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Publié par Bob Woodward

La Grèce, un allié méprisé ?

La crise migratoire est un problème devant lequel les Européens sont très embarrassés.
Les accords de Schengen n’étaient pas faits pour des circonstances exceptionnelles, je dirais même qu’il y avait dès le départ, en 1985, quelque audace à reculer notre frontière au Pyrée et même aux îles grecques.

On savait bien qu’un pays périphérique comme la Grèce n’était pas outillé pour réaliser un contrôle efficace aux frontières. Je vous rappelle que le budget de Frontex c’est 80 millions d’euros, c’est absolument dérisoire, c’est moins que le budget accordé à nos propres services en France. La Grèce n’est pas équipée pour effectuer des contrôles. Le nombre de visas enregistrés est probablement le tiers des gens qui passent. En tout cas il n’y a pas de coopération efficace entre le système Frontex et d’autre part Europol et les polices nationales. On voit que les prises d’empreintes par le sytème Rodac ne sont pas utilisées par la police, donc c’est un système très peu satisfaisant. Les choses se sont beaucoup aggravées à l’été 2015. Il y avait un courant de réfugiés, ce qu’on peut comprendre étant donné la guerre qui sévit en Syrie et en Irak, c’est normal. Mais les déclarations de Mme Merkel à la fin du mois d’août 2015 ont transformé une bourrasque en tempête, c’est ce qu’on appelle un «appel d’air».

Mme Merkel a manifestement commis une erreur puisqu’elle a unilatéralement annoncé que l’Allemagne allait accueillir plus de 1 million de réfugiés en faisant fi du principe de Dublin, qui fait que c’est dans le pays d’enregistrement que l’asile doit être accordé. C’est donc tout le système européen qui a été déséquilibré. On s’aperçoit que ce n’est pas sans conséquences et même sans conséquences fâcheuses : nous sommes à la veille d’élections allemandes dans les Landers du Sud Ouest et de la Saxe donc Mme Merkel naturellement fait aujourd’hui le contraire de ce qu’elle avait annoncé puisqu’elle vient de conclure directement avec le premier ministre turc un accord de réadmission de tous les réfugiés arrivés en Grèce avec en contrepartie l’accueil d’un nombre de réfugiés syriens équivalent. Nous avons été placés devant le fait accompli.

Cet accord comporte plusieurs volets : d’abord ce principe de réadmission collective sur la pratiquabilité duquel j’émets quelques doutes et d’autre part il y deux volets supplémentaires : l’admission dans l’Union européenne sans visa des ressortissants turcs, qui n’avait jamais été négociée, et enfin l’ouverture de 5 nouveaux chapitres dans les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, or disons qu’il y a quand même un contentieux pendant à Chypre. C’est un problème dont il faut pouvoir délibérer. Il y a donc un problème de démocratie : où est-ce que ces choses-là ont été délibérées ? Alors tantôt nous avons affaire à des instances extrêmement opaques qui sont les instances européennes, tantôt nous sommes mis devant le fait accompli par les dirigeants allemands. Il faut discuter avec eux, il faut le faire bien entendu, mais il faudrait que la réciproque soit vraie et que eux-mêmes acceptent de discuter avec nous, avec la France en particulier, qui ne se met pas aux abonnés absents.

La Grèce, un allié méprisé ?

L’Europe ne va pas disparaître, simplement elle doit s’organiser autrement. Le principe de Schengen, moi je ne le conteste pas si on peut effectivement exercer des contrôles à la frontière extérieure en donnant des moyens à Frontex et en faisant en sorte qu’il y ait des bateaux, pas forcément ceux de l’OTAN pour ne pas encourager la Turquie à diriger vers l’Union européenne des flux de migrants qu’elle a par ailleurs suscités parce que la Turquie est intervenue directement en Syrie dès 2011, avec nous encouragements d’ailleurs. En même temps la Turquie a prêté la main au développement de l’Etat islamique, ce n’est un mystère pour personne. Donc il y a quand même une très grande ambivalence de la Turquie et je ne parle pas de ses problèmes intérieurs. L’ennemi numéro 1 de la Turquie paraît bien être les Kurdes. Alors que cela pose un problème à la Turquie, nous pouvons le comprendre et nous ne sommes pas du tout pour la fragmentation des Etats, c’est un problème qui doit être résolu à l’intérieur des frontières de la Turquie. Mais parlons des choses sérieuses, ne parlons pas en position de faiblesse, ne nous laissons pas prendre en otage par la Turquie car la Turquie ne nous veut pas de bien : elle défend ses intérêts nationaux et il serait préférable que les Européens opposent un front uni, ce n’est pas le cas.

