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Publié par Bob Woodward

Littérature et bien-pensance: le retour de la censure ?

Le romancier et éditeur Richard Millet fait l’objet d’une procédure de licenciement chez Gallimard, apprend-on dans «le Point» ce jeudi 3 mars. La maison d’édition, qui confirme cette information, lui reproche un article publié dans «la Revue littéraire» de Léo Scheer et repris dans «le Point», intitulé «Pourquoi la littérature française est nulle».
Dans ce texte, il s’attaque à Maylis de Kerangal, auteur publié par Verticales, filiale de Gallimard, et membre du comité de lecture de la maison. Cette affaire pourrait être la conclusion d’un conflit aigu entre Richard Millet et son employeur, vieux de plusieurs années.
En 2012, Richard Millet a publié «Eloge littéraire d’Anders Breivik», du nom du terroriste norvégien qui avait assassiné 77 personnes sur l’île d’Utoya et à Oslo un an plus tôt. Ce texte, ainsi que ses prises de position publiques de plus en plus virulentes sur l’immigration africaine et l’islam, lui ont valu d’être mis de côté chez Gallimard, notamment après une pétition indignée signée dans «le Monde» par Annie Ernaux et plusieurs dizaines d’écrivains, dont Maylis de Kerangal. Jusqu’à récemment, Millet a continué à travailler sur des manuscrits, mais depuis chez lui, sans apparaître dans les locaux de la maison d’édition.
Au début de l’année 2015, Richard Millet a pris la rédaction en chef de «la Revue littéraire» des éditions Léo Scheer. La revue s’est mise à publier le journal de Richard Millet, des articles de Richard Millet, et des articles sur Richard Millet.
La romancière Muriel de Rengervé, qui ne cache pas son admiration pour Richard Millet, auquel elle a consacré un livre, a par exemple signé dans cette revue un «Retour sur l’affaire Millet» très favorable à l’auteur de «la Confession négative». Elle a aussi publié, toujours dans la revue de Léo Scheer, «la Corniche, le pont, le vide: Maylis de Kerangal, analyse d’un phénomène littéraire», dans lequel elle attaque Kerangal, son «politiquement correct» et ses «lecteurs bobos». Ce texte a annoncé celui de Richard Millet, qui, en janvier, a donc publié «Pourquoi la littérature française est nulle». Il y appelle l’auteure de «Réparer les vivants» «Babyliss de Kerangal» ou encore la «Zola femelle», et la décrit comme la romancière préférée des «milliers d’imbéciles» de la «bourgeoisie internationale déculturée». Il s’en prend aussi à son éditeur, qui selon lui «n’en est pas à une putasserie près». La formule semblait viser Antoine Gallimard. Millet affirme qu’il pensait à Yves Pagès, qui dirige Verticales.
Le directeur des ressources humaines de Gallimard affirme au «Point» qu’un salarié a «un devoir de loyauté à l'égard de son employeur, qu'il ne peut ni le dénigrer ni avoir d'intention malveillante à son encontre». Richard Millet y voit avant tout un «prétexte». Il affirme avoir été «mis à pied», et prévoit d’être «bientôt licencié».

Richard Millet est menacé de licenciement par Gallimard pour avoir moqué le style d'un auteur maison, Maylis de Kerangal. À l’époque de l’hygiénisme triomphant, Antoine Gallimard semble ainsi céder aux mesures prophylactiques imposées par les nouveaux médecins de la pensée. Retour sur un lynchage.

Littérature et bien-pensance: le retour de la censure ?

Après qu’Annie Ernaux eut pris soin de faire jeter hors du comité de lecture de Gallimard l’écrivain Richard Millet, Maylis de Kerangal, qui a entre-temps récupéré son poste, obtient son licenciement définitif pour faute grave, nous apprend Le Point. La raison : un texte critique que Richard Millet a publié dans La Revue littéraire, dont Le Point a repris des extraits, et qui n’a pas eu l’heur de plaire à Mme de Kerangal que l’écrivain prenait pour exemple de la nullité de la production littéraire en France. C’est ainsi que, tout commençant en mystique et finissant en politique selon le mot de Péguy, nous assistons à la dérisoire parodie du sacrifice de Jean-Baptiste par Hérode pour satisfaire à la volupté de la Salomé moderne. moi dans Boboland ! Annie Ernaux se fendit aussitôt dans le Monde d’une tribune-pétition, co-signée par une foule d’écrivains connus (Le Clézio, dont Millet cultive une sainte horreur depuis vilaine lurette) et inconnus (tous les autres) réclamant la tête de l’imprécateur de ce vivre-ensemble que la rue de Grenelle, à la même époque, érigeait opportunément en totem de l’Education. Millet, qui vivait essentiellement d’un poste de lecteur chez Gallimard (à qui il a tout de même permis d’obtenir le Goncourt au moins en deux occasions, pour les Bienveillantes et pour l’Art français de la guerre) se trouva fragilisé, marginalisé, et confiné dans une léproserie. En attendant le prochain faux-pas qui permettrait de lui coller douze balles dans la peau et la tête dans la lunette de la Veuve.

