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Publié par Bob Woodward

Les djihadistes sont-ils individualistes ?

Toutes les enquêtes montrent que l'on ne peut pas faire de lecture traditionnelle : la conversion et l'adhésion au terrorisme djihadiste n'est pas liée à la misère comme on a pu l'entendre, ou à un manque de scolarisation, voire aux inégalités.

Il semble que ce phénomène est l'illustration d'une dérive de la face grimaçante et horrible de l'hyperindividualisme contemporain. Le moteur de ce phénomène tient à l'éclatement complet des modes de socialisation traditionnels : l'époque dans laquelle nous sommes entrés se caractérise par le fait que les organismes traditionnels d'organisation de la vie et des individus comme les églises, les familles, l'éducation, l'école, l'armée, ou encore la nation ont vu leur pouvoir de direction, d'encadrement, grandement affaibli si ce n'est annihilé. Les normes existent toujours, mais les institutions collectives ne sont plus capables d'orienter les individus...

Il semble important de parler d'islam "affectivisé" lorsqu'il y a conversion : ces individus se convertissent très rapidement, veulent agir vite aussi, bien qu'ils ne connaissent pas grand chose à leur nouvelle religion. Celle-ci devient donc une activité ludique lorsqu'il s'agit d'adolescents ou de post-adolescents. Mais c'est aussi la volonté d'être pris au sérieux par une société qui pensent-ils ou pensent-elles – de plus en plus de filles qui s'engagent dans le djihad islamiste-, ne les prend justement pas suffisamment au sérieux.

Un désir de se montrer adulte, au hit-parade de la célébrité, et de s'affirmer dans une vision où le politique se mêle au rêve. En un sens s'engager dans le djihadisme, c'est une manière de faire le "rite de passage" de l'adolescence à l'adulte.

Ceux et celles qui entre 12 et 16 ans savent que pour être perçu comme quelqu'un de dangereux, que l'on doit craindre, il faut pratiquer l'islam radical, c'est le domaine le plus évident. Il faut bien se dire que plus on les mettra en lumière dans les médias ou par les hommes politiques, plus il y aura des tentations de la part de ces jeunes. Le fait de se focaliser sur l'islamisme radical attire : à très peu de frais on peut devenir célèbre...
Il s’agit moins de la radicalisation de l’islam que de l’islamisation de la radicalité.
En matière de terrorisme, on dit que ceux qui parlent ne savent pas et ceux qui savent ne parlent pas.
Tout d’abord, un constat s’impose, ou plutôt deux : ces quinze premières années du siècle en cours, le nombre de victimes par terrorisme dans le monde a connu une croissance significative. En Europe, par contre, et malgré les récents attentats à Paris, le nombre de victimes par terrorisme n’est pas plus grand entre 2000 et 2015 que dans les quinze années précédentes, 1985-2000.
On peut fixer au début des années quatre-vingt, dans la foulée de la révolution iranienne, le début du terrorisme global, non encapsulé dans les Etats-nations, qu’on connait à présent : New York en 2001, Bali en 2002, Casablanca, en 2003, Madrid en 2004, Londres en 2005, Moscou, Irak, Tunisie, Syrie, Bombay, Afghanistan, Liban, Lybie... jusqu’à l’apparition des quasi-Etats terroristes comme Daesh et Boko Haram, razzias sur les femmes, tribalisme, ethnicité...
Ce terrorisme d’un nouveau signe rend difficile leur compréhension dans les termes habituels de coûts et bénéfices : le suicide des terroristes brouille les critères traditionnels. Ces jeunes terroristes disent ne pas avoir de place dans la société et combattent l’Occident comme un tout. Ils vivent une forme de « resubjectivation » à travers l’islam via internet et les prisons.

Les djihadistes sont-ils individualistes ?

Nos sociétés manquent de la conflictualité structurante du rapport de classes à l’oeuvre tout le long du XXe siècle. L’absence relative de ce principe de structuration sociale provoque au sein de la société et notamment d’une certaine jeunesse une perte de sens : la non relation mène à la rupture.
Comment se donner à voir face à l’hyper individualisme et à la surconsommation ? Comment exister devant le monde people si on n’est personne ? Amedy Coulibaly, le tueur du supermarché juif à Paris en janvier 2015, téléphonait à la télévision pour montrer en direct ce qu’il était en train de faire, c’est-à-dire de tuer par racisme.
Pourquoi la haine du Juif ? Ils se sont installés, ils ont réussi, tandis que nous, on ne réussit pas... J’étais moins que rien et par le meurtre je deviens un héros. C’est dans la logique de ce que les médias et le cinéma déploient : l’acte individuel que personne n’ose, je le fais.