Que va-t-il se passer ? Les réadmissions en Turquie, cela ne se fera pas. L’arrivée en Grèce des réfugiés continuera à se produire mais sans doute à un rythme ralenti du fait que les pays des Balkans ont fermé leurs frontières donc la Grèce devient un cul de sac. Mais en même temps, il faut aider les Grecs, et il faut plutôt aider les Grecs que les Turcs. Les Turcs à qui on avait promis 3 milliards d’euros en demandent 6 maintenant… et la Grèce va recevoir 200 ou 300 millions d’euros. Je pense que c’est la Grèce qu’il faut aider à supporter une conjoncture extrêmement difficile. Dans les négociations entre l’Union européenne et la Grèce au sujet de l’euro, les difficultés à trouver une solution viennent du fait que les décisions des années précédentes n’ont pas assez été étudiées et préparées. La Grèce est un pays qui n'était pas prêt à entrer dans l'euro. Son administration publique n’était pas assez organisée pour respecter les règles de cette monnaie unique.
La Grèce a donc connu des comptes publics truqués, des dépenses publiques non contrôlées et une évasion fiscale sur lesquels l’Union européenne a fermé les yeux. Plus que d’autres pays, l’appartenance de la Grèce à la zone euro lui a permis de se surendetter d’autant qu’en 2005, l’Allemagne et la France se sont mis d’accord pour introduire davantage de laxisme dans le pacte dit de stabilité. Cette décision était un "signal faible", selon la formulation que l’on donne en prospective, qui annonçait la crise la zone euro intervenue depuis.
Depuis la victoire aux législatives du parti Syriza, le 25 janvier 2015, la Grèce a un gouvernement qui a choisi comme tactique politique de jouer la montre pour obtenir au dernier moment une décision dont ce parti pense qu’elle lui serait favorable. Résultat, la confiance s’érode et, face à l’incertitude, la situation économique de la Grèce ne cesse de s'aggraver. Les investisseurs ne peuvent avoir confiance dans le pays. Les Grecs eux-mêmes ont retiré ou retirent massivement leur argent (évidemment libellé en euros) des banques grecques. Dans le même temps, l'Union européenne n'ose pas dire franchement que la Grèce ne pourra pas respecter les règles européennes, et qu’un éventuel accord ne serait probablement qu’une mesure dilatoire. La meilleure situation aurait été de corriger l'erreur faite en laissant à la Grèce entrer dans la zone euro et de préparer un accompagnement pour lui permettre de quitter dans les moins pires conditions cette zone monétaire.
Ce processus fragilise l'Union européenne dans la mesure où un certain nombre d'investisseurs voient que la zone euro est instable et que cette instabilité risque de durer car un accord provisoire éventuel d’ici le 30 juin ne serait qu’un accord au sein d’une longue série qui n’est pas prêt de prendre fin. L’incertitude sur l’évolution décourage le placement dans la zone euro. Pourtant, l'une des raisons de la création de la zone euro était de créer un espace monétaire concurrençant le dollar. Ce n'est guère le cas depuis la crise et le futur de la zone euro est incertain. Un accord avec la Grèce ne signerait nullement la fin de la crise de l’euro. Quant à l’autre alternative, la sortie de la Grèce, elle devrait s’accompagner de décisions politiques redonnant confiance en la zone euro. Dans le cas contraire, le sentiment serait que la sortie de la Grèce signifierait une possible sortie d'autres pays et donc le démantèlement de la zone euro.

La Grèce, un allié méprisé ?