Sur ce, Millet, briguant manifestement la palme du martyre, a accumulé aux éditions Pierre-Guillaume de Roux ou Fata Morgana les petits essais assassins. Evidemment, la Bien-pensance Unique ne l’avait pas lâché, et il ne l’a pas lâchée. Ainsi, quand notre homme, dans un article publié dans la Revue littéraire et intitulé « Pourquoi la littérature française est nulle », a récemment tiré à vue le dernier livre de Maylis de Kerangal (qui ça ?), ex-signataire de la pétition Ernaud — une dame très bien du tout-Paris qui compte —, le petit peuple des écrivains en cour a supplié Antoine Gallimard de se débarrasser enfin du trublion… Tous (BHL en tête, qui ne s’en serait douté ?) ou presque tous — Sollers par exemple a intelligemment continué à dialoguer avec Millet, expliquant que « Richard Millet a eu un tort, celui de mêler à ses considérations sur la littérature des idées politiques, et des idées politiquement incorrectes. Elles ont permis à l’opinion, surtout l’opinion militante, se voulant extrêmement engagée, de l’accuser, avec des mots injurieux, d’être révisionniste et d’avoir écrit une immondice ; allant jusqu’à s’en prendre aux éditions Gallimard en s’exclamant : “Comment avez-vous pu publier une chose pareille ?!” Cette immédiateté de la réaction inquisitoriale, et je dirais même stalinienne, m’amène à dire que désormais, n’importe quelle interprétation peut avoir lieu sur des motifs « politiques » – je mets des guillemets – où on accuse d’emblée l’autre de racisme, d’antisémitisme, etc., et je trouve que ça commence à bien faire. Pas vraiment parce que ça m’indigne « personne ne ment davantage qu’un homme indigné », a dit Nietzsche – mais parce qu’il y a une volonté d’éviter le débat de fond, c’est-à-dire ce que Richard Millet voit comme un désenchantement, un effondrement, une dévastation de la littérature, et sur quoi je suis en partie d’accord. » Pour avoir écrit ces lignes, il sera beaucoup pardonné à Sollers.
Concernant son précédent pamphlet «Eloge littéraire d’Anders Breivik», Millet indique que "ce n'est pas le fait de tuer 77 jeunes Norvégiens que j'admire, c'est la façon dont il a préparé ses attentats sans que la police se rende compte de rien (...), la perfection formelle de ses actes", a déclaré l'écrivain et éditeur sur iTélé. "C'est aussi extraordinaire que Ben Laden et les tours jumelles de New York."

Littérature et bien-pensance: le retour de la censure ?

"Il y a là une beauté fascinante du Mal", souligne Richard Millet. "Dans les actes. Breivik lui est un monstre", dit-il, reprenant des propos de son pamphlet de 18 pages publié ces derniers jours aux éditions Pierre-Guillaume de Roux dans le recueil "Langue fantôme". "Je suis un écrivain et j'ai fait un travail d'écrivain (...). Me traiter de raciste, c'est la tarte à la crème. Je ne suis pas raciste. Etre raciste c'est croire qu'il y a des races supérieures (...), ce n'est pas mon cas. Ce que je n'aime pas, c'est l'idée d'un immense village global."

Richard Millet a reconnu que le titre de son pamphlet, "Eloge littéraire d'Anders Breivik", était "peut-être malheureux". Les gens n'en ont pas "perçu l'ironie", a-t-il supposé.

Ecrivain d'extrême-droite ? "Je ne sais pas ce que c'est, je n'ai jamais voté, je n'ai jamais milité dans un parti", affirme l'auteur qui a semé le désarroi et l'indignation dans le milieu intellectuel français, particulièrement parmi les auteurs de chez Gallimard dont il est membre du comité de lecture. Auteur d'une cinquantaine de livres, membre du comité de lecture de Gallimard, Richard Millet, 59 ans, a été l'éditeur de Jonathan Littell, Goncourt 2006, et d'Alexis Jenni, Goncourt 2011. "C'est toujours mon éditeur. Je suis concerné au premier chef", dit à l'AFP Alexis Jenni, qui publiera en 2013 un nouveau roman chez Gallimard. "Mais je ne veux pas prendre de position publique sur le sujet", ajoute-t-il. "Millet ne croit qu'à la littérature. C'est un homme qui écrit merveilleusement bien. Ses idées discutables ne réduisent pas ses qualités littéraires."