Face à cet état de fait, les deux modèles à l’oeuvre en Europe montrent leurs limitations : le modèle républicain français basé sur la citoyenneté et la laïcité et le modèle multiculturel à la britannique, à savoir la conciliation de l’égalité de droits et des particularismes.
« Le djihadisme rampant, c’est quand des jeunes s’efforcent de devenir musulmans pour ne pas être rejetés par les copains » affirme en forçant un brin le trait Bahar Kimyongur sur Twitter.
Le djihadisme est « une représentation du monde qui donne la certitude d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi », affirme Nabil Mouline.
En tout cas, le fondamentalisme des jeunes djihadistes est « en dépit de tout et malgré lui une voie d’entrée à reculons dans la modernité » affirme Marcel Gauchet. « Leur choix des cibles est très peu politique, mais très révélateur de ce qui constitue l’enjeu existentiel de ces jeunes djihadistes. Ils ont tiré sur ce qu’ils connaissent, sur ce à quoi ils aspirent tout en le refusant radicalement. Ils se détruisent de ne pas pouvoir assumer le désir qu’ils en ont ».
« Le djihadiste occidental, c’est un converti, qui s’approprie la religion de l’extérieur. Son aspiration par ce premier geste de rupture est de devenir un individu au sens occidental du mot, en commençant par ce geste fondateur qu’est la foi personnelle », conclut Marcel Gauchet. Il est à la fois très au fait et complètement déstabilisé par l’hyper socialisation perçue dans les quartiers parisiens ciblés par les attentats du 13 novembre 2015.
Dans cette même lignée, Philippe Van Meerbeeck, en commentant son livre récent "Mais, qu’est-ce que tu as dans la tête ?", fait remarquer que Ayoub El-Khazzani, le jeune Marocain de 26 ans qui a essayé de provoquer un attentat dans un Thalys Bruxelles-Paris en août 2015, s’est déshabillé dans les toilettes du train et est réapparu torse nu avec une kalashnikov en bandoulière, comme les kamikazes japonais qui entraient dans les avions torse nu à la fin de la Deuxième guerre mondiale en 1945. Il a dû voir cela dans un film.
Ces jeunes djihadistes, poursuit Van Meerbeeck, trouvent des réponses de type publicitaire, tirées des fictions et des jeux vidéos où l’on voit à l’oeuvre des sauvageries foisonnantes où l’on peut donner la vie et aussi la mort. Ces jeunes cherchent un père de substitution et ils tombent sur des pervers. Daesh est de ceux-là.
Le problème, c’est la révolte des jeunes
Les djihadistes reflètent une révolte générationnelle qui touche une catégorie précise de jeunes davantage qu’ils ne sont l’expression d’une radicalisation de la population musulmane, explique Olivier Roy, dont l’analyse émerge parmi la déferlante d’explications qui ont suivi les attentats de Paris. On ne peut que conseiller la lecture de l’article dans son intégralité tellement il est éclairant :
« Daech puise dans un réservoir de jeunes Français radicalisés qui, quoi qu’il arrive au Moyen-Orient, sont déjà entrés en dissidence et cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle. L’écrasement de Daech ne changera rien à cette révolte [...].
Le problème essentiel pour la France n’est donc pas le califat du désert syrien, qui s’évaporera tôt ou tard comme un vieux mirage devenu cauchemar, le problème, c’est la révolte de ces jeunes ».
On entend souvent dire que les causes de la radicalisation des jeunes sont structurelles. Si elles le sont, conteste Olivier Roy, pourquoi la radicalisation ne touche-t-elle qu’une frange minime et très circonscrite de ceux qui peuvent se dire musulmans ? « Ce n’est pas la « révolte de l’islam » ou celle des « musulmans », mais un problème précis concernant deux catégories de jeunes, originaires de l’immigration en majorité, mais aussi Français « de souche ».
« Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité », conclut Olivier Roy : « Ces nouveaux radicaux exhibent leur volonté de revanche sur une frustration rentrée, leur jouissance de la nouvelle toute-puissance que leur donnent leur volonté de tuer et leur fascination pour leur propre mort. La violence à laquelle ils adhèrent est une violence moderne, ils tuent comme les tueurs de masse [...], froidement et tranquillement ».

Les djihadistes sont-ils individualistes ?

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