La crise grecque demanderait de longs développements, mais, en résumé, d’une part, elle a montré jusqu’à la nausée à quel point l’usage du terme même de "solidarité" européenne peut s’avérer fallacieux dès qu’il est question de transferts de sommes importantes entre Etats membres, d’autre part, elle a illustré jusqu’à la caricature les priorités réelles des dirigeants européens au-delà de la façade de l’européisme : d’abord, aider les banquiers de son propre pays ; ensuite protéger les contribuables qui sont vos électeurs, et enfin, éventuellement, se préoccuper très vaguement du sort des citoyens des autres pays.
Toutes les promesses, pourtant contenues dans le Traité de Lisbonne, d’un progrès social garanti à tous les Européens ont volé en éclat au fil de la crise. Le cas grec est bien sûr le plus évident, mais, de fait, le constat est plus général : le social a été le grand oublié de la crise, ne serait-ce que parce que les dirigeants européens ont accepté de voir monter le chômage comme une façon de favoriser la "dévaluation interne" dans les pays d’Europe du sud. En outre, le cas grec montre que les dirigeants des pays "créanciers" et les institutions européennes et internationales qui ont imposé à la Grèce, en 2010-12, une politique économique totalement contreproductive ne veulent pas reconnaître leur erreur en profitant pour cela  du rapport de force qu’ils croient leur être favorable : "vous reprendrez bien une petite dose de hausse de la TVA récessive, cher Mr Tsipras, vous baisserez bien encore plus les retraites, etc". On est au pays d’Ubu-roi par moments. On comprend que le gouvernement Tsipras ait quelque difficulté à accepter ces mesures. Plus généralement, le processus de négociations avec la Grèce –dont il n’est pas difficile de constater qu’il fait de plus en plus penser à celui entre deux pays hostiles et non entre les parties d’un tout – n’a fait que démontrer à quel point les pays "créanciers" et les institutions (BCE, Commission et FMI) n’avaient aucune considération réelle pour les choix des électeurs grecs en janvier 2015. Leur idéal est visiblement de continuer comme avant, comme si il ne s’était pas produit un changement d’opinion de l’électorat grec. Pour ce qui est des fragilités que la crise aurait révélé, je ne pense pas que quiconque ait vraiment anticipé avant 2007 à quel point les pays européens allaient sacrifier l’idéal européen officiel aux égoïsmes des uns et des autres. On aurait pu imaginer une sorte de crise par le haut dès 2008-10, nous sommes en 2015, et le moins que l’on puisse dire est que ces dernières années furent celles du désenchantement européen.
La déclaration du 15 juin 2015 du Premier ministre italien Matteo Renzi est à replacer dans un cadre de la politique intérieure italienne à cette mi-juin 2015. Le 14 juin 2015, Matteo Renzi vient de perdre des élections locales en Italie au profit de partis considérant que l'Italie accueille trop d'immigrants, et que ces arrivées profitent aux passeurs et à ceux qui exploitent les migrants, non aux Italiens. Il a donc décidé d’élever la voix pour montrer qu’il écoute les électeurs inquiets de la façon dont il gère la question migratoire.
Les propositions faites par la Commission européenne en matière d'immigration ne répondent pas aux défis et à la réalité de la situation actuelle. Ces propositions ne visent pas à corriger les causes de l'immigration clandestine, ces causes étant largement la déstabilisation géopolitique d'un certain nombre de pays comme la Libye ou la Syrie, et la déstabilisation partielle de territoires limitrophes des premiers. L’analyse de ces causes appellerait d’une part un changement en politique étrangère de la part des Européens, notamment vis-à-vis de la Turquie dont il apparaît qu’elle a facilité et facilite l’État islamique et, d’autre part, des actions d’envergure contre les passeurs qui se nourrissent du laxisme des Européens en exploitant la misère humaine.
Pour l’instant, la crise migratoire avec la Libye n’est pas enrayée, et maintenant l’Italie repose – à juste titre selon moi si on se place dans une logique européenne –le problème du partage de l’accueil de ces migrants. Le règlement adopté à Dublin, en 1990, selon lequel un demandeur d’asile doit obligatoirement déposer sa demande dans son pays d’entrée dans l’espace européen est d’évidence inadapté. On le sait depuis quelques années, mais maintenant il faudrait accepter de le réformer. La Commission européenne a essayé d’incarner l’intérêt général européen en proposant des quotas d’accueil de migrants par pays. C’est la solution logique, mais de grands pays, dont la France, n’en veulent pas, d’où d’ailleurs l’irritation italienne que M. Renzi exprime.
La question migratoire démontre, sur ce sujet, une méthode de travail inadaptée de l'Union européenne. En effet, le principe décidé dans la réalisation de l’Union européenne était de ne pas créer une vaste administration communautaire, les règlements et les directives de l'Union européenne devant être appliqués par les administrations de chaque pays. Ce principe veut qu’un pays ne puisse entrer dans l'Union européenne que si son administration est assez compétente pour faire appliquer ces règlements et ces directives. Or, en matière migratoire, on a créé, ce qui n’existe nullement dans les autres politiques (agricole, régionale…), une administration européenne, précisément une agence européenne (Frontex) qu’il est alors aisé de critiquer pour ses missions ou ses insuffisances de résultats ou de moyens. Ainsi a-t-on dérogé au principe général : un pays n’aurait dû être admis dans l'espace Schengen que si son administration et sa police étaient capables de faire respecter les frontières extérieures communes, capacité qui se trouve inévitablement très difficile à remplir pour certains pays compte tenu de leurs contraintes géographiques ou de leur voisinage géopolitique.

La Grèce, un allié méprisé ?

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