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Publié par Bob Woodward

Le cadeau russe ?

C’est le cadeau de Vladimir Poutine pour l’anniversaire des cinq ans du conflit syrien. Le président russe a ainsi annoncé le 14 mars le début du retrait, à partir d’aujourd’hui, de la majeure partie de son contingent militaire, compte tenu du fait que la mission a été “globalement accomplie”.
Le nouveau coup de poker du maître du Kremlin a surpris tout le monde. Mais que signifie réellement cette annonce ? Est-ce un nouveau tournant majeur, au moment de la reprise des négociations de Genève, ou un coup de communication savamment orchestré ? 
Plusieurs hypothèses sont plausibles. L’intervention russe, commencée le 30 septembre dernier, a effectivement permis d’atteindre les objectifs officieux, à savoir sécuriser le réduit alaouite – notamment la province de Lattaquié – et reprendre la main sur le dossier diplomatique. Les Russes sont revenus sur le devant de la scène internationale, ont écarté l’hypothèse d’une défaite militaire de leur allié Bachar El-Assad et ont fait une démonstration grandeur nature de leurs avancées technologiques en matière de défense. Mais leur objectif officiel, à savoir la lutte contre le terrorisme, est quant à lui loin d’être atteint. L’organisation Etat islamique [EI ou Daech, acronyme arabe] est encore là tout comme la branche syrienne d’Al-Qaida, le Front Al-Nosra.
Qu’est-ce qui motive alors la décision de M. Poutine de retirer les forces russes ? La première interrogation peut concerner la réalité de ce retrait dans le sens où le Kremlin a précisé que “la partie russe conservera sur le territoire syrien un site de maintenance de vols”, sûrement la base aérienne de Hmeïmim, dans la province de Lattaquié. Cela devrait lui permettre de continuer de bombarder l’opposition armée à M. Assad, sous prétexte de lutte contre le terrorisme.
Avec cette déclaration, M. Poutine réalise en fait un triple coup :
Un : c’est un moyen d’éviter l’enlisement alors que l’opération syrienne a un prix exorbitant pour une économie russe asphyxiée par les sanctions internationales et la baisse des prix du pétrole.


Deux : c’est un gage de bonne volonté adressé aux Occidentaux à la veille des négociations syriennes. Moscou veut montrer qu’il n’est pas inflexible et envisage peut-être de coopérer avec les Occidentaux pour préparer la reprise des territoires de l’Est syrien, sous le joug de l’EI.


Trois : c’est enfin un moyen de mettre le président Assad sous pression, en lui montrant que les Russes ne lui sont pas définitivement acquis. Les Russes ne semblent pas favorables, contrairement au président syrien, à une opération visant à reconquérir l’Est syrien. Certaines rumeurs font également écho d’un certain agacement des Russes vis-à-vis du manque de coopération de M. Assad. 


Après l’annonce du Kremlin d’un accord entre le président Poutine et son homologue syrien sur les modalités de ce retrait, le régime a affirmé dans la soirée que la Russie continuera à le soutenir dans sa lutte contre le “terrorisme”. Damas a fait cette déclaration alors que Moscou, par le biais de son ambassadeur à l’Onu, a insisté sur le fait qu’il était désormais passé en “mode politique, en mode de cessation des hostilités”, et que la diplomatie russe avait reçu l’ordre “d’intensifier (ses) efforts pour aboutir à un règlement politique en Syrie”.
Deux messages qui pourraient sembler contradictoires, compte tenu du fait que Moscou et Damas considèrent comme terroristes tous les opposants armés à Bachar El-Assad. L’annonce du président russe ressemble fortement à un cadeau empoisonné. Mais pour qui ? Pour Damas ? Pour les Occidentaux ? Pour l’opposition syrienne ? Ou pour les trois ?

Le cadeau russe ?

Mais, avant l’annonce faite par le président russe, le conflit syrien avait déjà connu plusieurs tournants majeurs, qui ont permis à M. Assad de conserver son pouvoir et ont provoqué une onde de choc, qui s’amplifie d’année en année, sur l’échiquier mondial. La révolution syrienne de 2011, devenue guerre civile puis guerre par procuration, est aujourd’hui l’imbrication d’une multitude de conflits qui orientent non seulement la perception que les Syriens ont de leur propre guerre, mais aussi celle qu’en a le reste du monde.
Passée la surprise de l’annonce d’un retrait de Syrie du « gros des forces russes », cinq mois après leur intervention en soutien du régime du Président Bachar Al-Assad, quelles pourraient être les prochaines étapes du scénario que le président Poutine déroule avec un art consommé du suspense?
Passons sur les contradictions: fondée officiellement sur la « l’éradication du terrorisme » et supposée avoir « largement réalisé ses objectifs », la « mission » du contingent russe qui a réservé ses frappes aux forces anti-Assad n’a pas entamé la puissance de l’Etat islamique qui conserve la maîtrise d’Alep et d’une partie du territoire syrien.
Oublions un instant l’hypothèse d’un double jeu. Le maintien d’un contingent et l’appui aérien aux milices iraniennes comme au Hezbollah libanais, les deux autres alliés du président syrien, peuvent permettre à la Russie de continuer la guerre. En sous-main, comme en Ukraine où, malgré les accords de Minsk, Moscou n’a jamais cessé de soutenir les milices pro-russes. Ou ouvertement au nom de la « guerre contre le terrorisme ».
Le retrait des troupes russes répond à plusieurs impératifs: politiques, économiques, diplomatiques et militaires. Voici les trois principales raisons qui expliquent le choix de Moscou.


