un des dirigeants du mouvement, éliminé par un drone américain en mars 2015.
« Ce n’est pas une petite frappe ciblée, comme on en voyait jusqu’à présent, insiste Matt Bryden, directeur du cercle de réflexion Sahan à Nairobi et fin observateur de la Somalie. Avec cette opération, les Américains répondent à un changement de stratégie chez les Chabab et à une menace de plus grande ampleur. Les Chabab sont aujourd’hui capables de mobiliser suffisamment d’hommes pour former de véritables compagnies militaires de plus de cent combattants et se mesurer directement à l’Amisom. »

Somalie: l'enlisement

Le groupe Al-Chabab, rallié à Al-Qaida, est régulièrement décrit comme sur le recul depuis la perte de ses principaux bastions en 2011. Mais les insurgés somaliens ont encore démontré ces derniers temps leur capacité de résilience.
Outre les attentats menés sur le sol kényan (au centre commercial Westgate de Nairobi en 2013 – 67 victimes – et en avril 2015 à l’université de Garissa – 148 morts), le groupe a récemment multiplié les attentats meurtriers en Somalie.
Le 26 février, l’explosion de deux véhicules piégés a causé la mort d’au moins 14 personnes à Mogadiscio. Les hôtels internationaux sont également devenus la cible privilégiée des djihadistes somaliens, avec les attaques des hôtels Jazeera en juillet 2015 et Sahafi en novembre.
La capitale n’est pas la seule frappée : le 28 février, au moins 30 personnes ont été tuées devant un restaurant populaire de Baidoa, dans le sud-ouest de la Somalie, dans un attentat à la voiture piégée.
Les Chabab utilisent aussi de nouveaux modes opératoires inattendus. Ils ont ainsi revendiqué l’attentat à l’engin explosif du 2 février contre un appareil de la compagnie somalienne Daallo Airlines, qui a fait un mort et deux blessés – première attaque revendiquée du groupe contre un avion de ligne.
Egalement, lundi, six personnes ont été blessées dans l’explosion d’un ordinateur portable piégé aux abords de l’aéroport de Beledweyne (centre).
« Al-Chabab montre sa capacité d’adaptation, analyse Matt Bryden. Certes, le groupe a perdu une bonne partie de ses financements et des territoires qu’il contrôlait avant 2011. Mais les soldats de l’Amisom et de l’armée somalienne restent confinés dans leurs baraques et le long des principales routes du pays. Les Chabab peuvent ainsi circuler librement en Somalie et multiplier les opérations contre les forces de sécurité dans tout le pays et à Mogadiscio. »
Mi-janvier, ce sont entre 150 et 200 soldats kényans de l’Amisom (qui compte 22 000 hommes) qui ont été tués dans le sud du pays. Les troupes africaines présentes en Somalie paraissent bien vulnérables. Le gouvernement kényan n’a d’ailleurs jusqu’à présent publié aucun bilan officiel du nombre de victimes, signe de la violence de l’attaque.
L’Union européenne a de son côté annoncé, début mars, son intention de réduire de 20 % sa contribution au financement de l’Amisom, provoquant la colère du président kényan, Uhuru Kenyatta.
Coté américain, le raid contre le groupe Al-Chabab arrive dans un contexte particulier. Le président Barack Obama, très critiqué tout le long de ses deux mandats pour son usage jugé immodéré des drones au Pakistan ou au Yémen, a annoncé, lundi, la publication d’ici à quelques semaines d’un bilan des frappes antiterroristes menées par les Etats-Unis, avec mention du nombre de morts chez les non-combattants.
Selon le Pentagone, cité par les médias américains, l’opération aérienne en Somalie de samedi n’aurait en tout cas fait aucune victime civile.
Cela fait quatre ans que les Kényans se sont lancés aux trousses des chababs en Somalie. Mais le bilan est bien maigre : peu de terroristes tués et de nombreux déboires, et en prime des bavures.
Bref, une intervention militaire qui a des allures d’occupation avec des répercussions sur Nairobi (attentats à la bombe dans la capitale kényane). Et, pour ne rien arranger, ce bourbier dans la zone sud de la Somalie qui ralentit la progression des troupes kényanes. Le bilan est donc mitigé : l’enthousiasme du début s’est un peu tiédi et on ne manque pas de s’interroger sur l’issue de cette énième campagne contre les chababs.
On le sait, le Kenya n’a pas été le premier à se lancer à l’assaut des islamistes somaliens. Les Etats-Unis y ont perdu quelques étoiles, l’Ethiopie s’y est brisée quelques dents, la mission de la force de maintien de la paix de l’Union africaine en Somalie (généralement appelée Amisom) a été un échec… Et c’est troublant de constater que la Somalie présente tant de ressemblances avec l’Afghanistan, ce hérisson en boule sur lequel le serpent américain s’est acharné jusqu’à en perdre haleine sans rien obtenir de bon en compensation des civils tués et des nombreux soldats ramenés au pays les pieds devant.
Dans ce cas, on peut évaluer les chances de réussite de l’armée kényane.
Son adversaire maîtrise mieux le terrain, il est quasiment invisible et agit avec les troupes kényanes comme le boa qui laisse sa proie s’aventurer entre ses anneaux dénoués avant de l’enserrer et de l’étouffer. Sans compter que l’efficacité et le caractère insaisissable des milices islamistes imposent qu’on envisage la possibilité que ces hommes en armes sont entrés dans les bonnes grâces des Somaliens.
A ce rythme, on se demande si la belle campagne kényane, qui a pour noble but de venger la présumée violation de son territoire, ne va pas obéir à un scénario à la Waterloo.
Si cela advenait, se vérifierait peut-être l’hypothèse que le seul emploi de la force n’est pas le remède au problème chabab. Et qu’il faudrait penser à autre chose, à une sorte de plan B.
Un plan qui suppose d’ailleurs que l’on commence par ne plus voir les chababs comme une menace mais comme une organisation bien huilée, un courant politique avec lequel on pourrait discuter par une autre voie que celle des armes. Mais alors, il faudrait accepter de revenir sur le principe immuable du refus de tout dialogue avec des groupes classés terroristes.

Les Occidentaux, principaux soutiens du gouvernement de transition somalien, verront d’un très mauvais œil tout compromis avec les miliciens qu’ils disent faire ami-ami avec la nébuleuse Al-Qaida, leur peste du XXIe siècle. Mais cette option devra être envisagée comme une solution pour ramener la paix dans ce pays. Ces attaques, opérations et autres interventions contre la milice armée ont montré leurs limites et apparaissent comme des solutions ponctuelles et d’ailleurs non fiables, qui compliquent plus qu’elles ne règlent le problème.
Pour preuve, l’opération kényane Linda Chi [Protéger le pays (en swahili)], risque d’aggraver la plaie au lieu de la résorber. On a beau dénier toute légitimité aux chababs, il faudra se résoudre à traiter avec eux. Du moins s’ils ne sont pas vaincus d’ici là. Mais, avec ce Waterloo kényan qui se profile à l’horizon, rien n’est moins sûr.

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