"C'est la même problématique qu'avec Céline. Il y a une cohérence entre l'oeuvre romanesque et les pamphlets antisémites. Et c'est quelque chose dont on ne sait pas quoi faire..."
D'autres auteurs Gallimard ne prennent pas de gants. Pour Annie Ernaux, ce texte sur Breivik représente "un acte politiquement dangereux" et sa publication remet en cause la présence de Richard Millet dans le comité de lecture. "La question d'une réaction collective est maintenant posée à tous les écrivains Gallimard", réagit la romancière dans Le Monde daté de mardi.
Tahar Ben Jelloun, qui publie "Bonheur conjugal" chez Gallimard, assure : "il perd la tête." "Ce n'est pas la première fois qu'il publie des choses inacceptables", rappelle de son côté Jean-Marie Laclavetine, auteur et éditeur. "Voir un geste esthétique dans le massacre de 77 jeunes Norvégiens, c'est évidemment choquant, obscène", dit à l'AFP l'écrivain et journaliste Pierre Assouline. Mais "l'exclure du débat d'idées en le traitant de fou, de fasciste, revient à en faire un martyr. Un ostracisme qui ne serait pas pour lui déplaire mais ne présente aucun intérêt", estime l'auteur de "Vies de Job" (Gallimard). Millet "est un provocateur mais il ne faut pas le réduire à cela. Il a un projet littéraire, avec une idée globale de la décadence, de la perte de l'identité nationale."

En 1985, Marguerite Duras avait aussi provoqué un scandale en publiant son fameux texte sur l'affaire Grégory "Sublime, forcément sublime Christine V.". Elle y justifiait l'infanticide présumé de Christine Villemin par l'oppression millénaire des femmes et affirmait la "souveraineté totale de la littérature"
Comme avec Kamel Daoud, la pétition-indignée-fatwa est l’actuel substitut du couteau de boucher dans le Nouveau Totalitarisme de l’Impensée-Unique. Antoine Gallimard, qui a un côté anarchiste bourgeois, avait longtemps fait le gros dos devant les hurlements des pintades. Mais bon, Mme de Kerangal est un auteur-maison, il y avait comme une déloyauté à pointer sa vacuité tout en travaillant pour la rue Sébastien-Bottin — désormais rue Gaston Gallimard…
Dérisoire, mais néanmoins significative, tant cet épisode nous en apprend sur notre époque totalisante et sur la passion sanguinaire qui anime les puissants, Mme de Kerangal, pas davantage que Mme Ernaux, n’ayant besoin d’achever un écrivain blessé, jeté au sol et dont le pouvoir de faire baisser les ventes de leurs livres ou de dégrader leur image sociale et médiatique est à peu près nul, ce qui prouve que c’est l’appel du sang, seul, qui les fait agir, à moins qu’elles ne soient aux ordres d’une idéologie qui les dépasse et les force à traquer la bête immonde dans quelque terrier qu’elle se soit recluse ; à moins, encore, qu’elles sachent au fin fond d’elles-mêmes combien Richard Millet a raison et combien leur prose est nulle, insipide, vaine, réchauffée et que là se trouve la véritable clé de leur vengeance, dans une frustration qui tait son nom.
Le plus étonnant dans cette affaire est que, sous la pression de ces deux femmes et de quelques autres, Antoine Gallimard soit prêt à se séparer d’un des meilleurs éditeurs qu’il eût, et à se tirer une balle dans le pied, car il n’est pas inutile de rappeler que le dernier prix Goncourt qu’a obtenu la maison Gallimard est justement celui d’Alexis Jenni dont Richard Millet était l’éditeur, en 2011. Antoine Gallimard aura beau se plaindre, alors, à Bernard Pivot, comme il l’a fait à l’automne dernier après que le Goncourt a été remis au roman de Mathias Enard, qui restera probablement le roman goncourisé qui s’est le moins bien vendu de l’histoire, en se séparant de Richard Millet, c’est non seulement d’un dénicheur de talents qu’il s’est séparé, mais encore d’un homme capable de faire obtenir le Goncourt à un Tristan Garcia ou un Aurélien Bellanger, par exemple, pour peu qu’on le laisse faire travailler leurs textes à ces auteurs, ce que Maylis de Kerangal, qui est déjà bien en peine d’écrire ses propres textes, ne risque pas de faire.Alors, faut-il penser que la maison Gallimard cherche d’abord à se rendre idéologiquement pure et inattaquable, cédant à l’élan culpabilisateur et cherchant à ne plus publier et à ne plus employer que des écrivains bien-pensants, car c’est bien sûr les idées de Richard Millet qui sont la première des causes de son exécution symbolique, bien qu’il ne soit le suppôt d’aucun pouvoir en place ? Le politiquement correct fait son travail au sein de la maison Gallimard, sans que ses dirigeants ne semblent remarquer que c’est ainsi qu’ils cèdent au nouveau totalitarisme (et qu’ils sapent, accessoirement, les bases de la littérature). Cette affaire Millet, dont nous assistons aujourd’hui au deuxième acte, le premier s’étant joué en 2012 après la parution de Langue fantôme. Essai sur la paupérisation de la littérature, suivi de Eloge littéraire d’Anders Breivik, fera cas d’école, prouvant que lorsque l’autocensure n’est pas respectée, la bonne vieille censure de papa est de nouveau de rigueur, les vieilles recettes étant toujours les plus fiables, ce que la réédition du livre de Muriel de Rengervé, L’Affaire Richard Millet. Critique de la bien-pensance (Leo Scheer, 2013), viendra sans aucun doute confirmer.

Littérature et bien-pensance: le retour de la censure ?

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