1/Un changement du rapport de force
La décision de Vladimir Poutine s’appuie sur quelques succès militaires incontestables: cinq mois après leur intrusion, les bombardiers Soukhoï ont changé le rapport de force sur le champ de bataille. Longtemps cantonnée à la défense du réduit alaouite, à l’ouest du pays, l’armée loyaliste a commencé la reconquête du territoire. Prêt de s’écrouler, en septembre 2015, le régime de Bachar sort miraculeusement indemne d’une guerre qui, au seuil de sa sixième année, a fait près de 300.000 morts, autant de blessés, et déplacé près de 5 millions de personnes.
Sur le front politique, en montrant sa capacité d’intervention, le Président Poutine peut se targuer d’avoir remis spectaculairement la Russie,  grande puissance globale, au centre de la scène internationale.
Très critique à la tribune de l’ONU vis à vis des guerres néo-coloniales occidentales en Irak et en Libye qui, l’une et l’autre, ont débouché sur un chaos, favorisant le terrorisme, il peut ensuite prévaloir d’avoir « préventivement » évité l’une des causes, selon lui, du désordre mondial: un changement de régime déclenché par une puissance extérieure, sans légitimité donc fragile démocratiquement et exposé à la violence djihadiste. En clair, entre Bachar Al-Assad dictateur sanguinaire et le chaos, mieux vaut Bachar, rempart contre les terrorismes de toute obédience.
En confortant ses bases (aérienne à Lattaquié, navale à Tartous), la Russie renforce enfin ses positions stratégiques en Syrie (dissuadant du même coup les candidats au djihad dans le Caucase) et en Méditerranée, cette mer chaude qui n’a cessé de hanté ses dirigeants depuis les tsars.
Alors « mission accomplie » comme le déclarait naguère imprudemment Georges W.Bush sur le pont du porte-avions nucléaire Abraham Lincoln, en 2003, huit ans avant la fin  campagne irakienne?


2/S’extraire d’une guerre asymétrique et chère

Au Moyen-Orient, la promesse d’éradiquer totalement le terrorisme est impossible à tenir. L’engagement de fermer la frontière entre la Syrie et la Turquie est un échec. Et le souvenir de l’enlisement de l’armée rouge en Afghanistan hante son état-major. Mission « à moitié accomplie », la Russie a donc tout intérêt à s’extraire d’une guerre « asymétrique », qu’elle ne gagnera jamais sans intervention au sol, et qui lui coûte plus de trois millions de dollars par jour. Au moment où son économie, qui s’est contractée de 3,3% en 2015, subit de plein fouet l’effondrement du prix du pétrole qui représente la moitié de ses recettes budgétaires et le coût de l’embargo (alors qu’elle importe 35% de sa consommation alimentaire).
Dans ce contexte difficile, mais avec une trêve pour l’heure encore respectée sur le territoire syrien, le retrait permettra-t-il  à Poutine de sortir par le haut? C’est en tout cas son pari. Alors que la conférence de Genève sous l’égide de l’ONU reprend ses travaux, avec comme objectif la formation d’un gouvernement de transition, le président russe espère capitaliser sur ses acquis et peser de tout son poids pour devenir l’ordonnateur d’une paix que l’intransigeance d’Assad rendait impossible.


3/Forcer Al-Assad à être moins rigide
Privé du bouclier russe, remis brutalement en situation de faiblesse, sous pression, le président syrien devrait en effet se montrer moins rigide. Il voulait recouvrer l’ensemble du territoire? Il devrait se contenter des provinces de l’ouest, peut-être dans le cadre d’une fédération. « Non négociable », son maintien à la tête de l’Etat syrien? Ce « préalable », inacceptable pour les occidentaux qui exigent le départ d’un tyran massacrant son propre peuple, pourrait tomber. Sa présence dans un gouvernement de transition semble peu vraisemblable.
Car pour Moscou, Bachar n’est plus qu’un des paramètres d’une négociation plus large où comptent d’abord les intérêts de la Russie qui entend être récompensée de ses bons offices par une présence désormais incontestée dans ses deux bases militaires et dans la région. Et pour y parvenir Poutine veut imposer « ses » interlocuteurs valables à la table des négociations (avec peut-être les kurdes, évincés des pourparlers et une fraction seulement des représentants de l’ASL-Armée syrienne libre, armée par Washington). Sans nécessairement privilégier la personne de Bachar, son allié d’hier.
Lundi 14 mars, tandis que la télévision d’Etat montrait des soldats russes embarquant dans des Iliouchine 76 transporteurs de troupes, Vladimir Poutine a averti lui-même Barack Obama de sa décision. Selon le communiqué, les deux présidents auraient promis de renforcer leurs efforts pour « préserver la trêve » et « porter assistance aux villes assiégés ». La désescalade a peut-être commencée. La catastrophe humanitaire subsiste.
Le refus américain d’intervenir plus tôt, laissant ce soin à la Russie de Poutine sera-t-il le début d’un basculement de leadership? C’est une des composantes importantes du pari du président russe.

Le cadeau russe ?
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